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Faute d’avoir pu joindre la Direction de la cinématographie, Le Quotidien a interrogé quelques acteurs du cinéma pour comprendre les raisons de la non-sélection du Sénégal au prochain Fespaco. Les réponses sont contrastées en fonction de la posture. Là où les cinéastes sont sévères envers la gestion du Fopica, Baba Diop, qui en est membre du comité de gestion, a nuancé les choses.

Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision (Fespaco) se tiendra du 23 février au 2 mars prochain à Ouagadougou. Mais une chose est sûre, le Sénégal ne remportera pas le Yenenga d’or (l’étalon d’or) cette année. Sur la liste des 20 films long métrage de fiction sélectionnés pour la 26e édition du Fespaco et dévoilée hier par le Délégué général du Fespaco au siège de l’Unesco à Paris, ne figure aucun film sénégalais. Alors que, parmi les 16 pays présents sur cette liste, le pays organisateur est triplement représenté dans cette section et l’Afrique du Sud et la Tunisie ont chacune deux films pour les représenter, le Sénégal lui sera le grand absent. Une absence qui inquiète et suscite de grandes interrogations du côté des cinéastes et cinéphiles. Si certains estiment que le Sénégal n’avait pas assez de temps pour se préparer, d’autres jugent par contre que pour un pays qui a remporté par deux fois l’Etalon d’or, qui est ensuite le pays de Sembène, il est plus que regrettable, voire anormal d’être absent de cette catégorie. Le Quotidien a recueilli les sentiments de Baba Diop, Mansour Sora Wade et Moussa Touré.

Mansour Sora Wade, Cinéaste «C’est regrettable»
«Le cinéma avait commencé à bouger et j’ai tout d’un coup l’impression qu’il y a un ralenti et je me pose moi-même des questions. Il y a des dossiers qui ont été déposés pour le Fopica et jusqu’à présent rien n’a bougé. C’est silence radio. Aucune question. Personne n’en parle. Il faut demander à la Direction de la cinématographie, qui gère de fonds, où se trouve le problème. Depuis que le dernier financement a eu lieu, il y a des dossiers qui ont été déposés. Depuis le dernier Fespaco, on avait largement le temps de se préparer pour être présent au Fespaco cette année. On avait largement le temps. Si on avait vraiment décidé de le faire, on aurait pu le faire. Et là je me pose des questions. On a déposé des dossiers depuis longtemps, on ne nous a même pas donné de réponse par rapport à ces dossiers, s’ils sont éligibles ou pas. Qu’est-ce qui se passe ? Tout le monde avait commencé à applaudir, en disant : Oui ça y est, le cinéma sénégalais va être relancé, mais rien ne bouge. Je veux des réponses. Je ne fais pas partie des décideurs, je suis un acteur culturel, j’ai déposé un dossier et j’attends. C’est fortement regrettable que le Sénégal ne soit pas présent à la compétition. Le Sénégal avait mis le paquet depuis l’avant-dernier et le dernier Fespaco. Le Sénégal était venu en force. Qu’est-ce qui se passe, alors qu’il y a un financement de 1 milliard, ensuite 2 milliards de F Cfa. Il n’y a aucune production depuis 2 ans ! C’est un challenge de participer au Fespaco cette année. On n’a pas le droit de faiblir alors qu’on était revenu en force. Est-ce que l’argent est là ou pas ? C’est la question que je me pose.»

Moussa Touré, Cinéaste «C’est une honte»
«C’est normal qu’ils en arrivent là. C’est ceux-là mêmes qui détiennent le Fopica, qui sont responsables de cette situation. Je l’ai dit et redit. Ils ont formé un petit cercle et il faut être dans ce petit cercle pour recevoir de l’argent… Le cinéma est énorme. Quand on finance un film, il faut le financer pour qu’il soit fait. Mais ils ont donné de l’argent à leurs amis. Ce que je dis, je le dis haut et fort. Le cinéma, c’est une affaire de jeunes et de vieux. Ce n’est pas juste une affaire de jeunes. J’ai été jeune, je suis âgé maintenant. Sembène a été jeune, a été âgé, puis il est mort. Le cinéma ce n’est pas juste une direction. Ce sont des directions. C’est pour une jeunesse. Quand on donne des financements, il faut les donner à des gens qui peuvent faire aboutir un film. Combien d’argent on a donné pour le Fopica depuis qu’il existe ? Faites des enquêtes ! Fouillez ! Vous verrez par vous-même le bilan de ce Fopica. Depuis qu’on a financé des long-métrages, seul un long métrage est sorti. C’est celui de Alain Gomis. Le seul ! Sinon, le reste ce sont des courts métrages… Il faut voir à qui donner de l’argent pour les films. Il y a des gens habitués à faire des films, les finir, d’autres, ça fait longtemps qu’ils n’en ont pas fait. Ben Diogoye ça fait combien d’années qu’il n’a pas fait de films ? Un amour d’enfant date de quand ? Dans le cinéma, il y a un courant. Si tu veux changer, ça devient difficile. C’est un problème politique. Le Fopica a été façonné par des gens qui sont allés au Fespaco et ont gagné des prix… Si on veut en faire des lobbyings ça ne marche pas. Le Fopica a été mis en place depuis combien d’années ? Combien d’argent ils ont donné et quel est le résultat ? Effectivement, beaucoup de courts métrages ont été faits grâce au Fopica, mais le cinéma ne s’arrête à des courts métrages. Et ce qu’on voit ce n’est qu’un début. J’ai déposé un dossier on m’a remis 3 millions de F Cfa, je les ai rendus. C’est moi qui ai fait qu’on nous ait donné de l’argent. Parce que Alain Gomis et moi avions tout gagné. C’est en ce moment qu’on a eu le Fopica. Même quand je donne une feuille, on doit me donner de l’argent pour faire un film. J’ai la capacité de faire des films. Quand j’ai fait La pirogue, ce n’est pas avec l’argent du Sénégal, Bois d’ébène non plus. Tant qu’il y aura du lobbying dans ce fonds, on va se retrouver comme ça. Je savais qu’on n’allait pas être dans la sélection fiction long métrage. Et eux aussi le savaient. Ce n’est qu’un début. A Cannes ce sont les mêmes gens et quelques nouveaux. Ici, parce qu’il y a de l’argent, on voit des gens restés 20 ans, 30 ans sans faire de films, on veut leur faire faire des films. C’est impossible ! Il y a une jeunesse et des gens capables de faire des films. Si on ne s’adresse pas à eux, c’est impossible. Il faut investir sur les bonnes personnes. Alain Gomis, si tu lui donnes 100 millions, il te ramène 100 milliards. Tu me donnes 3 millions, je te ramène 100 millions. Il faut qu’on suive le chemin de gens qui peuvent nous amener quelque part et après on ramène les jeunes. C’est ce qu’il faut faire. Et pas tout le temps des dinosaures. Il faut être professionnel ! Celui qui donne de l’argent est en même temps le producteur. C’est dommage ! Tous les pays sont là, Mali, Benin, Cameroun, Kenya, Ghana, Rwanda, Tanzanie, Nigeria, Mozambique, Maroc, Algérie, Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Soudan, Egypte, Tunisie, sauf le Sénégal. C’est une honte pour un pays, le premier à avoir reçu une subvention de son Président. Nous sommes le premier pays. Les jeunes se démerdent bien. Certainement, ils seront dans la sélection officielle des courts.»

Baba Diop journaliste, critique de cinéma et membre du comité de gestion du Fopica «Le temps était trop court»
«Toute l’année 2018, c’étaient plus des réalisations qui ne sont pas encore finies d’être matérialisées. Le Sénégal avait attribué en 2017 des sommes en soutien pour la production. Ben Diogoye avait commencé son film, et s’est arrêté. Laurence Gavron est la seule avoir un film. Mais elle était en finition, postproduction. Clarence Delgado a terminé son tournage, il reste le montage. Le temps était trop court pour que le Sénégal puisse présenter des films. Puisque les longs métrages que je viens de citer, celle de Laurence Gavron, la production de Clarence Delgado et celle de Ben Diogoye ne sont pas prêts pour le Fespaco. Le Sénégal n’avait pas non plus présenté de long métrage à Carthage, bien qu’il en était invité d’honneur. Ce sont les aléas de la production. Par contre, il y a des courts métrages qui sont terminés. Le dernier court métrage de Laurence Attali, Tabaski, elle vient juste d’en terminer le tournage. Là aussi, le film ne pouvait pas être en long métrage. Et pour rappel, pendant deux Fespaco on a remporté l’Etalon. Aussi bien en 2013, qu’en 2017. On n’est que deux pays à avoir remporté deux fois l’étalon de Yennenga, c’est le Mali, avec Souleymane Cissé et le Sénégal avec Alain Gomis. Le Sénégal a souvent participé. La Pirogue a participé au Fespaco et a remporté l’étalon d’argent. Il faut que les gens suivent la participation du Sénégal. Tant il y a des productions. Il y a des pays qui ne produisent pas. Même à Cannes, il y avait de grands pays qui n’étaient pas en compétition. Il y a 2 choses : la production et le choix du comité qui organise ce festival. Vous pouvez présenter un film que le comité accepte ou n’accepte pas. Il y a aussi des gens qui n’ont pas envie de participer à des compétitions. Sembène n’a jamais participé à aucun Fespaco. C’était son choix de laisser la place aux jeunes. On est resté très longtemps sans avoir l’Etalon de Yennenga. On l’a eu deux fois, ça veut dire que notre production progresse.»
aly@lequotidien.sn

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