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Même les co-accusés de Nelson Mandela, qui ont contribué à cet excellent documentaire réalisé par Nicolas Champeaux et Gilles Porte, n’avaient jusque-là jamais écouté ces 256 heures d’enregistrements sonores récemment restaurés. «The State against Mandela and the others» (L’Etat contre Mandela et les autres) a été présenté en séance spéciale au Festival de Cannes. A partir d’interviews exclusives avec les anciens co-accusés, d’archives inédites et une création de dessins animés très originaux, il documente le fameux procès Rivonia, organisé à Pretoria entre octobre 1963 et juin 1964. Ce dernier n’a pas été filmé et s’est soldé par une phrase historique de Nelson Mandela («c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir») et une peine d’emprisonnement à vie pour tous les accusés. Entretien avec les deux réalisateurs français.

Nelson Mandela et le procès Rivonia des années 1960 ont été déjà très souvent évoqués. Qu’est-ce que votre documentaire d’une durée de 1h 45 apporte de nouveau ?
Gilles Porte : Déjà, le film apporte des visages sur des gens que personne ne connaît. En tout cas, moi, je ne les connaissais pas. Par exemple, derrière Mandela, il y avait tout un collectif, notamment tous ces gens qui avaient vécu un quart de siècle en prison, parce qu’ils se sont battus pour la même cause que Nelson Mandela. J’ai également appris que ce procès a été mené avec une intelligence rare de la part des avocats, mais surtout de la part des accusés qui ont décidé eux-mêmes de la manière dont ils allaient mener ce procès. Ce film parle d’une manière de se défendre. Surtout, c’est un film qui parle d’aliénation, de résistance, de résilience et d’engagement. Et cela dépasse largement le cas de l’Afrique du Sud.
Dans votre film, vous soulignez donc surtout la deuxième moitié du titre The State against Mandela and the others. Est-ce que c’est une façon de dire que l’histoire a retenu à tort pratiquement uniquement l’orateur charismatique Nelson Mandela, mais oublié les autres – et surtout la diversité des autres (dont Ahmed Kathrada, fils d’immigrés indiens ; Andrew Mlangeni, ancien militant politique anti-apartheid ; Denis Goldberg, Blanc sud-africain chargé de fabriquer les armes pour l’Anc ; Walter Sisulu, militant de l’Anc…) ?
Nicolas Champeaux : C’est Nelson Mandela qui a pris la lumière. Je crois que cela correspondait à une idée de son organisation souhaitant que le mouvement anti-apartheid ait un visage, un porte-drapeau, un chef, un interlocuteur unique. D’ailleurs, quand le pouvoir a décidé de libérer Mandela et les autres, il a organisé 40 réunions secrètes avec Nelson Mandela. Parce qu’on ne peut pas négocier avec 30 leaders différents, il faut bien un chef. Donc, l’organisation s’est choisi un chef et ce chef-là était Nelson Mandela. Pour cela, le collectif des accusés a confié à Nelson Mandela le soin de lire un discours de politique générale pendant le procès, un discours qui avait duré 3h 30. Et ce discours historique pendant lequel il avait dit qu’il est prêt à mourir pour la cause, il l’a lu au nom du collectif.
Donc, je ne dirais pas que l’histoire a retenu à tort la figure de Nelson Mandela, mais, de fait, par le charisme et le talent d’orateur de Mandela, les autres sont longtemps restés dans l’ombre, alors qu’ils ont eu la même intelligence de la situation que lui, alors qu’ils ont fait autant de sacrifices que lui et le même nombre d’années de prison que lui. Ces gens sont des Blancs, des Indiens, des Noirs, avec des parcours personnels, avec des enfants qui ont eux aussi souffert de ces sacrifices-là. Gilles Porte et moi, nous avons pensé que ces gens -alors qu’ils sont bientôt à la fin de leur vie- méritaient qu’on leur rende un hommage à la hauteur de leurs engagements et de leurs sacrifices.
rfi.fr

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