PARTAGER

«Il ne faut pas que nous soyons des citoyens spectateurs, mais des citoyens acteurs de développement», écrit Amy Sarr Fall, directrice d’Intelligences Magazine, sur sa page Facebook. Dans un style très Jeune Afrique, le mensuel sénégalais (numéro 88 de mai 2019) a publié un Top 50 des «Jeunes Sénégalais qui font bouger le pays».
Un classement qui -fallait s’y attendre- fait jaser sur la toile. Vous prenant au mot, nous quittons notre siège de spectateur pour celui d’acteur. Cette liste a eu le mérite de nous réveiller de notre torpeur tant elle prête à équivoque. Rester indifférent face à la diffusion de certaines informations ne sied pas à notre vision de citoyen. Loin de nous toute idée de parti pris. Mais, pour un palmarès aussi important concernant toute la Nation, il faut un peu plus de rigueur. Parlons-en, quitte à fâcher des milliers de groupies.
Sans verser dans la jalousie ni chercher à personnaliser le débat, nous n’avons rien contre les 50 choisis. Au contraire, nombre d’entre eux forcent l’admiration et le respect.
En effet, de la géniale styliste Selly Raby Kane (Srk) qui séduisit Beyoncé, à l’inclassable Fary Ndao (artiste-essayiste-géolo­gue-activiste), la liste compte des profils intéressants.
Nous avons de l’admiration pour le caractère du bon manager et la simplicité de Birane Ndour. Nous flashons sur les portraits de Omar Victor Diop dont le clic porte la photographie sénégalaise vers les sommets. Nous avons beaucoup de respect pour Maïmouna Ndour Faye dont la carrière est celle d’une vraie battante dans un milieu pas toujours facile pour les femmes etc. etc. etc.
Oui, oui et oui, tous les jeunes pris dans votre Top 50 ont du mérite. Ils ont réussi et leur position au sommet de prestigieuses entreprises, nous réconforte d’une alternance générationnelle longtemps espérée.
Votre classement nous donne l’occasion de saluer les centaines de jeunes Sénégalais dont la brillante carrière fait la réputation et l’honneur de notre Nation.
Mais, c’est le lieu aussi de nous demander pourquoi tous ces jeunes -disséminés à travers le monde- ne sont pas pris en compte dans votre sélection. Evidem­ment, tout le monde ne peut pas être sur la liste, car il n’y a que cinquante places réservées pour le gala prochain (la date sera communiquée ultérieurement). Cela aurait pu être un Top 5 ou 3, c’est à l’appréciation des initiateurs.
Seulement, la transparence voudrait qu’on informe le public sur les critères de sélection. Qui d’autres étaient en compétition ? Qu’est-ce qui les a départagés ? Comment se sont opérées la présélection et la sélection (s’il y en a eu) ? Qu’est-ce qui a rendu les lauréats plus spéciaux pour cette édition ? Ce sont autant d’interrogations qui nous laissent sur notre faim et rendent ce Top 50 bizarre.

Quels critères de sélection ?
Dans le classement de Amy Sarr Fall, aucune information sur la méthodologie de sélection de «ses 50 jeunes». Le journal ne dit non plus en quoi et comment «ils font bouger le pays». Abus de langage sans doute ? Si la tendance des magazines un peu partout est aux classements des «plus influents», «plus riches», «plus titrés»… ; le minimum serait de définir le baromètre d’appréciation ayant conduit à sélectionner un tel au lieu d’un tel autre. Les deux seuls critères visibles semblent être :

-Avoir moins de 40 ans –
critère peu fiable sur plusieurs choisis- si l’on en juge par la sortie de Aisha Dème. Madame s’est fendue d’un tweet précisant qu’elle a quatre années de plus sur le critère prédéfini, annulant de facto et poliment, sa nomination. Elle n’a pas manqué de suggérer à Intelligences d’approcher au moins les pressentis avant de leur accorder un tel privilège. Cocasse non ? Nous nous retrouvons donc avec un Top 49.
En parcourant le journal, il n’y a que six portraits qui renseignent sur l’âge. Ce sont : Fary Ndao 30 ans, Aminata Kane Ndiaye 33 ans, Kalidou Kouli­baly 28 ans, Cheikh Fall 35 ans, Sobel Ngom 28 ans et Mohamed Mbougar Sarr 29 ans. Du moins, selon Intelligences magazine. Pour le reste, allez savoir…
Ironie de l’histoire, dans les articles qui complètent ce numéro 88, l’on tombe sur une interview du journaliste indépendant Moussa Ngom dont le titre n’est rien d’autre que : «La base du journalisme, c’est la vérification des faits» (voir page 46 ndlr).
-Le second et dernier critère, si l’on se fie à la conférence de presse du 16 mai 2019 donnée par la directrice du magazine et son équipe, c’est d’être sélectionné par «toute…une rédaction». Quel est l’effectif d’Intelligences magazine ?
La question nous paraît importante puisque pour ces genres de sélection sur «des jeunes qui font bouger tout un pays», l’on a coutume de voir ailleurs des jurys, comités par secteur, sondages, votes, etc.
Habitué des palmarès, le Journal du dimanche (JDD) en France par exemple, prend à chaque sélection, le soin de mettre en encadré sa méthodologie qui s’appuie sur des enquêtes commandées auprès d’instituts de sondage rigoureux, des méthodes d’échantillonnage par quotas, des questionnaires auto administrés en ligne, etc.
Bref, nous voulons faire comme les autres mais nous ne nous donnons pas la peine et les moyens d’un tel exercice. Résultat, le Top 50 de Mme Amy Sarr Fall prête à 100 polémiques et pose de nombreuses énigmes.
Aussi, trois aspects -à notre sens- rendent le classement très décevant :
-D’abord, que cache le vocable «faire bouger» ? S’agit-il ici de l’impact économique, social ou politique dans la marche ou le développement du pays ? Dans ce cas, des statistiques -que l’on ne voit nulle part- auraient pu mieux nous rassurer. Nous parle-t-on peut-être de l’influence de ces jeunes ? Il n’y a aucune précision.
-Ensuite, ce sacré Top 50 ne donne aucun détail sur la période concernée : hebdomadaire, mensuelle, annuelle, biannuelle, décennale, etc. ? Le paysage médiatique nous ayant plus habitués à des décorations de personnalités de l’année, le brouillard et l’ambiance fêtarde de décembre auraient pu dissimuler certaines lacunes.
-Et enfin, le classement ne nous éclaire en rien sur le périmètre géographique en question. Les 50 jeunes de Amy et qui feraient bouger le Sénégal évoluent tous ou presque à Dakar et hors de nos frontières : France, Italie, Angleterre, Etats -unis et même Sierra-Leone ! Etonnant encore.

Injustices d’un palmarès
Sans entrer dans le jeu de comparaison, sans être l’avocat de qui que ce soit, sans juger de qui est bon ou qui est mauvais, nous estimons qu’il y a plein de jeunes -de moins de 40 ans- qui font bouger le pays et qui mériteraient un peu plus de respect. Au moins, qu’on nous dise qu’ils sont éligibles et qu’ils ont figuré dans une pré-liste.
Entre autres centaines : Amadou Fall Ba de Africulturban, dont l’évolution de la carrière nous rappelle celle d’un Russel Simmons aux Etats-Unis. Le musicien Sahad Sarr, seul Tanit d’Or sénégalais lors des Journées musicales de Carthage (Jmc) en 2016 et qui continue à représenter le pays aux quatre coins du monde. Mamy Tall et Carole Diop, valeurs sûres de l’architecture. Hamidou Anne, très jeune diplomate et écrivain prolixe qui vient de sortir le livre Amadou Makhtar Mbow, une vie, des combats. Bamba Kassé, journaliste pointu et sans doute plus jeune Secrétaire général depuis l’existence du Synpics. Simon Kouka rentré au pays avec 99 projets dans la tête en plus d’être toujours au front. Tiaat du groupe Keur Gui pour son engagement, son amour de Dakar, Kaolack et du Sénégal. Ken Aïcha Sy pour ses campagnes contre la dépigmentation et sa promotion de la culture. Dip Doundou Guiss le très populaire rappeur, adulé par des milliers de jeunes. Amy Mbengue dont la société, Ecobag Sénégal, collecte et transforme le plastique en matière première réutilisable. Youssou Ndiaye et partenaires, dont le «Oui Carry» bouge dans toutes les villes du pays. Mbaye Diagne le sociétaire de Galatasaray, deuxième meilleur buteur européen cette saison, derrière un certain Lionel Messi. La jeune Dieynaba Badiane, basée en Casamance et que l’on surnomme «la Dame aux champignons». Aïssatou Ndèye Aïda Diop, une passionnée qui ne respire que de 7e art qu’elle promeut à travers le centre Yennenga. Maguette Guèye, dont les scooters style car-rapide rajoutent de la couleur à Dakar…Et tant d’autres et d’autres aux parcours inspirants, qui mériteraient -EUX- plus de visibilité. Evidemment, si tel est vraiment le but du jeu.
En plus, l’on se demande : en quoi un Sadio Mané ou Kalidou Koulibaly qui sont cités dans tous les Top 50 du football mondial, un Birane Ndour qui est à la tête du plus grand groupe de presse du pays, une Maïmouna Ndour Faye qui a sa télévision et dont des dizaines de portraits sont disponibles au moindre clic, un Serigne Diagne de Dakar­actu, que beaucoup de sites ayant repris l’info présentent comme un journaliste, un Wally Seck que tous les mômes du pays chantonnent à tue-tête…ont-ils besoin de «plus de visibilité» ?
Organiser un «Sargal » en leur honneur, nous paraît plus acceptable. Vous tiendrez votre gala et nous applaudirons en spectateurs avisés. Un classement, fusse-t-il celui des plus grands truands, obéit à un minimum de règles et mérite un peu plus de sérieux. Ce n’est ni de la loterie encore moins un exercice de complaisance.

«Cauris d’or», «Guerté d’or», «Malaw d’or», «Calebasse de
l’excellence» …Que de concepts pompeux !
Combien de temps allons-nous encore supporter ces «palmarès» sortis de nulle part sans donner de détails, et réalisés par des personnes non qualifiées en la matière pour juger si telle ou telle personnalité est «bien» ou «peut mieux faire» ? C’est scandaleux et cela a un effet néfaste sur un public qui : gobe tout sans rien y comprendre, rejette en bloc, injurie au lieu de commenter ou n’a juste plus confiance aux journalistes à cause de ces classements destinés à vendre du papier et des patrons. Le journalisme étant devenu un effet de mode, des dizaines de sites web ont repris votre liste in extenso, en y rajoutant quelques fois un «voici LES 50 jeunes qui font bouger le pays».
En plus de répandre une fausse information, cela nourrit l’idée qu’il y aurait Dakar la capitale où les jeunes peuvent devenir des «starlettes» et la brousse où il n’y aurait que des tâcherons qui ne comptent pas. Et bonjour les frustrations, les complexes d’infériorité et les inégalités sociales. Cela n’expliquerait-il pas en partie le fait que des enseignants, médecins et autres fonctionnaires se cassent la tête pour retourner à Dakar ? A la recherche de Prix et de…reconnaissance.
«Cauris d’or», «Guerté d’or», «Calebasse de l’excellence»… peut-être prochainement les «Bao­babs de l’émergence» ; chaque année les forgerons de concepts nous sortent leurs listes célébrées autour de galas bien arrosés.
Du moment où ces fêtes mondaines se passent entre affairistes qui ont besoin d’un coup pub ou qui sont complices dès le départ, cela ne choque personne. Ici, il est question d’une sélection sur la jeunesse sénégalaise, sur les décideurs de demain, sur l’avenir du pays. Les jeunes qui font bouger le pays ne sont définitivement pas ceux que Intelligences Magazine nous présente.
Certes, personne ne s’attendait à ce que votre casting fasse l’unanimité, le propre des palmarès même les plus aboutis, étant leur caractère aléatoire sinon subjectif. N’empêche, il y a toujours des critères pour valider et/ou justifier tout cela. Il n’est donc pas trop vous demander comment vous en êtes arrivés à ce résultat. C’est une question de transparence, d’équilibre et de mérite. A défaut d’être juste.
Papa Adama TOURE
Journaliste

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here