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Roulant dans Dakar, sous la pluie charriant les immondices, les embouteillages aidant, les pensées m’assaillent et je m’interroge sur l’aspect de cette ville de Dakar naturellement belle et qui se doit d’être la vitrine de notre pays que nous voulons compter parmi les pays émergents : comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Qu’est-ce qui devait être fait et qui ne l’a pas été ? Qui en porte la responsabilité ?
Pour trouver les bonnes réponses à ces questions, de grâce n’invoquons pas l’abondance des pluies ou d’autres causes hors de notre contrôle. Des méthodes éprouvées existent permettant de baser les solutions d’évacuation des eaux de pluie au besoin sur des pluies centennales.
Et parce que nous avons déclaré nos ambitions, regardons plutôt ce que nous aurions dû faire et que nous n’avons pas encore fait. Et alors faisons-le.
Regardons également sur les façons de faire des pays qui avancent.
Tous ceux qui ont visité les métropoles de ces pays avec qui nous sommes effectivement en compétition dans un ensemble de domaines, ont pu constater :
Qu’en moyenne une heure après la pluie, les eaux de ruissellement sont évacuées ;
Que les ordures ménagères sont collectées régulièrement évitant le spectacle désolant des dépôts d’ordures jusque sur des avenues du centre-ville ;
Que les marchands ont des endroits spécifiquement aménagés pour leurs activités ;
Que la courtoisie est le bien le mieux partagé par les populations ;
Pour aider notre pays à réaliser ses ambitions, nous nous devons de trouver des réponses à des questions récurrentes :

Avons-nous convenablement évalué les quantités d’eau de pluie drainées par l’imperméabilisation progressive de la ville due à la croissance frénétique du cadre bâti, afin de concevoir et de réaliser les réseaux d’évacuation en conséquence ? Avons-nous réalisé les exutoires appropriés pour l’eau de pluie drainée par la voirie ?
Nous ne le pensons pas.
L’explication des inondations du week-end, voulant que de telles pluies n’aient pas été enregistrées depuis vingt ans, pose problème.
En effet, si elle devait être recevable, comment expliquer les inondations avec des quantités d’eau moindres ?
Si on veut accepter également la vétusté du réseau comme justification, il est possible de relever qu’il existe des réseaux beaucoup plus anciens de par le monde et qui fonctionnent toujours.
Nous pensons :
Que l’entretien du réseau existant d’évacuation des eaux de pluie devrait intervenir suffisamment tôt dans l’année de façon à garantir une bonne exécution de ces travaux (avec une évacuation loin de ces sites des sables retirés du curage) ; et avant qu’un ensablement conséquent n’ait le temps de subvenir avant l’installation de l’hivernage.
Que des études complètes utilisant des pluies dites exceptionnelles (décennales, duo-décennales, cinquantenaires ou centennales) soient appliquées sur les caractéristiques physiques des differents bassins versants de la ville, afin d’avoir les scénarios associés à chaque cas d’occurrence de ces pluies.
Que les résultats de cette étude servent à déterminer aussi bien le niveau que la programmation des investissements nécessaires selon le scénario retenu. Une telle approche permettrait, au-delà de l’immédiateté, de résoudre définitivement cette question, comme elle l’a été ailleurs.
Quelle que soit l’option retenue, comme cela est déjà mis en œuvre depuis des décennies en Amérique du Nord, il est possible d’installer des cuves enterrées en béton et/ou en Pvc dans le réseau d’évacuation des eaux de pluie, qui rempliraient les fonctions suivantes :
Ecrêter les débits à évacuer, permettant ainsi de réduire l’investissement dans le réseau proprement dit ;
Servir de rétention d’une bonne partie des eaux de pluie collectées qui autrement au­raient été rejetées en mer.
Cette eau pourra être utilisée pour divers usages tels que l’arrosage public, le nettoyage de la voirie urbaine, l’alimentation contrôlée de la nappe phréatique, le nettoyage du réseau d’eau de pluie après curage….
Avons-nous correctement planifié la ville de Dakar (ainsi que nos autres villes) pour en organiser l’occupation de l’espace ; et nous sommes-nous donné les moyens d’en maîtriser la croissance ?
La réponse est évidemment non, au vu:
de l’occupation anarchique de nos rues ;
des marchés qui déversent leur trop-plein dans les quartiers environnants ;
des avenues qui faisaient encore dans un passé récent l’objet de notre fierté, transformées en souks à ciel ouvert (Avenue Général-De-Gaulle, Avenue Georges-Pompidou…) ;
des zones d’habitat (Le Point-E, Fann, Les Almadies, les Parcelles Assainies…) qui migrent en espaces bureaux et ateliers, voire en petites unités industrielles empêchant une mise à disposition et une gestion appropriées des services tels que le téléphone et les connectivités associées aux technologies des IT, l’électricité, des services d’assainissement spécifiques à l’activité de la zone, etc.
Pour résoudre ces questions, il nous semble urgent de concevoir, de rendre public et d’appliquer un plan directeur d’urbanisme de Dakar avec des lois et règlements d’urbanisme effectivement opposables à tous les utilisateurs de la ville.
Avant qu’il ne soit trop tard. Sinon, nous risquons de léguer aux générations futures des problèmes d’une ampleur telle qu’elles n’auront pas les moyens de les résoudre et en même temps de faire face au challenge de leur temps.
Il est également urgent que la mise en œuvre des plans directeurs pour nos différentes villes et chefs-lieux s’inscrive dans un plan plus global d’aménagement du territoire national.
En effet, certains problèmes qui se posent à la ville, notamment par l’exode rural, ne pourront être résolus que lorsqu’au travers d’un plan national d’aménagement du territoire, les potentialités de chaque terroir seront identifiées et exploitées au bénéfice de nos populations.
En inscrivant la Stratégie de Croissance accélérée retenue par le chef de l’Etat dans un tel cadre institutionnel, il sera permis d’ancrer la démarche volontariste de notre pays dans la durée.

Avons-nous réalisé nos infrastructures routières et leurs annexes (terre-pleins, trottoirs, caniveaux, égouts…) de façon à garantir leur pérennité ? Les avons-nous mises «hors d’eau» ?
Manifestement non, au vu des eaux qui stagnent à chaque pluie. En effet, il est loisible de constater que presque partout où les eaux stagnent, un ou plusieurs des manquements suivants peuvent être constatés :
La chaussée est au même niveau ou placée à un niveau plus bas que les terrains environnants ;
Il n’existe pas de système d’évacuation fonctionnel des eaux de pluie ;
Les bordures de la route ne sont pas protégées ni des chocs des pneus des véhicules, ni du ruissellement des eaux de pluie ;
Les accotements de la chaussée ne sont pas protégés ;
Les trottoirs en milieu urbain, lorsqu’ils sont traités, ne sont pas raccordés avec les limites des maisons pour réduire l’ensablement des réseaux d’évacuation ;
La plantation le long des talus d’arbres et d’arbustes comme éléments de protection des routes ne semble plus faire partie des solutions contre le ruissellement.

La stagnation de l’eau sur la chaussée en bitume, par delà les désagréments qu’elle cause, engendre un délitement du bitume et participe à la dégradation accélérée de nos voiries.
Cependant, la qualité constatée dans la mise en œuvre de la nouvelle route Diamniadio-Kaolack, ainsi que les dispositions prises pour son drainage, peuvent laisser penser qu’une nouvelle approche est prise pour l’exécution des projets routiers.

Avons-nous entretenu nos routes et avenues pour éviter les nids-de-poule jusque dans nos quartiers dits résidentiels ?
La dégradation de la voirie dans les anciennes cités Sicap, Hlm et maintenant dans les cités réalisées par les promoteurs privés, interpelle.
Il est évident que des efforts sont faits. Mais à ce niveau, il convient d’apprécier les résultats tangibles plutôt que les montants investis, car la finalité est dans le service.
Il conviendrait que cette voirie des quartiers soit recensée et qualifiée en voirie urbaine et le coût de son entretien budgétisé soit au niveau central, soit au niveau des collectivités locales. Mais nonobstant les attributions faites par la décentralisation aux collectivités locales, il serait utile de tenir compte des besoins de services des populations et des possibilités budgétaires de ces collectivités locales.
Par ailleurs, pour réduire les coûts récurrents sur cette voirie de quartier, nous pensons qu’il serait utile d’envisager de la réaliser en béton, beaucoup moins coûteux à l’économie nationale que la voirie en béton de bitume.

Prenons-nous les bonnes dispositions lorsque nous intervenons dans des zones inondables ?
La fréquence, le nombre de zones d’habitat et de routes inondables laissent penser que les dispositions n’ont pas été prises pour mettre ces zones «hors d’eau».
En effet, l’intervention de géomètres qualifiés et indépendants dans les équipes de conception dès le stade des études, pour proposer les remblais, la position, le nombre et le type d’exutoires, permettrait d’éviter les dégâts et désagréments constatés à chaque pluie d’importance.
Dans le cas de l’habitat non-planifié en zone inondable, il conviendrait que la puissance publique procède à des recasements de populations et/ou à des réhabilitations de quartier dans le cadre de programmes de partenariat
populations/Etat/Ong/Coopération bilatérale.
Par delà l’importance des problèmes qui se posent à nous, le Sénégal a le potentiel pour devenir un pays émergent dans le moyen terme.
Mais pour réaliser ce potentiel, il nous faut :
commencer par réussir à chaque fois, à passer à de nouveaux projets avec la garantie que ceux qui ont été réalisés serviront la collectivité pour les durées escomptées et auront des durées de vie comparables à celles constatées chez nos «compétiteurs« ;
avoir le même enthousiasme à assurer le bon fonctionnement des «vieilles infrastructures» que celui que nous avons à en étrenner de neuves.
Pour cela, nous devons nous éduquer dans la constance des actions d’entretien de tous les jours, seul gage pour maintenir le patrimoine commun et le transmettre aux générations futures ;
accepter d’inscrire dans la durée certaines actions d’investissement, car tout ne peut pas être fait hic et nunc.
L’exigence pour le développement passera aussi par l’éducation civique de toutes les populations et ne pourra s’accommoder ni de notre capacité à l’oubli ni de notre refus à envisager le monde en dehors de nos présences individuelles.
Nous aurons atteint nos objectifs quand nous arriverons à faire réagir chaque citoyen comme si tout le développement du pays ne dépendait que de sa seule personne et des actes qu’il pose au quotidien.
Alioune DIENG
Ingénieur Polytechnicien
de Génie Civil
adieng0456@gmail.com
Nota : L’auteur a été responsable du volet «Diagnostique des infrastructures» du Plan Directeur du Cap-Vert Soned-Bceom 1981-2000 et a adapté le programme américain d’évaluation des eaux de ruissellement en milieu urbain Illudas (Illinois Urban Drainage Area Simulator) aux conditions
du Sénégal.

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