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Au Sénégal, depuis le début du mois de décembre, l’artiste Lamine Cissokho a entamé une tournée qui déjà fait jaser son public. Dakar, Thiès, Bignona, Ziguinchor, partout où il passe, le virtuose de la kora, conquiert une nouvelle horde de fans. A Sédhiou, Toubab Dialaw, Cap Skiring ou encore à Dakar il est attendu pour ce mois de décembre et au début du mois de janvier, par son public de plus en plus impatient de le voir toucher ses cordes magiques. Plongé dans cette frénésie de retrouvailles, l’héritier du grand maître mandingue Lalo Kéba Dramé, exilé en Suède depuis 15 ans, entend renouer avec son public tout autant qu’il espère faire bonne œuvre : la paix en Casamance. A l’ombre de ses airs de folk et son message de paix, Lamine Cissokho accorde savamment bien les notes de sa kora. Sa voix lugubre laisse couler une fibre mélancolique d’où l’on perçoit tout le mal du pays ; le mal d’un artiste de la diaspora. Au creuset de l’espoir et du désespoir, le musicien aux inspirations jazz, trace une troisième voix, d’où émane un élan patriotique, pour lui : le Sénégal c’est pour la vie. Son dernier single en dit long.

Expatrié en Suède depuis 15 ans, le virtuose de la kora, Lamine Cissokho, sacrifie chaque année à une tournée dans son pays. Comme à l’accoutumée, il est encore au Sénégal, et a entamé une tournée depuis le début du mois de décembre : au Bazoff (Dakar), au Palais des arts (Thiès), au Boukout festival (Bignona), le joueur de kora, a ré-enchanté son public. «C’est une rencontre extraordinaire, chaque fois que je suis en Casamance j’ai ce sentiment spécial, mes parents à côté, le public qui est aussi ouvert à ma musique, c’est motivant», confie l’artiste heureux de retrouver sa terre natale. Mais cet air jovial est vite balayé à  l’évocation du concert avorté à Douta Seck. Cet évènement qui a capoté distille chez lui, un parfum de désespoir. En effet, lors de cette tournée de Lamine Cissokho au Sénégal, deux grandes dates étaient retenues : ce 23 décembre à Douta Seck et le 14 janvier à Ziguinchor. «C’était les deux points clés de cette tournée. Organiser le 23 décembre à Douta Seck un événement pour la paix en Casamance et pour la réunion des sudistes et nordistes, et en même temps lancer notre fan club à grand Yoff. Et le 14 janvier faire un spectacle à Ziguinchor ». Malheureusement, le spectacle de Douta Seck qu’il prévoyait d’offrir gratuitement aux gens des quartiers populaires aura finalement lieu à Fun City. «On n’est finalement pas arrivé à négocier convenablement le prix. On nous réclamait 350 000 francs Cfa, juste pour l’espace sans sono. On nous demandait aussi de payer des techniciens. Alors que j’ai bien dit que c’est pour la paix en Casamance. Je n’arrive pas à comprendre..», affirme avec désespoir l’enfant de Ziguinchor.

Le cri de coeur
«J’ai l’impression que le Sénégal est un pays de dernière minute. Je suis Sénégalais, mais je suis navré de le dire. C’est décevant», lâche en colère l’artiste Lamine Cissokho, de passage dans les locaux du journal Le Quotidien. Cela fait déjà deux mois qu’il cherche à obtenir l’appui des autorités du ministère de la Culture, explique-t-il ; deux mois qu’il essaie d’organiser ce spectacle «gratuit» à la maison de la Culture Douta Seck. Malgré les nombreuses démarches effectuées auprès du département, il n’arrive pas à faire valider le programme. Regrettant de voir son souhait de réaliser ce spectacle tomber à l’eau, «juste parce que le cabinet du ministre ne répond pas à ses doléances», il avoue être déçu du fonctionnement des institutions au sein de son pays, qu’il a quitté depuis une quinzaine d’années, pour vivre et faire connaître à travers le monde sa passion : la musique. «Le problème c’est qu’on nous demande un prix exorbitant pour la location de l’espace.  On nous promet aussi un patronage du ministère, mais ni le directeur des arts, ni le directeur de cabinet du ministre, personne ne répond à nos mails. On est trimballé çà et là jusqu’à la dernière minute», se plaint-il, précisant qu’il y a plus de deux mois qu’ils les ont contactés. «Tu envoies un mail, tu ne reçois aucune réponse et quand tu appelles, ils te disent : «oui, arrivé tu nous appelles». Tu viens et ils te font attendre des heures. Tu dis que tu as rendez-vous, mais rien…», explique-t-il sur un ton amer.
Selon Lamine Cissokho beaucoup d’artistes de la diaspora, une fois de retour au bercail, subissent les mêmes tracasseries. «C’est difficile. Dès l’instant qu’on appartient à la diaspora et qu’on revient dans son pays, il faut vraiment jouer des coudes pour se refaire une place sur la scène musicale», déplore le musicien qui espère que ça cesse. «Ce sont des choses qui ne font pas avancer notre pays. On se manque de respect nous-mêmes», commente-t-il frustré. Mais pour ne pas décevoir ses fans, ce 23 décembre, le musicien promet un show case à ses mélomanes et à la presse sénégalaise. Ce sera à 19h, à Fun City. «Le choix de quitter le Sénégal ce n’est pas une façon de renier sa culture ou son pays, loin de là, c’est une façon de nourrir sa famille et d’exporter son art et sa culture», mentionne-t-il encore, pour signifier à ceux qui ne lui tendent pas la main, qu’il ne sert à rien de lui fermer des portes alors qu’il est en tant qu’artiste, un ambassadeur de ce pays.

Les origines
Héritier de grands maîtres mandingues de la kora, dont son grand-père Lalo Kéba Dramé et son père Sana Cissokho, Lamine Cissokho s’est forgé dès le bas âge dans la voie de ses ancêtres. A 10 ans déjà, il apprenait à jouer la kora avec 3 élèves de son père. «C’est cette influence,  qui m’a inspiré, j’étais petit, j’étais là, je voyais tout ce qui se passait dans la cour,  dans la maison, tous les jours que de la musique». Destiné à suppléer son père dans les activités, en tant qu’aîné de la famille, et ayant le sang imprimé de musique, Lamine Cissokho, quitta en 2001 le giron familial pour se rendre en Suède. «J’ai voulu d’abord sortir ma famille de la précarité. J’avais aussi un rôle important à jouer. J’ai d’abord effectué des voyages, un peu partout au Sénégal et en Casamance, j’ai rencontré des Suédois venus pour des échanges culturels, je leur ai appris à jouer de la kora, et en retour en Suède, ils m’ont invité», se souvient-il. Arrivé dans ce pays, Lamine s’est directement intégré aux pratiques locales. La kora étant son instrument traditionnel, il s’est aussi ouvert à la musique suédoise et aux instruments traditionnels suédois. «Au fur et à mesure j’ai formé des groupes métissés avec des Suédois, des Arabes, des Guinéens… et d’autres Africains : Cosmogriot, Cissokho brothers, Tamala qui signifie voyageur en mandingue, Namou, Roots…», cite-t-il, entre autres.
A côté de ses formations musicales, le petit fils de Lalo Kéba Dramé, développe une carrière solo, avec pas mal de tournées sur des scènes européennes. Pour lui le principe reste le même : promouvoir sa culture partout où il va. Rare représentant de la culture casamançaise en Suède, Lamine Cissokho se porte en bel ambassadeur de cette culture et du Sénégal de manière générale. «Sa musique a d’ailleurs influencé certains Suédois et comme tout métissage, il a aussi permis à cette musique d’évoluer», remarque son agent Carole Lapierre. Lamine Cissokho reste tout de même formellement rattaché à sa terre natale : le Sénégal.
aly@lequotidien.sn

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