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Dans ma chronique du 1er avril, je vous parlais des grandes lignes du monde d’après Covid-19 marqué par la fin du discours sur la «fin de territoires» de Badie, mais aussi la fin de la «fin de l’histoire» de Fukuyama, avec le retour en force de Max Weber et des territoires. Cette semaine, quand Mody Diop, un ami enseignant à Mbacké, m’a demandé d’écrire sur le nouvel ordre mondial post-Covid-19, un auteur que j’adore m’est venu à l’esprit. Il s’agit de Stephan Zweig. Alors que Mody Diop me demande de faire de la prospective, c’est la nostalgie du monde d’avant-Covid-19 qui m’a assailli ; d’où cette réminiscence de Stephan Zweig et de son autobiographie, Le monde d’hier, souvenirs d’un Européen. Le monde d’avant-Covid-19 est un autre monde d’hier, car après le Covid-19, rien ne sera plus comme avant, comme l’a été le monde d’hier de Zweig pour Vienne et l’Europe avant le déferlement des hordes nazies et la 2ème Guerre mondiale.
Le monde d’hier de Zweig est une autobiographie qui nous raconte avec nostalgie et mélancolie sa vie à Vienne avec ses cafés, ses musées, l’opéra, la vie intellectuelle trépidante, sa musique (ville de Beethoven, Mozart…). Après Vienne et sa bourgeoisie cosmopolite, mécène des arts et des lettres, Zweig, grâce à ses souvenirs qui sont le fil conducteur du livre, fait un détour à Paris, capitale de la mode où il rencontre Rodin, et en Russie, le pays de Léon Tolstoï, où il rencontre Maxime Gorki. L’irruption de Nazis en Europe sera, selon Zweig, «le coucher d’un soleil qui s’est levé au siècle ses lumières et mettra fin aux voyage du Viennois qui passe de touriste intellectuel à exilé». Le livre se fonde sur ces souvenirs, «seul ce qui est digne d’être retenu», mais aussi parce que dans sa fuite devant les hordes nazies qui vont l’amener en Angleterre et au Brésil, Zweig n’a pu emporter que ses souvenirs et sa nostalgie d’un monde qui s’éteint et d’un autre qui naît d’un cataclysme. Après avoir fini de rédiger le manuscrit, alors qu’il est réfugié au Brésil, Zweig l’envoie par la poste à son éditeur et se suicide en 1942. Le monde d’hier, son testament littéraire, est plus qu’actuel pour comprendre le monde post-corona qui sera à coup sûr un autre monde, comparé au monde d’hier, celui d’avant la pandémie.
Notre monde d’hier encourageait la fraternité, celui de demain promeut la distanciation sociale. Le monde d’hier, issu de la chute du mur, était basé sur la mondialisation qui voulait supprimer la notion d’espace-temps pour rapprocher les Peuples ; d’où cette homogénéité culturelle de nos jours que l’humanité n’a jamais connue. Le monde de demain va redécouvrir la suspicion, l’égoïsme national et surtout le retour des murs. Le monde va aller au confinement. Le monde vaincra le coronavirus, mais rien ne sera plus comme avant. Tendre la main, qui était un réflexe naturel pour montrer à l’autre notre commune humanité, va céder sa place à une suspicion naturelle devant l’étranger. «Le monde est un grand livre et celui qui ne voyage pas en est toujours à la première page», nous dit Saint Augustin. C’est peut-être pourquoi le testament littéraire de Stephan Zweig se fonde sur ses souvenirs de voyage. Le voyage entre les mondes sera aussi une ligne de fracture entre le monde d’hier et celui de demain, car le voyageur, le touriste va rester celui qui apporte des devises, mais aussi un potentiel cas importé. Zweig s’est suicidé parce qu’il estimait qu’on ne pouvait vivre avec le nazisme, mais nous-mêmes, si on va avoir la nostalgie du monde d’hier, il nous faudra apprendre à vivre avec l’épée de Damoclès des virus, comme on le fait avec le changement climatique, c’est-à-dire retrouver les réflexes naturels d’humanité après la pandémie, ou garder les réflexes de distanciation sociale pour se préparer à la prochaine pandémie. That is the question. Le Covid-19 a fermé la page du monde d’hier.

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