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L’Etat doit verser 16 milliards à des écoles privées d’enseignement supérieur. Dans certains établissements, les enseignants boudent déjà les salles de classe au grand dam des étudiants menacés d’exclusion depuis quelque temps. Leurs lendemains s’assombrissent de jour en jour en attendant l’action de leur tuteur : l’Etat.

C’est une inquiétude généralisée. L’épée de Damoclès plane au-dessus des têtes des bacheliers orientés par l’Etat dans les établissements privés. Certains sont menacés d’exclusion à cause de la dette de l’Etat estimée à 16 milliards de francs Cfa. 70 établissements sont concernés. A cause de l’irrégularité des versements, l’avenir de plusieurs étudiants est compromis, car des chefs d’établissement ont pris des mesures fermes. Quelques enseignants retiennent les notes ou boudent les salles en attendant d’entrer dans leurs fonds. L’at­titude n’est pas la même dans toutes les écoles privées. Certaines préfèrent jouer la carte de la patience en espérant que la situation se décante.
L’Institut de formation en management des affaires (Ifma), logé à la Cité des Eaux, court après des arriérées de plusieurs mois. L’horizon est aujourd’hui bouché pour des centaines d’étudiants, inquiets et désemparés. Ces derniers ne savent plus à quel saint se vouer.
Pour résoudre son contentieux avec l’Etat, l’administration dudit institut n’a trouvé mieux que de vouloir exclure les étudiants afin de mettre la pression sur les autorités. C’est ainsi qu’ils ont choisi la grève comme alternative. Ces étudiants du privé se disent «sacrifiés» par l’Etat. Chemise blanche assortie d’un pantalon noir, sac à la main, Ngor Niaye dirige le Mouvement des étudiants de l’Etat (Mde) à l’Ifma. «L’année dernière (2016 – 2017), l’Etat nous a orientés à l’Ifma en signant un accord avec le directeur de l’école. Mais l’Etat n’a pas honoré ses engagements. Cette année, à notre grande surprise, le directeur nous a dit qu’il ne peut plus continuer avec cette situation. Il a décidé de nous renvoyer pour obtenir gain de cause. L’Etat doit plutôt aider les directeurs des établissements privés mais pas de leur montrer sa force. Ces établissements ont dépensé beaucoup d’argent pour aider les étudiants. Mais ils n’en peuvent plus. C’est pour cela que notre directeur a voulu nous mettre dehors. L’année passée, l’Etat devait payer 200 millions de francs Cfa pour notre formation. Mais jusqu’au moment où je vous parle, il n’a pas payé cette somme», révèle l’étudiant en transport logistique.
Croisé à l’entrée de l’université privée Sup déco, Pape Meïssa Faye est concentré sur son smartphone. Teint noir, mine joviale, l’étudiant en licence 2 ne semble pas être inquiet, il a tout de même eu vent de cette affaire qui oppose l’Etat aux instituts privés. «J’ai entendu cette semaine même que l’Etat doit 16 milliards aux universités privées. Mais pour ce qui concerne Sup déco, nous n’avons aucun problème par rapport à cette affaire. A Sup déco, on fait normalement les cours sans aucune menace d’exclusion de la part de l’administration. J’y étudie depuis 2 ans. Nous n’avons aucun problème par rapport aux inscriptions. Elles se sont bien déroulées Nous n’avons aucun souci. Les cours se passent normalement. Nous souhaitons que cela continue pour cette année», informe-t-il. Très solidaire, il invite l’Etat à agir vite : «L’Etat doit payer la dette pour que leurs camarades qui sont dans cette situation puissent faire leurs cours comme tout le monde.»
Autre endroit, autre décor. A l’Ecole supérieure de technologie et de management (Estm), le constat est le même. Le seuil de la petite porte franchi, quelques étudiants forment de petits groupes dans la cafétéria. Dans cet établissement, la complexité de la question impose prudence et cohérence. Ici, le directeur des études préfère garder le silence. Il indique le bureau d’un autre membre de l’administration. Au premier étage, le quarantenaire porte des lunettes correctrices. Confortablement assis sur son siège, stylo à la main en train d’écrire, l’homme qui souhaite parler sous le couvert de l’anonymat révèle que les étudiants suivent normalement les cours même si le gouvernement leur doit toujours de l’argent. «Nous sommes en partenariat avec l’Etat. Nous recevons chaque année des bacheliers orientés par l’Etat. C’est vrai que l’Etat accuse des retards de paiement. Mais nous optons pour la discrétion. Nous ne nous plaignons pas. Ces étudiants sont traités au même titre que les autres sans distinction.» Et d’ajouter : «Nous avons aussi notre part de responsabilité dans cette dette que le gouvernement doit aux établissements privés. Mais nous allons prendre notre mal en patience tout en espérant la résolution du problème.»
Il est 15 heures. Le soleil darde ses rayons. A l’institut supérieur de gestion- Institut supérieur de technologie industrielle (Ipg-Isti), une petite chambre fait office de cabine de garde, à l’intérieur de laquelle, un vigile en tenue oriente les gens vers leurs destinations respectives. Dans l’enceinte du grand bâtiment peint en bleu blanc, quelques étudiants se pavanent. Parallèlement à Sup déco, les étudiants de l’Etat orientés à l’Ipg-Isti ne font l’objet d’aucune menace d’exclusion de la part de l’administration. Et pourtant, l’établissement reçoit des étudiants orientés par l’Etat depuis 2012. Mohsine Sarr, visage très ouvert, bien assis dans son petit bureau, occupe le poste de surveillant général. Si le directeur des études évite d’aborder la question, M. Sarr, lui, en parle avec aisance. D’après lui, leur établissement reçoit un nombre important de bacheliers orientés par l’Etat. Il est tout de même bien au fait de la dette de l’Etat à l’endroit des écoles privées. Il assure que les étudiants de l’Etat bénéficient des mêmes avantages que ceux qui paient de leur propre argent. «Nous recevons des bacheliers orientés par l’Etat. On a reçu au minimum 700 étudiants. J’ai eu vent que l’Etat doit une certaine somme d’argent aux institutions privées en l’occurrence notre institution en fait partie parce que nous recevons des étudiants de l’Etat du Sénégal. Ça c’est une vérité absolue. On essaie de faire le mieux du point de vue enseignement et du confort je crois que nous faisons le maximum. Jusqu’au moment où je vous parle, nous n’avons reçu aucune plainte, aucune récrimination de la part des étudiants orientés par l’Etat.»

Des conséquences de la négligence
Alarmé par cette situation, Ama­dou Sarr, enseignant à l’Institut privé de gestion (Ipg), estime que le gouvernement doit prendre sa responsabilité afin d’offrir une bonne formation aux étudiants qui n’ont pas accès aux universités publiques. Il révèle que son établissement ne fait pas dans la discrimination. «Les conditions sont en fonction des écoles. Il y a des écoles qui créent de bonnes conditions d’études, un dispositif de salles de classe et de professeurs qualifiés. Aussi, une organisation interne efficace permettant de prendre en charge les activités d’enseignements et d’organiser les cours de sorte que les résultats sur le plan pédagogique puissent être atteints. Et que les étudiants aussi puissent être dans de meilleures conditions d’apprentissage. Au niveau de l’Ipg où j’enseigne, il n’y a pas de problème par rapport à la prise en charge des étudiants. Les cours se déroulent normalement suivant le cycle cours du jour et cours du soir. Au-delà, il y a deux catégories d’étudiants. Ceux qui paient de leur propre argent. Et ceux qui sont boursiers de l’Etat. Pour les seconds, l’accueil a été correct», fait-il savoir. Très en verve, M. Sarr ne cache pas sa déception par rapport au choix de certains étudiants. «Je pense même qu’au niveau de l’orientation, le gouvernement doit prendre des mesures qui puissent davantage éclairer le choix et le cycle de formation chez l’étudiant. Parmi les étudiants que j’ai, certains m’ont dit qu’on n’a pas tenu compte de leurs choix. Par exemple, on a orienté certains en contrôle de gestion alors qu’ils ont le bac L. Ils veulent faire littérature. Donc, ils auraient voulu faire l’université à défaut de places. Je sens juste qu’il y a un manque de communication», déplore l’enseignant, avant de mettre en garde. «Que l’Etat respecte ses engagements. Quand on arrive à voir certaines écoles de formation professionnelle exclure les étudiants envoyés par l’Etat en attendant d’entrer dans leurs fonds, je pense que ce n’est pas la bonne option. Et que l’Etat en prenant ses engagements et en les respectant fera en sorte que les établissements privés ne soient pas dans des situations où ils ne peuvent pas payer les salaires des professeurs qui décident de rompre les cours.» S’agissant de ses collègues qui enseignent dans certaines universités privées et qui ont quitté les salles de classe à défaut d’entrer dans leurs fonds, M. Sarr scande : «Touche pas à mon salaire.» Comme pour manifester sa solidarité à ses pairs. Il dira ferme­ment : «L’Etat détient le monopole de la violence légale’, comme disait Max Weber. La rétention du salaire d’un enseignant est une violence qu’on lui inflige. J’ai entendu à la télé une petite fille dire «nous voulons étudier», oui les profs veulent mieux que ça pour eux. Un enseignant jouit d’un droit de grève donné par la Constitution. Quand il va en grève, on fait une ponction sur son salaire. Mais quand un député s’absente à l’Assemblée nationale, on ne fait pas de ponction sur son salaire. Alors que l’enseignant est plus productif dans ce pays que le député. Il faut qu’on soit sérieux et qu’on respecte les gens suivant leur corporation», martèle-t-il.

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