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Bara Sarr, maitre-charpentier.
Bara Sarr, maitre-charpentier.

De l’inventeur de la charrue, dit-on qu’il travaille de façon invisible à côté du laboureur. Synchronisme virtuel qui pourrait aisément s’adapter entre le piroguier (pêcheur en général) et le charpentier. Le dernier crée en fait, grâce à son savoir-faire, l’élément de base permettant à l’homme de mer de tirer sa subsistance. Le Quotidien a fait un détour sur le littoral rufisquois pour vous faire découvrir l’unique atelier de fabrication de pirogues artisanales de la Vieille cité. Le maître des lieux, Bara Sarr, et ses hommes nous invitent dans leur fabrique où s’activent une vingtaine de personnes travaillant dans la chaîne de production. Du grand modèle pour la pêche en haute mer aux pirogues de course en passant par le petit modèle, une panoplie d’œuvres sortent des mains de ces hommes de l’art. Leur seul souhait, un appui de l’Etat pour l’essor du métier qui fait le bonheur de plus d’un.

Niché en bordure de mer entre le site de transformation des produits halieutiques de Ndeppé et l’école élémentaire Mour Ndiaye Mbengue (Rufisque Ouest), l’atelier du vieux Bara Sarr est incontestablement la vitrine du savoir-faire local pour ce qui est de la fabrication de pirogues artisanales. Des pirogues fraîchement peintes attendant leur toute première immersion en mer et d’autres en phase terminale se côtoient à celles commençant à prendre forme sous le labeur d’un groupe d’ouvriers ainsi que d’anciennes de retour dans l’atelier pour des réfections ; le tout dans un espace où s’amoncellent des tas de planches prêtes à l’usage. Des écorchures de bois jonchent sur le sable de mer qui couvre une bonne partie de la fabrique s’étendant environ sur 300 m2. Deux jeunes apprentis, des petits-fils du maître charpentier, sont en pleine action avec leur hache s’abattant sur le bois sec d’un fessier de pirogue en train d’être modelé. «Une pirogue pour la course», renseigne leur ascendant, scrutant attentivement l’œuvre des deux jeunes. «C’est pénible, mais on gagne notre vie avec», avance fièrement entre deux coups de haches Khoye Sarr, capitalisant malgré son âge relativement jeune «dix bonnes années de pratique». Vêtu d’un t-shirt multicolore sombre, imbibé de sueur et sur lequel s’abat au rythme des coups de hache un pendentif en bois, et d’un jeans gris délavé, le jeunot nourrit de grandes ambitions pour ce métier et aimerait un accompagnement de l’Etat en ce sens comme en bénéficient par ailleurs d’autres acteurs de l’entourage. «Nous voudrions que les autorités nous prennent en compte. Ici on appuie les pêcheurs, les femmes transformatrices et on aimerait qu’on nous intègre dans ces programmes pour que notre activité puisse prospérer», a estimé le jeune homme aux dreadlocks que cache un gros bonnet noir. Des propos qui ont rencontré l’approbation de son jeune frère acquiesçant de la tête dans son t-shirt en teinture batique avec un képi de couvre-chef pour se parer du soleil dardant déjà en ce début de journée. L’unique aide dont ont bénéficié les charpentiers remonte au magistère de Mamadou Cora Fall à la mairie de Rufisque (1984-1987). «C’est le maire Cora Fall qui nous a permis de nous installer en ces lieux qui font partie de l’aire maritime protégé. C’est le seul appui dont on a disposé de la part d’une autorité», a souligné en fait le vieux Bara Sarr, âgé de 78 ans.

Savoir-faire et projet de remplacement des pirogues artisanales
L’espace à ciel ouvert est nanti d’une petite chambre au seuil duquel quatre potelets en bois soutiennent un toit en zinc offrant au propriétaire un simulacre d’abri contre les rayons de soleil. C’est là qu’on a retrouvé le maître charpentier en pleine discussion avec trois autres, tous du même âge apparemment. Sur un mur adjacent au lieu où se prélasse la bande des quatre, des écritures en arabe de couleur verte s’ouvrant sur une porte de même couleur renseignent d’une petite mosquée aménagée sur le lieu pour sacrifier aux prières quotidiennes. Un léger dessus cachant le buste, de lunettes noires cachant les yeux et le bonnet vissé droit sur la tête, Bara Sarr, le «Génie de la matière», s’est plu à parler de son activité qu’il exerce depuis plus d’un demi-siècle. «J’ai commencé ce métier à l’âge de dix ans», fait-il savoir, annonçant dès l’entame que le métier «permet de vivre, mais pas de gagner quelque chose à épargner». Durant tout ce temps sont passés par ses mains expertes nombre d’apprenants dont certains, une fois la science acquise, sont partis monnayer leurs compétences ailleurs, élargissant par le fait cette activité dans d’autres contrées du pays. «Les charpentiers sont plus nombreux, les commandes de pirogues aussi», estime le quasi octogénaire pour justifier le fait. Dénombrant ceux qui sont passés par lui, il déclare : «Je ne peux même pas faire le décompte de toutes les personnes que j’ai formées. Parmi celles-ci, il y a mes enfants et mes petits-enfants, des neveux et d’autres avec qui je n’ai pas des liens de sang. Certains sont partis ailleurs avec ma bénédiction et d’autres sont restés ici où ils règlent leurs propres commandes», a expliqué le maître charpentier qui a eu à faire valoir ses talents jusque dans d’autres pays. «J’ai exécuté beaucoup de commandes en Mauritanie. Dans ce pays, il n’y a pas de charpentiers locaux. Tous les charpentiers viennent du Sénégal et de Saint-Louis en particulier. En 1979, j’ai fait Abidjan pour fabriquer des pirogues. J’ai été même jusqu’à Fort Dauphin à Madagascar (ville du sud-est, Ndlr) pour exécuter des commandes à faire sur place», a égrené celui pour qui la pirogue n’a plus le moindre secret. «En matière de fabrication de pirogues, difficile de trouver meilleur que Bara Sarr. Les pêcheurs de Rufisque ont beaucoup de chance d’avoir dans leur localité un homme de renommée et dont la science ne souffre d’aucune contestation. Franchement, il fait partie des meilleurs charpentiers du pays», témoigne un ancien pêcheur de Mbour. Aujourd’hui propriétaire d’une dizaine de pirogues, le résidant de la Petite Côte assure passer toutes ses commandes chez l’artisan de Rufisque pour «son savoir-faire, mais aussi son respect des engagements dans les délais convenus». Arrivé quasiment au crépuscule d’une riche carrière dans son domaine, le vieux Sarr voudrait bien que le legs soit perpétué grâce à un appui et une reconnaissance de ce savoir-faire apprécié au-delà même du pays. «Si on a un atelier spécialisé dans la fabrication des pirogues artisanales et reconnu à travers la sous-région, le gouvernement doit nous appuyer. Nous formons beaucoup de jeunes. Améliorée dans l’organisation et la formation, la filière peut être une source d’emplois fiable pour pallier le sous-emploi dans notre pays», s’est-il convaincu. Quid de la mise à exécution du projet de remplacement des pirogues artisanales par des embarcations à fibre de verre que les autorités jugent plus adaptées ? «Un projet voué à l’échec», a affirmé le maître charpentier sans sourciller. «On ne peut pas amener des pirogues à mesure de remplacer ces pirogues traditionnelles. Que les autorités le veuillent ou pas, ça ne saurait prospérer, ça ne peut pas marcher», pense le vieux Sarr. Sur la question, l’un des vieux, assistant jusque-là silencieux aux déclarations du charpentier, y est allé de son commentaire. «Ce n’est pas une nouvelle idée, cette volonté de remplacer les pirogues artisanales. Le Président Senghor l’avait tentée en vain», s’est-il souvenu. «Dans les années 60, un agent des Services de pêche m’avait informé que le gouvernement avait déjà finalisé le projet et que la mesure allait dès lors être prise pour être appliquée. Je lui avais dit que ça n’allait pas marcher et cela a été avéré. Je vous le dis encore aujourd’hui. Ça ne va pas marcher cette fois aussi», défie-t-il dans la lancée, promettant aussi de beaux jours à l’activité des fabricants de pirogues artisanales.

pirogues_7777Des modèles de 8 à 23 mètres
Au sujet de la production annuelle de la fabrique restée à l’état informel, pas d’archives pour remonter le temps. Tout ce qu’on sait ici c’est que les ruptures de commandes de pirogues sont rares. «On travaille toute l’année, il est bien rare qu’on reste trois  jours de suite sans travail», informe le maître charpentier. «Pour une pirogue grand modèle (les fils à tourner pouvant rester en mer pendant plusieurs jours, Ndlr), le travail complet prend un mois avec un effectif de six personnes. Alors que pour un petit modèle avec les gueut térr (pirogue pour aller pêcher et revenir, Ndlr), une semaine suffit largement», a-t-il poursuivi. «Nous fabriquons des pirogues de huit mètres, neuf mètres, dix, onze, dix-huit, vingt, vingt-deux et vingt-trois mètres pour des sommes pouvant aller jusqu’à sept millions de francs», dit un neveu du vieux Sarr qui dit être l’un des premiers apprentis du maître charpentier. En charge de la scierie, un autre aménagement situé au côté opposé à celui où se trouve la mosquée, ce quinquagénaire n’a pas manqué de souligner la cherté du bois qui demeure l’un des principaux problèmes dont ils sont confrontés dans leur travail. «Le bois coûte cher et se fait de plus en plus rare. Des fois, on peut faire un mois à la recherche de bois. Une fois la quantité nécessaire obtenue, vous êtes obligés de louer un camion pour 150 ou 200 planches et cela peut coûter 3 millions en plus du transport qui avoisine les 600 mille francs compte non tenu des frais pour les papiers délivrés par le Service des eaux et forêts», fait-il savoir. Maîtrisant les secrets du métier pour s’y être consacré entier pendant plus de trois décennies, il est aujourd’hui un des hommes clés de la chaîne de fabrication dans cet atelier qui compte une bonne vingtaine de personnes. De cette rareté de la matière première soulevée, il voudrait que l’Etat trouve des solutions. «Il faut que l’Etat nous aide, notre travail est bien fait et la pirogue peut supporter jusqu’à 22 ou 25 tonnes», a-t-il ainsi exhorté. Même s’il trouve motivée la mesure de l’Etat par rapport à l’interdiction de la coupe de bois en Casamance, il a souligné un net paradoxe «incompréhensible» dans l’approvisionnement de cette matière. «Pour avoir du bois, on va en Gambie alors que ce bois provient de la Casamance», relève-t-il.  «Le tronc du cailcédrat est la matière de base pour les grandes pirogues. C’est avec lui que le fessier est conçu, mais pour les petites pirogues on utilise le bois samba en provenance de Côte D’ivoire. C’est pour permettre à la pirogue d’être assez légère», a expliqué le vieux Sarr.
Barça ou Barsakh
Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, la période noire du «mbeuk mi» avec la célèbre formule Barça ou barsakh a profité aux charpentiers. A la fabrique de Rufisque, on est unanime sur le fait. «Pendant la période du mbeuk mi les commandes étaient plus nombreuses et cela nous permettait de gagner beaucoup plus», s’est rappelé Khoye Sarr, parlant lors de cette époque de «commandes de pirogues spéciales» pour cette traversée de l’Atlantique qui a vu périr beaucoup de jeunes. «Des pirogues de 22 à 23 mètres», précise pour sa part le chef de l’atelier, parlant de ces embarcations ayant aussi permis à plusieurs personnes de rejoindre l’Espagne.  C’est de cet atelier qu’est sortie la plus grande pirogue destinée à cette traversée de l’Atlantique et baptisée «Titanic» par l’opinion du fait de son envergure, d’après le journaliste Jules Thiam qui avait à l’époque mis le focus sur la dite pirogue lors d’un reportage radiodiffusé. «C’est quand les candidats pour la traversée étaient à bord, prêts pour le départ que l’embarcation a été interceptée à Cayar», a-t-il aussi rappelé. Le fol engouement autour de cette pratique délictuelle dont ont profité beaucoup de passeurs pour s’enrichir au prix de vies humaines tempéré, l’activité de la fabrication de pirogues artisanales a repris son cours normal. Trois jeunes apprentis s’activent à remettre en état la scie électrique. C’est ici que le bois brut est transformé dans cette chaîne d’activités. «Les planches sont sciées en fonction de la demande, en morceaux de 6 mètres, sept et jusqu’à 10 mètres de longueur», explique le préposé à cette tâche. C’est une fois le sciage fait que l’équipe s’attaque à la pirogue, tirant le meilleur d’eux-mêmes pour produire une embarcation bien sécurisée. «La mer, c’est la mer. Et aucune construction n’est pas assez parfaite pour pouvoir lui résister», tempère le vieux Bara Sarr. La mer en furie bien des fois arrive à escamoter une embarcation en faisant fi de son âge. «Une pirogue peut être détruite après juste trois mois comme elle peut survivre indemne pendant six années», précise-t-il sous ce registre. «Une pirogue peut même survivre pendant quinze ans, mais dans ce cas il faudra un entretien correct», ajoute le vieux charpentier. Toute personne désireuse de se faire fabriquer une pirogue peut, d’après le chef Sarr, «acheter le matériel dans sa globalité et venir marchander la main-d’œuvre». Il lui est aussi loisible de verser la totalité de la somme couvrant «le matériel et la main-d’œuvre». «Nous faisons travailler beaucoup de personnes comme des peintres. A un certain niveau, les charpentiers ne touchent plus la pirogue», a égrené le grand neveu du chef Sarr. Au nombre de ceux-ci, Makhtar Sène. Cet ancien pêcheur reconverti en peintre dans cet atelier fait partie de l’équipe qui gère la finition. Une tâche qu’il partage avec un binôme. «Nous avons en charge l’étanchéité pour parer les infiltrations d’eau de mer entre les planches. La peinture aussi, c’est nous qui le faisons», a-t-il tenu à préciser. Entre inscriptions sur la pirogue à la demande du propriétaire et formes tracées sous des couleurs vives donnant un aspect plus séduisant, le travail des peintres rehausse considérablement l’œuvre des charpentiers. «Ce n’est pas un travail qui génère de grande richesses, mais c’est comme ça ; on fait avec», a souligné M. Sène qui, d’un air taquin, essaye de détendre l’atmosphère. «Il y a des clients qui sont de gros truands», dit-il en direction du nommé Moustapha Sarr, un propriétaire attendant avec impatience la livraison de sa commande en phase terminale que le duo de peintres exécute sous ses yeux. Regroupés autour de l’Association des charpentiers de Rufisque, une structure d’entraide et de solidarité, les orfèvres de la pirogue n’ont qu’un seul souhait : «Que l’Etat pense sérieusement au devenir du métier, notamment à travers la subvention des matériaux de travail et l’encadrement des acteurs de la filière !»

2 Commentaires

    • J’ai cherché ses coordonnées sur le net mais j’ai pas pu les trouvées . Peux tu stp me mettre en relation avec lui , je suis a Dakar pour les vacances et j’aimerai une pirogue pour aller pêcher . Merci d’avance

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