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Monsieur Cissé était mon professeur d’anglais au collège. C’était un monsieur de petite taille, rond et chauve. Toujours perché sur sa mobylette. Il était d’une humeur régulière, toujours souriant et particulièrement affectueux avec nous. Tout le monde adorait son cours. L’ambiance en classe était détendue. Il chassait notre ennui. Racontait des histoires drôles. Quand la cloche sonnait, on ne se bousculait pas pour sortir. On l’aimait d’autant plus qu’il ne nous apportait que de bonnes nouvelles. Dans son sac, il y avait toujours des lettres de nos correspondants à travers le monde. Nous allions à son cours comme à l’île aux trésors, à la caverne d’Ali Baba. Sûrs qu’on ferait une excellente affaire.
On avait toujours hâte, impatients jusqu’à être insupportables, de découvrir ce que nos amis du monde nous écrivaient. Monsieur Cissé prenait son temps. Il était lent et tatillon. On sentait qu’il prenait plaisir à être le maître de cérémonie. Ses yeux s’illuminaient de nous voir excités et contents. Il semblait revivre avec nous, qui étions comme ses enfants, un simple bonheur de famille. Il ouvrait délicatement les lettres, avec soin et amour, nous appelait un à un et nous demandait de les garder précieusement. Il nous disait que les lettres étaient comme l’âme de l’histoire et que c’est pourquoi les latins disaient qu’elles restent. Quand tout le monde avait sa lettre, un silence cérémonial gouvernait la pièce. Les respirations, harmonieuses, baissaient de souffle. On entendait le vent se balader sur nos tables-bancs usés. On avait l’impression d’avoir de vrais amis, de voyager, de jouer avec eux, de voir leurs paysages, de sentir les odeurs. On était légers comme l’air dans lequel les pigeons voltigeaient pour distribuer le courrier. Ouvrir une lettre et se parachuter ailleurs, à côtés de nos potes. Moi, j’étais très chanceux. J’ai eu plusieurs correspondants, dont Mahfouz.
En sixième, j’avais deux correspondants : un en Angleterre et un en France. Timothy et Loïc. On s’écrivait une fois chaque mois. Timothy aimait le rugby et Loïc la guitare. Ils allaient souvent en vacances et me racontaient leurs aventures, les pays qu’ils visitaient, leurs jeux vidéo. Ils parlaient de leurs parents et de leurs frères et sœurs, des copains d’école. Moi je leur racontais la vie à l’école, les petits matchs au plateau tous les jours, et mon école de football. On se promettait qu’on allait un jour se rencontrer, en France, en Angleterre ou au Sénégal. Après les vacances, je n’ai plus eu de nouvelles. Monsieur Cissé, qui supervisait nos rédactions et nous aidait en anglais, ne nous donnait pas plus de précisions. Cela arrivait souvent. On perdait plusieurs correspondants en route, on ne savait jamais pourquoi. Les lettres étaient-elles bien arrivées ? Avaient-ils décidé de ne plus nous écrire ? Qu’est-ce qui leur était arrivé ? On se posait trop de questions, tristes et malheureux de perdre nos amis.
C’était notre manière à nous, à peu de frais, à Ziguinchor, de rêver, de voyager, de partir, d’envisager, de ne plus voir le monde comme une prison. Nos imaginations voyageaient au-dessus des barrières. Chaque lettre nous donnait l’impression d’être des aventuriers, sûrs que nos doubles ailleurs, formeraient avec nous le plus beau des tandems. Ainsi quand on n’avait pas de nouvelles, on était déçus. Mais Monsieur Cissé nous rassurait, il nous disait que parfois, les lettres n’arrivaient pas. Qu’en Europe, ils changeaient souvent de lieux de vie, et qu’on se ferait d’autres correspondants. Il avait de la diplomatie, Monsieur Cissé. Certains de nos amis gardaient les leurs, on finissait ainsi par retrouver le sourire, dopés par l’espoir.
En cinquième, Mahfouz était mon correspondant. On avait le même âge, il vivait à Damas. On s’écrivait beaucoup. Il avait deux petites sœurs comme moi. Il adorait le foot comme moi. Il aimait Zidane comme moi. Il allait à l’école coranique comme moi. Tout de suite il m’a beaucoup plu. On s’écrivait des lettres très longues. Je collais mes photos de Zidane du Onze Mondial sur l’enveloppe. Il me racontait ses voyages en Egypte, ses jeux, l’école. Il était très curieux. Moi je lui racontais l’école, encore, le village où j’allais souvent rejoindre ma mère lors des vacances. On parlait toujours de notre rêve : devenir Zidane, jouer comme lui.
Mahfouz était mon correspondant préféré, on aimait les mêmes choses. On rêvait tous les deux de jouer un jour ensemble au football. Je lui racontais mes dribbles, les Dvd de Ronaldinho que je regardais pour reproduire les gestes. Il me disait que sa ville était très jolie, que ses parents seraient d’accord que je vinsse en vacances le voir. Je l’invitais aussi, en lui disant, dans ces années 90, que chez moi, la paix était vacillante. Que j’avais peur de temps à autre, qu’on avait eu des amis blessés à l’école par la guerre de Casamance. Il me rassurait et priait pour nous. Un jour, ne tenant plus, j’ai dit à Monsieur Cissé et à mes parents que je voulais aller en Syrie. Ils rigolaient et me remplissaient d’espoir, avec dans les yeux, le mensonge des adultes : la promesse. On s’est écrit jusqu’aux vacances, jusqu’en début de quatrième, et puis plus rien.
Même les correspondances meurent en silence, consumées par la routine, la distance. Flammes que lèchent les âges, et qu’ensablent les dunes. Elles meurent pour mieux ressusciter en trésor et en souvenir. En flash. En mémoires. En nostalgie. En mélancolie. En poésie. Le souvenir diffère du regret à ce titre. Le premier berce, le second ronge. Aujourd’hui, quand je pense à Monsieur Cissé, et à la Syrie, j’ai le souvenir et le regret. J’y ajoute l’impuissance et la colère. Qu’est devenu Mahfouz ? Est-il dans les 35 0000 morts ? Pense-t-il à moi ? A nos rêves ? Voit-il Zidane si glorieux ? La tragédie brûle l’humanité, jette ses cendres. L’injustice la féconde. Alors quand, comme dans un jeu, pour «punir» un pays, on lui envoie des missiles, j’ai mal à notre humanité. Les bombes chimiques ne sont pas pires que les bombes (à quoi d’ailleurs) ? La guerre au nom de la morale sera toujours aussi prétentieuse, pire que la morale traditionnelle de la guerre : l’horreur.

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