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2O20, année du/de la Covid-19. Commençons d’abord par rappeler les termes qui composent le fameux acronyme : CO (Corona), VI (virus), D (Disease, maladie en anglais) et 19 (2019, date de l’apparition de la maladie à Wuhan en Chine).
Le dessein de notre tribune est de revenir brièvement sur le classement générique du vocable Covid-19 qui s’est incrusté manu militari dans la langue française durant ces derniers mois. Mais préalablement, signalons qu’il existe deux types de genres : le genre naturel et le genre grammatical. Le premier renvoie à la catégorisation mâle/femelle chez les humains, les animaux et voire les plantes. Le second est purement linguistique et se focalise exclusivement sur les objets. En effet, nombreuses sont les langues qui octroient aux choses une appartenance générique. Le français en fait partie, contrairement à l’anglais par exemple. Donc le genre grammatical n’est pas universel, de plus son mode de fonctionnement est arbitraire : pourquoi «la table» et non pas le contraire ? Aucun linguiste ne pourra vous donner les raisons d’un tel choix. C’est la langue française qui fonctionne ainsi. Un point, c’est tout. De plus, notons l’existence de ce que l’on appelle «le genre neutre» : il pleut, il fait froid… Et Robert Tocquet d’ajouter que lorsqu’un pronom ne désigne «ni une personne ni un animal ni une chose, on peut dire qu’il est du genre neutre».
Nouvel éclairage : comment la langue française fabrique-t-elle du féminin ? Elle le fait de trois manières différentes. Premiè­rement, en modifiant la terminaison du mot masculin (un boulanger/une boulangère, un lapin/une lapine…). Ce type de fabrication est le plus fréquent. Deuxiè­mement, en convoquant un autre mot qui n’a rien à voir avec le nom masculin (veau/génisse, jars/oie, sanglier/laie, …). Et enfin, troisièmement, en utilisant les termes «mâle» ou «femelle» pour faire la distinction entre les deux genres. Cela s’applique surtout chez certains animaux (une souris mâle – une souris femelle ; un rossignol mâle – un rossignol femelle, etc.).
Expliquons rapidement le concept «épicène». Schémati­quement, il renvoie aux mots qui peuvent être utilisés à la fois au masculin et au féminin sans que cela ne soit une faute. Par exemple, on peut dire indifféremment un (ou) une après-midi. Les mots comme mémoire, physique, voile, journaliste, politique, manœuvre, etc. – en fonction des réalités sémantiques qu’ils véhiculent – peuvent s’utiliser au masculin ou au féminin. Il existe même des vocables qui, au gré de leur nombre (singulier/pluriel), changent de genre. Amour, orgue et délice en sont une illustration. Bref, ce sont ces types de mots qu’on nomme «épicène».
Donc, début 2020 arrive le terme «Covid-19» dans le champ lexical des usagers du français. On se souvient du flottement et des hésitations de certains quant au choix du genre à adopter. D’ailleurs, la majorité des francophones d’Afrique et d’Europe avait jeté leur dévolu sur le masculin. Toutefois, les officiels canadiens, dès le départ, avaient opté pour le féminin, de même que l’Oms (Organisation mondiale de la santé). Dans sa rubrique «Dire, ne pas dire» du 7 mai 2020, la bonne vieille Académie française «tranchera» le débat en ces termes : «(…) les sigles et les acronymes ont le genre du nom qui constitue le noyau du syntagme dont ils sont une abréviation. (…) On devrait donc dire ‘’la Covid’’, puisque le noyau est un équivalent du nom français féminin ‘’maladie’’».
Arbitrage qui fera sourire une certaine presse anglaise et qui peine à être respecté surtout en France et au Maghreb ; et ceci, jusqu’au moment où nous nous exprimons. Notons que tel n’est pas le cas en Afrique noire francophone, zone des locuteurs dociles du français pour qui ce médium symbolise encore et toujours la langue du maître, de la science, du pouvoir et de l’ascension sociale. Donc, quand les Immortels de Paris décrètent une règle quelconque, on leur doit sans balancer une obéissance totale.
Or, tous les grammairiens savent que la norme (les règles édictées par les spécialistes) ne pourra jamais supplanter l’usage (la manière de s’exprimer des gens). Et l’historique propos de Vaugelas, datant du 17ème siècle, est là pour nous le rappeler : «L’usage est le seul maître de la langue.» Ce que nous voulons dire, c’est qu’encore une fois, l’Académie française a manqué de souplesse et s’est enfermée dans ses lourdeurs habituelles. Nous pensons modestement qu’elle aurait dû ouvrir des fenêtres au lieu d’en fermer. Car on peut décréter une norme tout en arrondissant les angles. Autrement dit, à défaut d’entériner le masculin majoritaire, elle aurait pu accepter les deux usages. Et le résultat de cette surdité à l’usage est qu’au finish, le mot «Covid-19» portera les deux genres à la fois. A notre humble avis, le destin de cet acronyme est d’être un mot épicène. Donc, évitons les réactions normatives inutiles et surannées du genre : «On dit la Covid-19 et non le Covid-19» ou le contraire.
Et d’ailleurs, l’essentiel est ailleurs. Prions Dieu pour que ce fichu virus disparaisse à jamais de notre vocabulaire courant et aille s’endormir pour toujours dans le dictionnaire des mots inusités ! Amen !

Malick WONE
Enseignant-chercheur, Ife/Ucad
malickwone@gmail.com

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