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Homme simple, accessible, moins clivant, Mamadou Talla, 59 ans, est en train d’éprouver son caractère «trop consensuel» au ministère de l’Education nationale.

Au cœur de la tempête, l’école s’est trouvée un capitaine qui ne hausse pas le ton, malgré les vents contraires. Souriant, mesuré, Mamadou Talla, surnommé «Thiouks», est le garant de l’avenir d’une génération de potaches rattrapés par l’incertitude. «Une année blanche est inenvisageable», répète le ministre de l’Education qui tente de résoudre l’équation de la reprise des cours arrêtés depuis le 14 mars 2020. Ce combat est un nouvel écho à sa trajectoire bâtie grâce à une certaine abnégation qui lui a permis d’arracher sa part du destin. De Sinthiou Bamambé à Guédiawaye, en passant par Diourbel et la France, le ministre s’est discrètement créé un réseau pour arriver au sommet de l’échelle sociale. A la tête d’un des secteurs à problèmes où les coups des syndicalistes peuvent faire et défaire des destins. Aujourd’hui, il est rattrapé par la polémique à cause de la gestion du convoyage des enseignants pour assurer la reprise des cours qui était prévue le 2 juin.
Plus d’un an après sa nomination surprise à la tête du ministère de l’Education nationale, Mamadou Talla, qui jouissait d’une certaine tranquillité à la tête de ce département, doit sortir de sa zone de confort pour rassurer le personnel enseignant et les parents d’élèves qui ont chopé le virus de la peur du Covid-19. Et il doit faire face aux attaques sévères des syndicalistes, bourreaux de Serigne Mbaye Thiam. «Ce qui est important aujourd’hui, c’est que le ministre Mamadou Talla qui a fait convoyer des enseignants dans des conditions catastrophiques, celui qui a fait cette bêtise-là ne peut pas s’en sortir indemne. C’est pourquoi, au du Cusems/Authentique, nous exigeons que le ministre de l’Education nationale, Mama­dou Talla, rende le tablier», n’a pas hésité à réclamer Dame Mbodj du Cusems/Authentique.

«Il passait ses vacances scolaires dans la chambre de Macky»
Les décisions du ministre ont été contestées par les écoles catholiques qui reprochent à l’Etat des impairs dans la distribution de kits sanitaires. Mamadou Talla, qui joue désormais sa réputation dans la reprise des cours, accuse le coup après avoir piloté le processus de reprise qui a avorté à quelques heures de la réouverture des salles de sa classe. «Le ministre veut reculer pour mieux sauter», signale un de ses collaborateurs qui connaît ce milieu où il fait les grandes rencontres de sa vie qui lui ont permis de s’asseoir sur ce fauteuil ministériel.
Après son Bac au lycée Limamou Laye de Guédiawaye en 1989, il intègre l’Ecole nationale supérieure d’enseignement professionnel technique. Dès sa sortie, il est affecté au lycée Cheikh Ahmadou Bamba de Diourbel. «Marième Faye fut son élève», raconte Mamadou Abdoulaye Dème, ami du ministre et ex-compagnon en France. Ce passé d’enseignant lui servirait au ministère de l’Education pour gérer des «partenaires» souvent extrémistes dans leurs revendications. «Le ministre Mamadou Talla est un homme qui adopte un type de management axé sur la compétence, l’efficacité et le relationnel. Sa personnalité est acceptée par la grande majorité des acteurs de l’éducation. C‘est dire que c’est un homme qui fédère autour de sa personne. C’est un ministre très courageux qui, au lieu de décréter l’année blanche, a préféré prendre des risques et des coups pour sauver l’année. C’est un patriote engagé pour la cause du droit à l’éducation», souligne Mamadou Moustapha Diagne, directeur de la Formation et de la communication au ministère de l’Education nationale.
Au moment de nommer son gouvernement au lendemain de sa réélection, Macky Sall décide de parier sur sa personnalité «consensuelle» pour gérer un secteur toujours en ébullition, en remplacement de Serigne Mbaye Thiam. «C’est une personne très sobre, discrète et effacée. Les longs convois, les cortèges, ce n’est pas son affaire. Il n’hésite pas à conduire sa voiture. Il ne se met jamais devant», témoigne Mohamed Ben Yaya Sy, un ami du ministre depuis 16 ans. Un trait de caractère qui plaît les syndicalistes qui ont connu une relation tumultueuse avec l’actuel ministre de l’Eau. «Com­paré à son prédécesseur au ministère de l’Education, le ministre Mamadou Talla est très humble. Il a le sens de l’écoute et associe tout le monde à sa gestion. Cette dernière est inclusive. Même quand vous l’appelez, s’il ne répond pas, il vous rappelle dès que possible», reconnaît Saourou Sène, secrétaire général du Saems.
Contesté, chahuté et traîné dans la boue dans les réseaux sociaux, Mamadou Talla ne semble vaciller. Pour le moment. En attendant de choisir une autre date pour la reprise des cours, il continue à bénéficier de la confiance du président de la République. Ce dernier doit se souvenir que durant la période de braises, Mamadou Talla, depuis Mantes-La-Jolie, l’a soutenu. Membre fondateur de l’Apr, il s’est beaucoup investi dans l’implantation de l’Apr en France. Né le 18 juin 1961 à Sinthiou Bamambé, département de Kanel, région de Matam, à l’est du Sénégal où on peut admirer les premiers rayons du soleil, Mamadou Talla a connu une enfance sans turbulence. Sur les bords du fleuve, il a bénéficié d’une éducation très axée sur sa culture Halpulaar. «Il écoute tout le temps Baba Maal qui est un ami. Malgré son séjour en France, Mamadou Talla est très attaché à la culture africaine et celle pulaar en particulier», confie Mohamed Ben Yaya Sy. Plus tard d’ailleurs, en France il va créer la Sdl, un collectif de soutien au leader vocal de Dande Leñol. Une sorte d’Afsud pour le Super Diamono.
En région parisienne, le professeur au lycée technique de Versailles s’active, distribue des tracts et convainc des Libéraux de suivre Macky Sall. Après avoir été à l’Urd de feu Djibo Kâ de 1998 à 2000. Excédé par la volte-face du défunt leader de l’Urd en 2000, dans l’entre-deux tours, Mamadou Talla et ses amis quittent les Rénovateurs pour soutenir l’alternance. Plus tard, il entre au Pds et se rapproche davantage de Macky Sall sur le plan politique. 2008, le président de l’Assemblée nationale est en disgrâce auprès de son mentor Me Abdoulaye Wade. Le président de la République de l’époque ne lésine pas sur les moyens pour liquider politiquement Macky Sall. Au Pds, soit on est avec Wade ou contre lui. Mamadou Talla choisit la dernière option.

«Manque de rigueur»
Comme Moustapha Cissé Lô ou Mbaye Ndiaye, il prend faits et cause pour le futur leader de l’Apr. Membre fondateur de ce parti créé le 1er décembre 2008, Mamadou Talla parcourt la France et environs pour convaincre ses compatriotes à voter pour Macky Sall en 2012. Son travail n’est pas vain. Son mentor accède à la Magistrature suprême. Macky Sall fait appel à son ami et parent. Pour un natif du 18 juin, l’appel doit être entendu. C’est le retour au bercail pour Mamadou Talla qui est nommé ministre-conseiller du président de la République.
Mais ses relations avec Macky Sall transcendent la politique. Mamadou Talla fait partie de ceux qui ont scellé le mariage entre Macky Sall et Marième Faye qui fut son ancienne élève au lycée de Diourbel. Mieux, le jeune Talla passait ses vacances scolaires à Fatick, dans la chambre de l’actuel chef de l’Etat. En effet, l’homonyme du président de la République, Macky Gassama, (ancien député-maire de Fatick, figure du Parti socialiste) et la grand-mère maternelle du ministre Talla sont du même père et mère. «Qu’il pleuve ou qu’il neige, Talla sera toujours dans le gouvernement. Macky lui voue une confiance aveugle», souligne un ministre-conseiller. Cette confiance a fait que le Président l’a nommé coordonnateur du parrainage au niveau de la région de Matam… Mieux, Mamadou Talla aurait pesé de tout son poids dans la nomination de son successeur au ministère de la Formation professionnelle, Dame Diop, ex-directeur de 3Fpt. Pourtant, le responsable politique à Diourbel était éjecté de Dakar dem dikk après son échec aux Locales de 2014. Son influence n’est pas visible, mais Mamadou Talla est très proche du Président Macky Sall qui «adore son personnage». En apparence, Mamadou Talla est bien sûr un homme humble, simple et moins «clivant». Et il a dirigé le ministère de la Formation professionnelle pendant 6 ans dans un quasi -anonymat, survécu à plusieurs changements de gouvernement.
Il y a aussi la face cachée du bonhomme décrit comme un gestionnaire qui «manque de rigueur et hésitant». «Certains ont tendance à abuser de sa grande générosité. Cela risque de plomber sa gestion», alerte un membre de l’entourage du ministre. «Son péché mignon est qu’il ne peut pas frapper sur la table pour rappeler ses proches à l’ordre en cas de manquement. Parfois, il prend des décisions que ses collaborateurs ne matérialisent pas. Cela traduit un manque de rigueur», dénonce un acteur de l’éducation. «Talla a toutes les valeurs de simplicité, d’humilité, mais n’est pas assez rigoureux dans sa gestion. Lui a la volonté et veut bien faire. C’est un patriote qui aime son pays. Mais il doit apprendre à dire non à ses amis lorsqu’il note des manquements. Il prend trop les choses à la légère», avoue-t-on à l’endroit de ce monogame père de 5 enfants (4 filles et un garçon). Un autre interlocuteur ajoute : «Il est généreux, modeste et respectueux des autres. Il est dans le social, l’humanitaire etc., mais c’est un homme qui tergiverse beaucoup.» Une ombre au tableau !

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