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La pandémie du Covid-19 n’est plus un secret pour personne. Profitant de la mondialisation des échanges et des déplacements, il n’a fallu que quelques dizaines de jours pour que le virus Sars-CoV2 soit détecté hors de son foyer d’origine. Si bien que l’extension de la présente pandémie à coronavirus a été immédiatement internationale, voire mondiale, malgré les efforts de la Chine pour l’endiguer. En fin mars, près de 200 pays sont ainsi touchés. Cette pandémie est lamentable car elle touche de plein fouet tous les pays. C’est un virus difficilement contrôlable car il n’y a toujours pas de vaccin et il est présent partout sur tous les continents.
Avec cette rapide propagation de la pandémie, la plupart des pays ferment leurs frontières et limitent drastiquement tous les déplacements. Les Etats africains ne sont pas exempts des règles instaurées et s’emploient à respecter toutes les mesures barrières. Cependant, cette crise sanitaire qui s’ajoute à d’autres maladies auxquelles les populations africaines font déjà face au quotidien, devrait pouvoir sonner comme un déclic pour l’Afrique. En effet, les prévisions alarmistes sur les effets de cette pandémie en Afrique, alors que le continent reste encore parmi les zones les moins touchées, doivent fouetter l’ego de ses dirigeants. Ce serait très dommage pour les Africains de se laisser endormir face à une si grande opportunité de renverser la balance. Le glas a sonné et c’est le moment pour les dirigeants de montrer une Afrique qui s’assume, maîtresse de son destin face à n’importe quelles tragédies économique et humanitaire qui secoueraient le monde.
Radars tournés vers l’Afrique
Alors que les pays développés, pris de peur, se sont tournés vers eux-mêmes, ce sont des cris assourdissants d’appel à l’aide et la question de l’annulation des dettes bilatérales et de la suspension des remboursements qui sont jusque-là entendus. L’intelligence africaine a du mal à se libérer des théories occidentales qu’elle conçoit comme des dogmes venus d’un supérieur. Certains Africains restent persuadés que leur destin doit être pris en charge par des étrangers. Tous les projecteurs sont braqués sur le sort du continent africain face à cette crise qui, pourtant, n’épargne personne. Les pronostics fusent de partout. Le continent est pris en pitié.
C’est Bill Gates qui, sous le couvert de sa fondation consacrée à la lutte contre les épidémies en Afrique, lance le premier l’alerte sur la mort prochaine de plus de 10 millions d’Africains. A travers une déclaration, Antonio Guterres, le Secrétaire général de l’Onu, ajoutant à la psychose générale, a prédit lui aussi des millions de morts en Afrique du fait de la pandémie provoquée par le coronavirus.
La Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced) tire la sonnette d’alarme en informant que la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19 s’accompagne d’ores et déjà de graves conséquences économiques pour l’Afrique. Pour la Cea, cette crise est mondiale, mais l’Afrique sera plus touchée, avec un coût économique lourd et durable, qui menacera les progrès, accentuera les inégalités et aggravera les faiblesses et qu’il faut que les pays les plus développés du monde aident le continent à lutter contre la nouvelle pandémie au coronavirus.
Ces nouvelles ne font que renforcer l’angoisse au sein des populations. Mais, même si les Africains sont tout aussi menacés, ils ne le sont pas plus que les autres. Les arguments, portant sur les menaces auxquelles les Africains devront faire face, sont tirés d’un niveau de pauvreté jugé extrême, de l’accès aux services de base et un système de santé précaire. Au regard de cette situation, le continent africain peut être en situation de très grand risque. Mais, il n’y a rien de nouveau. Et mieux, les populations africaines vivent et surmontent des situations plus dramatiques. En outre, le Covid-19 s’est montré très démocratique car il touche tout le monde. Pour autant, il serait particulièrement plus fatal pour les personnes âgées.
Selon certaines prévisions, le Covid-19 serait particulièrement agressif. Dans le pire scénario, le virus pourrait contaminer en moyenne entre 60 à 80% de la population mondiale si la pandémie n’est pas contrôlée. Heureusement qu’il est probable que beaucoup de personnes souffriront d’une maladie bénigne ou seront asymptomatiques. Toutefois, si l’on considère un taux de mortalité bas de 1%, ce coronavirus pourrait potentiellement tuer entre 30 et 53 millions de personnes (la plupart étant déjà atteintes de problèmes de santé chroniques ou vieillissantes).
La crise ferait baisser le Pib mondial de 9 170 milliards de dollars. Même dans le meilleur des cas, avec une faible sévérité du virus, les retombées économiques seront énormes et les pays devront travailler pour limiter les dégâts le plus possible. En effet, le modèle le plus optimiste fait état de 15 millions de morts et d’une baisse du Pib mondial de 2 400 milliards de dollars durant la première année de la pandémie, soit d’ici à décembre 2020.
Prévisions de mortalité effrayantes mais guère inédites
Il suffit de remonter aux macabres bilans des grandes épidémies passées et des deux guerres mondiales pour saisir de toute évidence l’ampleur que peut causer un tel fléau sur la population mondiale. Les épidémies n’ont pas attendu l’intensité actuelle des interdépendances de la mondialisation pour faire des ravages. La peste de Justinien, du VIe au milieu du VIIIe siècle (qui aurait tué un tiers de la population mondiale de l’époque), la peste noire au XIVe siècle (qui aurait causé entre 25 et 34 millions de victimes en Europe), ou la grippe espagnole du début du XXe siècle (considérée comme la pandémie la plus dévastatrice de l’histoire et qui aurait fait entre 25 et 50 millions de victimes) ont été des cataclysmes humains d’une très grande ampleur.
La 1ère guerre mondiale a causé environ 9 millions de morts en Europe dont : plus de 2 millions d’Allemands ; 1,8 million de Russes ; 750 000 Britanniques ; 650 000 Italiens ; et près d’1 million et demi de Français (proportionnellement à sa population, la France est, après la Serbie, le pays où les pertes ont été les plus élevées). A ces morts de la 1ère guerre mondiale, sont venus s’ajouter les millions de décès provoqués par l’épidémie de grippe qui s’est propagée dans tous les continents de 1918 à 1920.
La seconde guerre mondiale a été la guerre la plus meurtrière de tous les temps puisque 50 millions d’hommes y trouvent la mort. L’Urss est le pays le plus touché puisque 20 millions d’hommes trouvent la mort et en relatif, la Pologne a perdu autour de 25% de sa population.
Les pertes humaines (particulièrement la population active sur laquelle devait reposer la reconstruction de l’Europe) lors de ces deux évènements tragiques avaient entraîné un déséquilibre entre les sexes au profit du sexe féminin et un vieillissement de la population. Le vieillissement de la population a été aggravé par l’important déficit des naissances des années de guerre au cours desquelles les naissances ont été sensiblement moins nombreuses qu’avant et qui a affecté, à la suite, la pyramide des âges des pays européens.
Tout ceci n’a pas empêché ces pays, lourdement touchés par ces différents cataclysmes, de se relever rapidement et de jouer les premiers rôles. Loin de semer la panique, une telle situation, jugée même catastrophique, requiert des stratégies de résistance et de résilience. Et pourquoi l’Afrique serait-elle incapable de faire de même ?
Cette lecture du passé s’impose pour démonter avec force toute la simplicité et la légèreté de l’argumentaire de tous ces alarmistes qui prédisent le pire pour le continent africain en oubliant que la situation du moment est beaucoup plus préoccupante en Occident.
Repères brouillés dans les pays développés
Les pays développés, dépassés par leur propre situation, vivent un drame sanitaire et économique sans précédent. Les désastres de la pandémie sont plus visibles chez la population vieillissante. Ce qui peut davantage exposer les pays occidentaux dont la structure pyramidale de la population est reversée car ils comptent beaucoup plus de personnes du 3e âge. En effet, avec près d’un cinquième de la population qui a 65 ans et plus, l’Union européenne devrait subir de plein fouet les conséquences de la crise. Pour autant, ils pensent devoir sauver l’Afrique jusqu’à même envisager d’y tester leurs vaccins.
En ce XXIe siècle, un tel constat est à la fois consternant, attristant et affligeant, d’autant plus que les pays africains ont pour la plupart obtenu leur indépendance il y a aujourd’hui 60 ans. Ils ne sont plus des colonies sous tutelle occidentale.
Nous vivons une époque où le confort, la richesse et le luxe ont atteint des sommets dans les pays les plus favorisés. Dans cet univers mondial euclidien réduit à un axe, où la référence hyper simplifiée à un repère manichéen favorise la bipolarité entre riches et pauvres, le virus ne fait pas de différence de classe ni d’hémisphère. L’apparition de cette pandémie a créé une situation inédite qui met à nu les limites d’un système capitaliste fondé sur l’accumulation du capital, la propriété individuelle et la liberté du marché. Il s’agit bien de l’effondrement des mécanismes de marché que les Occidentaux ont longtemps mis en avant, au détriment de la valorisation du capital humain et de l’inclusion sociale.
En fait, toutes les bases sur lesquelles le monde a vécu sont ébranlées. Les conséquences sont bien visibles. Ces pays développés connaissent un taux de mortalité particulièrement élevé et tout est à l’arrêt sur le plan économique. Les gouvernements sont incapables de gérer la situation de chaos dont l’origine est sanitaire.
Cette pandémie est ainsi le témoin d’une carence de leur système de soins. Fort heureusement que cette crise nous a fait découvrir la vulnérabilité des géants et les plus faibles devront alors en tirer plutôt profit.
Régulation de la population mondiale : le grand rêve pourrait bien se réaliser
La question de la surpopulation mondiale revient fréquemment dans les débats sur le changement climatique, s’appuyant notamment sur l’héritage de Malthus. Pour ses partisans, l’augmentation de la population constituerait l’une des principales menaces pour l’équilibre planétaire. De 3 milliards en 1960, la population mondiale, qui est relativement jeune, a augmenté d’un milliard de personnes tous les 12 ans en moyenne, depuis 1975. Dans un scénario d’évolution moyen, cette population atteindra près de 11 milliards d’habitants en 2100 (Onu).
Même si ce ne sont pas les mêmes arguments, la nouvelle vague d’une liberté de pratique sexuelle qui ne permet pas d’engendrer, favorise évidemment cette politique de limitation des naissances. Malgré les pressions exercées sur elle, culturellement, la population africaine a du mal à épouser cette thèse. Au-delà même de la législation, dans de nombreux pays, les relations sexuelles sont strictement encadrées par des valeurs culturelles, religieuses ou traditionnelles, par des lois non écrites.
S’agissant de la vaste négociation qui se noue autour du climat, les pays développés, qui ont trop pollué la planète dans le passé, se sont dit prêts à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. En contrepartie, les pays en développement devraient contenir avec la plus grande énergie la progression de leur population.
Les pays pauvres, et particulièrement l’Afrique avec sa forte croissance démographique, sont explicitement visés. Pourtant, l’Afrique ne produit pas assez et un Africain pollue vingt fois moins qu’un Nord-Américain.
La pandémie sauve l’Afrique d’un diktat des Occidentaux.
Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, le continent africain avec plus de 30 millions de km2, représentant 20,1% de la superficie terrestre, n’est pas surpeuplé car elle représente moins de 17% de la population mondiale, pour une densité de 42,51 habitants / km².
Le coronavirus tombe ainsi comme un couperet pour apporter un équilibre sur cette question de la gestion du changement climatique. Alors que le monde, particulièrement l’Occident, compte ses morts, en plusieurs milliers, au quotidien, tous ces grands pollueurs tentent de contenir la pandémie par le confinement, au prix d’une forte baisse de la production voire l’arrêt total des usines. La pollution baisse et la population diminue, concomitamment du côté des pays riches.
Perspectives en contradiction avec l’affirmation sur l’hécatombe en Afrique
La situation sanitaire de certains pays africains est déjà particulièrement fragile en raison des différentes maladies infectieuses et contagieuses qui se sont répandues au sein des populations. L’avènement de cette pandémie n’a alors rien d’inédit. Toutefois, se projeter dans le futur et penser à l’expansion du coronavirus sur les populations africaines peut faire froid dans le dos. Ce serait fatal si le virus arrivait à faire dévier les Africains de leurs responsabilités.
Malgré l’angoisse et la peur de la propagation du coronavirus dans les différents pays, les populations africaines cherchent à rester optimistes et retrouvent une harmonie avec leurs gouvernants qu’ils avaient presque oubliée. La crise devrait pousser les autorités africaines à reprendre en main le destin du continent. Cet épisode de pandémie au coronavirus pourrait constituer un moment épique de souveraineté des pays africains. Cette crise devrait constituer un coup d’accélérateur pour l’Agenda 2063 qui, bien très ambitieux, paraît très lointain. La jeunesse africaine actuelle est instruite et a soif d’une réelle indépendance et d’un développement endogène. C’est une sorte de révolution qui sonne avant l’heure.
Même si les prévisions du Sg de l’Onu venaient à être réalisées, cela ne pourrait en aucun cas être une exclusivité des pays africains. Au contraire, le continent aura comme avantage de conforter son avantage en main d’œuvre. En effet, si la pandémie devait toucher plus les personnes âgées, le choc va notablement augmenter le dividende démographique dont l’Afrique bénéficiait depuis des années : ce terme désigne l’écart positif entre la croissance de la population d’âge actif et celle de la population totale. Les Nations unies prévoient au moins jusqu’en 2050 un écart positif entre la croissance de la population d’âge actif (0,4 point en moyenne sur la période 2015-2050) et celle de la population totale avec toutes les implications positives pour l’économie que cela peut générer.
L’Afrique a la réputation d’être un continent riche en ressources. Correctement gérées, les ressources peuvent avoir un effet positif sur la croissance. Bon nombre de pays n’apportent pas suffisamment de valeur ajoutée à leurs ressources naturelles. Au sortir de cette pandémie, il est important de mettre en place des chaînes de valeurs adéquates tant en amont qu’en aval pour l’exploitation des matières premières, afin de maximiser l’implication de la main-d’œuvre locale et d’augmenter les compétences. Le défi pour l’Afrique est d’offrir un cadre propice à l’investissement de la transformation.
L’investissement dans les infrastructures revêt une importance essentielle pour le développement économique à bien des égards. La construction des infrastructures nécessaires dynamise en elle-même la croissance économique, par l’autonomisation des systèmes de politiques sectorielles et la maîtrise des chocs externes. L’Afrique se doit de répondre aux gigantesques besoins en termes de construction d’infrastructures dont la faiblesse constitue un frein majeur au système productif, au plateau sanitaire, à l’intégration commerciale. La Zone de libre-échange continental africaine (Zlecaf) devrait encore dynamiser le commerce intra-africain de manière significative après cette pandémie.
Mamadou DIOP
Commissaire aux Enquêtes Economiques
Economiste – Gestionnaire

1 COMMENTAIRE

  1. Cet article bien écrit et documenté néglige un frein important au développement de l’Afrique.C’est la corruption quasi généralisé ,soit des dirigeants, soit des élites,soit des fonctionnaires et souvent de tous.

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