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A l’heure où le débat sur la Place de l’Europe à Gorée fait rage, le sculpteur sénégalais Ousmane Guèye se déclare persuadé qu’il y a nécessité pour les Sénégalais de se réapproprier leurs espaces pour faire parler leur patrimoine. Au Sénégal, dans le cadre de la 13e édition de la Biennale de l’art africain contemporain, ce sculpteur longtemps «exilé» au pays de Macron parle de son art, mais aussi et surtout de son désir de bâtir un Sénégal nouveau à travers son projet visant à construire un grand parc paysager au Sénégal. Après avoir fait le tour du monde, embrassé toutes les pierres et exposé ses sculptures dans les plus grands musées et galeries du monde, il a à cœur d’aider à faire du Sénégal une plaque tournante de l’art. Et ce faisant, accompagner le Président Macky Sall pour un Sénégal émergent.

Agé de 62 ans, Ousmane Guèye est un sculpteur sénégalais de renom. Parti du pays il y a fort longtemps, il avait auparavant fait l’Ecole des beaux-arts de Dakar avant de partir. «C’est lors du Festival des arts nègres de 1966 que le Président poète Léopold Senghor, fasciné par mes créations, a décidé de m’octroyer une bourse pour aller poursuivre ma formation à l’Ecole des beaux-arts de Paris», renseigne-t-il. Après plusieurs années passées à l’étranger, entre la France, l’Italie, l’Alle­magne, l’Angleterre, les Etats-Unis, le Japon, la Chine, l’Inde, à apprendre différentes techniques, le sculpteur est aujourd’hui plus que jamais persuadé que l’heure du retour vers la terre natale a sonné.
Au Sénégal pour le Dak’art 2018, Ousmane Guèye reçoit ses visiteurs à Ouagou Niayes, dans son domicile familial transformé en galerie. Disposées çà et là dans cette galerie, ses sculptures révèlent une petite facette du travail de l’homme. Finement taillées en différentes pierres : albâtre, basalte, granite, elles sont en petite dimension (40 cm, 30cm, 25 cm) et épousent parfois les contours d’un visage ou les formes du corps féminin. Leur auteur s’en explique : «On travaille toujours sur la femme, la maternité, le respect de cette femme qui donne la vie, mais une sculpture n’est pas forcément un personnage. Ce n’est pas forcément un être humain. Quand il y a une conception à la géode, une sphère, une boule, il faut s’adapter à cette boule pour ne pas détruire les formes.» Il y a aussi ce côté spirituel qui se dégage de ses œuvres. L’anato­mie, la morphologie, les proportions, la perspective, la lumière, tout a un sens aux yeux du sculpteur. Le retour au Sénégal n’en a pas moins de sens non plus.
Ce retour réveille d’ailleurs quelques souvenirs dans l’esprit de l’homme, partagé entre un air de nostalgie et de satisfaction. «Ma dernière exposition au Sénégal remonte à 1975. C’était dans les salons Keur Madamel, à l’hôtel Téranga. J’ai également participé aux salons des artistes sénégalais qui s’organisaient au Sénégal bien avant le Dak’art», se remémore-t-il d’une voix chaude.

Le parcours du tailleur de pierre
De 1975 à 2018, Ousmane Guèye revient sur son parcours jalonné de succès et de quelques moments de disgrâce, étalé sur plusieurs décennies. «Lorsqu’on part en ayant bénéficié d’une bourse d’études, il y a ce qu’on appelait un engagement décennal. Je devais revenir servir mon pays en échange de cette bourse qui m’a été octroyée pour que les autres générations puissent en bénéficier. J’ai ramené mes diplômes après mes études en France. A l’époque, Abdou Diouf était Président. J’avais un poste à occuper, de conseiller culturel à la Présidence, ou commissaire chargé des expositions à l’extérieur. Il y avait aussi le poste de directeur des Arts, ou bien la Manufacture des tapisseries de Thiès.» Mais les choses ayant énormément pris de temps avant de se préciser, Ousmane va retourner en France. «J’avais un projet à l’époque qui n’était rien de tout cela. Mon objectif, dans la mesure où j’avais acquis une connaissance assez approfondie dans la pierre, était de faire de l’art de la sculpture une industrie, créer du mobilier urbain, faire les pavés, ce qu’on appelle de la marqueterie au sol, embellir les espaces, réduire le sable et la poussière… et j’avais fait des demandes, mais on m’a fait poireauter trop longtemps.»
Jeune débordant de talent et impatient qu’il était, Ousmane repartit en France. Et de la France, il se lança à la conquête du monde, parcourant l‘Europe (Italie, Allemagne, Angleterre), l’Asie (Japon, Inde, Chine) et l’Amérique (18 ans passés aux Etats-Unis) pour perfectionner son art et apprendre de nouvelles techniques. «J’ai fait 8 ans au Japon où j’ai travaillé dans l’agroforesterie. Avec des personnes qui ont une maîtrise exceptionnelle de la plante : les bonzaïs, les fruits, légumes, engrais… Je suis allé en Corée du Sud, au Vietnam, en Inde, en Chine à la recherche de connaissances et de l’absolu.»

La forêt bleue mer
Fort de tout ce cursus, Ousmane Guèye est aujourd’hui en séjour au Sénégal pour partager son rêve. Son ambition a toujours été de servir son pays. «Oui, je suis là pour la Biennale, mais pas que. J‘ai ouvert un parc paysager de 5 ha, nommé la Forêt bleue, en France, dans une maison que je possède là-bas et je voudrais reproduire ce même projet au Sénégal mon pays natal. Mon ambition est de faire le plus grand parc paysager au Sénégal. Je sais le faire, j’ai appris la transplantation. Je peux déplacer un arbre qui a 300 ans sans qu’il ne meure et le remettre en état. Nous avons des baobabs éparpillés n’importe comment. Mais bien organisés et alignés, ils feront des merveilles. Ce sera non seulement bien pour les enfants, les vieux, mais aussi pour les adultes. Et je peux vous promettre qu’il va y avoir au Sénégal une ruée vers cet espace parce que ce sera une première. En France, ils ont leurs jardins de Versailles, les Jardins des plantes à Paris, à Tokyo, au Kenya aussi, ils ont leurs jardins… Au Sénégal, un petit parc comme Hann, avec 3 lions, c’est ridicule. Si nous voulons attirer les touristes, il nous faut plus», tente-t-il de convaincre.
«Pourquoi pas le Sénégal ?», s’interroge le sculpteur qui a déjà tout peaufiné sur ce projet de parc paysager qu’il envisage mettre en place à Mont-Rolland, dans la région de Thiès, sur une superficie de plus de 100 ha. Sur ce parc, l’artiste informe qu’il n’y aura pas que des baobabs. Des fruits, des légumes et autres variétés locales y seront aussi cultivés. Pour Ousmane Guèye, le pari est de faire du tourisme vert pour faire du Sénégal une destination de choix. «Ce que je propose, c’est de faire un voyage à travers l’art, l’air, la nourriture et l’eau. Avec ce projet, on dépasse la galerie, l’art figé dans les musées. On passe à l’art au vrai sens du mot. L’art qui peut être un facteur de développement économique, financier, touristique», vante-t-il ainsi son projet, promettant de s’impliquer dans d’autres.

Réappropriation des espaces au Sénégal
En bon Sénégalais, Ousmane Guèye est aussi soucieux de l’usage que l’on fait des espaces communs dans ce pays. Il revendique d’ailleurs la paternité de plusieurs projets implantés au Sénégal. «L’aménagement de la corniche ouest, la Grande muraille verte, le Monument de la Renaissance Africaine, c’est moi. Abdoulaye Wade m’a beaucoup pris», assure-t-il. Espérant pour ce qui est de la Place de l’Indépendance qu’elle ne sera pas «détruite».
«J’ai vu une sorte de ridicule chose que Diène Farba Sarr a réalisée pour la Place de l’Indépendance. Il ne faut pas faire ça parce que ça c’est la place de notre indépendance. C’est notre identité. On ne peut pas faire des choses à la française. Non ! Il faut des choses africaines. Une sculpture monumentale qui symbolise l’Afri­que», lance-t-il, se proposant de le faire lui-même gratuitement. Le sort du boulevard Général de Gaulle (allées du Centenaire) intéresse aussi M. Guèye qui estime qu’il gagnerait à être revu. «Le rond-point du centenaire, c’est là où l’on fait notre défilé du 4 avril. On se permet de mettre un tableau Auchan sur le rond-point. Notre seul rond-point. Ce sont les Champs-Elysées du Sénégal. La plus grande avenue et boulevard», s’insurge-t-il.
Il souhaite donc que les autorités sénégalaises entendent ses complaintes pour «s’ouvrir» davantage aux artistes. «Je suis l’un des artistes africains les plus chers. Mes œuvres sont à 250 mille, 300 mille, 25 mille dollars…Je vends à Jay-Z, Beyonce, la Fuji television, aux plus grandes compagnies de cosmétique. Si ces gens achètent mon travail, ce n’est pas pour mes beaux yeux. Aujourd’hui, le Sénégal a un produit, pas Ousmane Guèye, mais un Sénégalais qui a de la valeur dans le monde des arts», dit-il, invitant ces autorités à exploiter ce privilège, à commencer par Macky Sall. «J’ai un espoir concernant Macky Sall. C’est un géologue. Il n’y a rien que je puisse dire sur l’environnement qu’il ne connaît pas. Et je vois qu’il est en train de construire à travers son projet d’émergence des villes, le Ter… Ces actes doivent être en mesure d’être justifiés par un événement majeur. Et celui-ci pourrait être l’art.» L’art au service de l’aménagement de l’espace, du cadre de vie, l’art au service du développement, voilà ce que propose en somme Ousmane Guèye.

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