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Au moment de la réunification allemande, Helmut Kohl – le chancelier de la Rfa de l’époque – savait que la monnaie de la Rda ne valait pas grand-chose, à cause du délabrement de l’économie est-allemande. La Bun­des­bank – la Banque centrale allemande – était contre une parité entre les monnaies de la Rda et de la Rfa. Cependant, Helmut Kohl prit une décision politique en décrétant qu’un mark est-allemand équivaudrait à un mark ouest-allemand. Cela entraîna une poussée d’inflation[i] plusieurs années de suite, après la réunification allemande – depuis l’hyperinflation des années 20, la lutte contre l’inflation est la priorité de la Bundesbank –  mais Kohl avait compris que c’était un prix à payer pour qu’elle réussisse.
Une monnaie n’est juste pas une question économique. Elle va au-delà et présente des répercussions politiques. Elle a une forte valeur émotionnelle, car elle constitue un des éléments de la souveraineté – comme le montrent les exemples de la Grande Bretagne qui a refusé de faire partie de l’euro ou encore le Non des Suédois au référendum pour adhérer à l’euro en septembre 2003.
Depuis son indépendance, le Sénégal – avec les autres pays de l’Uemoa –  a choisi la France comme garante de sa monnaie. Jusqu’à l’entrée en vigueur de l’euro en 2002, le franc Cfa était indexé sur le franc français, avec une parité fixe. Quand l’euro entra en circulation en 2002, il remplaça le franc français. Si nous avions la même structure économique que la France – aujourd’hui la Zone euro – le maintien d’un taux de change du franc Cfa indexé sur l’euro serait justifiable. Mais est-ce le cas ?
Je pars de l’idée que les Zones euro et Cfa constituent une zone monétaire qui peut être de deux sortes : ou les pays partagent la même monnaie – comme la Zone euro – ou une monnaie est arrimée sur l’autre – Zone Cfa et euro. La théorie de la zone monétaire optimale est due à l’économiste Robert Mundell, prix Nobel d’économie en 1999. Selon lui, deux ou plusieurs pays peuvent instaurer une union monétaire si les quatre critères suivants sont respectés[ii] :
La mobilité des travailleurs : Ces derniers doivent être prêts à travailler dans n’importe quel pays de la zone,
Un mouvement libre des flux de capitaux,
L’économie doit être diversifiée,
Un système fiscal doit exister afin de transférer des capitaux d’un pays à un autre.
Il ne faut pas être un économiste pour se rendre compte que ces conditions ne sont pas réunies entre les Zones franc et euro. La mobilité est difficile entre le Sénégal et la France, ils ont des systèmes fiscaux totalement différents et leurs économies diffèrent.
Je lisais dans le numéro 2347 du magazine Le Point un article de Pierre-Antoine Delhommais, intitulé Neymar, un modèle politique. Dans cet article, il soutient que les planètes se sont alignées pour la France pour trois raisons : taux d’intérêt faible, euro et cours du pétrole faibles. Comme le montrent les statistiques de la Cia, les partenaires économiques du Sénégal ne se limitent pas à la Zone euro (Mali 12,8%, Switzerland 9,7%, India 5,9%, Côte d’Ivoire 5,3%, China 5,1%, Uae 4,1%, France 4,1% (2015) pour les exportations et France 17,9%, China 10%, Nigeria 8,7%, India 5,6%, Spain 4,9%, Netherlands 4,5% (2015) pour les impor­tations)[iii]. Ce qui est bon pour la France en particulier, et la Zone euro en général, ne l’est pas forcément pour la Zone Cfa.
Quand la Bce établit ses politiques monétaires, elle pense plus à l’intérêt de ses Etats membres qu’à celle de la lointaine Zone franc (voir cet extrait de l’interview de l’économiste et ancien ministre togolais Kako Nubukpo dans le journal Le Monde où il déclare : «La question de la souveraineté qui sous-tend ce débat est plus que légitime, car il est inconcevable que 55 ans après les indépendances, les pays de la Zone franc continuent d’avoir une monnaie physiquement fabriquée en France, d’avoir leurs réserves de change déposées auprès du Trésor public français.») – Réserves de change qui s’élevaient à 3 600 milliards de franc Cfa en 2012[iv]. Supposons qu’elles étaient placées dans les marchés financiers à un taux de 5%, elles auraient apporté 180 milliards annuellement. De quoi financer bien des projets.
L’Afrique de l’Ouest constitue un potentiel marché de 300 millions d’habitants[v]. Rap­pelons-nous les conditions qu’avait avancées Robert Mundell pour instaurer une zone monétaire. L’espace Cedeao est une potentielle zone monétaire optimale avec des économies complémentaires et diversifiables, une fiscalité pouvant être harmonisée et une possible libre circulation des biens et personnes. La logique voudrait qu’une zone monétaire soit établie dans cette zone, plutôt qu’entre la Zone euro et l’Uemoa. Le débat doit aller au-delà de je suis pour ou contre le franc Cfa : il faut créer les conditions d’une intégration politique et économique en Afrique de l’Ouest, puis en Afrique, une monnaie unique dans l’espace Cedeao sera un pas important.
http://www.atlantico.fr/decryptage/reunification-allemagne-coute-cher-au-reste-europe-guillaume-duval-654362.html
https://www.andlil.com/la-zone-monetaire-optimale-152857.html
https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/sg.html
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/08/le-franc-cfa-freine-le-developpement-de-l-afrique_4675137_3212.html
http://www.oecd.org/fr/csao/publications/38512130.pdf
(Les dernières consultations des liens URL remontent au 16/09/2017)
Moussa SYLLA
moussasylla@live.fr

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