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Avec l’odeur, la poussière, les embouteillages et le marché, le voyage est sans aise dans la distance de la souffrance. Les nerfs se chauffent, les nez se bouchent, les habitants de la cité Fayçal s’étouffent. On est sur l’axe croisement Cambérène – rond-point Case-Bi.

Le voisinage chic est sous le choc. A la place du calme espéré et convoité, c’est le tintamarre et l’insalubrité. C’est l’axe de la souffrance et de la pollution pour les usagers et les résidents aussi. Nichée en plein cœur du poumon vert, la cité Fayçal ne respire pas. Elle pue, est encombrée et exposée. Elle n’est plus un havre de paix à cause de l’axe rond-point Case-Bi – croisement Cambérène, du marché Gueule Tapée et des cantines ou ateliers érigés à côté. A la mi-journée, cette zone grouille de monde. Les gens vaquent à leurs occupations. Des femmes rentrent chez elles, paniers à la main après des heures de marchandage pour casser les prix ou rendre succulent le repas de midi. Une tâche qui s’annonce déjà ardue. Il leur faut tact et subterfuges pour se frayer un chemin et accéder à leurs domiciles respectifs. Un véritable parcours du combattant. Une étroite route permet l’accès. Elle s’étire et ne finit pas de s’étirer. Au bout, de belles habitations, des étages qui, pour la plupart, sont carrelés. Ces édifices cohabitent avec un garage de mécanique qui arrache à l’oreille sa quiétude et son acuité. Les coups de marteau retentissent et font un grand bruit. Mêlé aux klaxons des véhicules qui traversent la cité pour contourner les embouteillages, c’est un grand brouhaha. Un vacarme énorme s’installe au grand dam des riverains. Les nombreuses carcasses de ces hommes aux tenues entachées d’huile de moteur rendent davantage difficile la mobilité des habitants. Les bâtiments en construction aussi attirent les attentions. Nombreux et divers, ils rivalisent en hauteur. Le vent chaud qui souffle emporte les restes de ciment abandonnés sur le sol, forçant les passants à ciller ou à protéger leurs faibles narines par des mouchoirs. Derrière les habitats, une longue bande verte charme l’œil, mais ne réussit pas à atténuer l’odeur âcre des ordures du marché et des eaux stagnantes qui bouchent les nez à longueur de journée. Une situation qui ne fait guère l’affaire de la vendeuse de pain du coin. «Nous souffrons de la cohabitation avec le marché et la route. C’est difficile de vivre dans ces situations avec les ordures et la poussière. Nos clients se plaignent et ils ont raison. J’ai honte parfois. Les moustiques nous piquent même en plein jour», déplore Fatou sur un ton amer, avec un visage suant qui d’un coup a perdu son éclat. Robe fleurette rouge, assortie d’un foulard noir bien noué, la vendeuse poursuit : «Notre cité a perdu son calme et sa propreté avec la route qui mène vers le croisement Cambérène et le marché qui ne répond pas aux normes sanitaires. La clientèle se fait désirer en cette période d’hivernage.» La cité Fayçal n’est pas loin du technopôle. Cette proximité n’est pas un gage de sécurité pour la zone. «La cité est en danger. Les malfaiteurs se cachent derrière les arbres. Je suis le vigile de cet atelier. La nuit, je vois des gens courir pour se réfugier derrière les habitats Ce n’est pas sûr du tout, surtout pour notre santé et celle des enfants», révèle sur une mine dépitée Moussa Sarr, la quarantaine révolue, la casquette bien harmonisée avec son tee-shirt gris.

Gueule-Tapée, le marché de l’insalubrité et du danger
Il est important de par sa position géographique. Il est à cheval entre deux communes : Parcelles Assainies et Guédia­waye. Tous les jours, c’est le grand rush vers les nombreux produits, articles et aliments. Malgré le chaud soleil qui darde ses rayons, le marché ne désemplit pas. Commerçants et clients occupent les lieux. Chacun veut être le bénéficiaire du jour. Entre marchandage et désistement, tout y est. Les vendeuses de légumes sont prises d’assaut, la préparation du déjeuner oblige. Sur des sacs étalés à même le sol, des carottes, choux, patates, maniocs et divers légumes sont harmonieusement rangés pour attirer la clientèle. Des produits destinés à la consommation jalousement surveillés par des vendeuses assises sur des seaux, sous des parasols qui les protègent mal du soleil. Animées par la ferme volonté d’en finir avec la quantité du jour, elles sollicitent et abordent les clients. A chacun sa manière de charmer son interlocuteur qui parfois affiche un visage gêné par l’accueil des nombreuses voix, dissonantes et impatientes. Le tout dans une ambiance rendue agréable par les plaisanteries et le mbalax servi par la sonorisation des magasins de derrière. Un cadre lucratif, mais insalubre. Les échanges sains se font dans un espace malpropre. A côté des vendeuses de légumes, les mouches survolent les ordures déposées sur le sol qui, à la longue, s’est transformé en une boue noirâtre où l’eau puante et gluante coule lentement pour remplir les petits trous. Des restes d’aliments, des sachets, des pelures et des coupons de tissus forment des tas d’immondices. De nombreux seaux contenant des écailles de poisson, envahis par les chats, dégagent une mauvaise odeur. Une odeur si forte qui impose le crachat. Devant un étal, Aïcha ne la supporte pas. Parée d’un blouson rose, le mouchoir collé au nez sans doute pour ne pas humer ce parfum nauséabond. «Je viens ici chaque semaine pour acheter des légumes frais. A chaque fois, j’amène un mouchoir ou un masque pour me protéger. Je sais que ce n’est pas sûr de consommer ces aliments. Mais je prends toutes mes dispositions avant la cuisson pour éviter les maladies. Les autorités doivent veiller à la sécurité de cet espace d’échange», peste-t-elle, le regard triste, les mains balancées d’étonnement.
L’Etat de ce marché ne fait pas l’affaire des commerçants. Ceux qui ont les moyens se rabattent aux grands espaces pour manger leurs repas en toute quiétude. «Franchement, les activités ne marchent plus comme avant. Notre chiffre d’affaires a considérablement baissé. Je pense que c’est à cause du manque d’hygiène», soutient Maïmouna Wade, assise tranquillement sur son seau. Elle mâche son chewing-gum et contemple sa marchandise en attendant des clients.
La saleté n’est pas le seul problème du marché Gueule-Tapée. Il y a aussi la cohabitation dangereuse entre les clients, les vendeurs et les véhicules. Il n’y a pas de passage piéton. La route étroite pour une voiture est séparée en deux voies. Les personnes et les véhicules se disputent la priorité. Moins d’un mètre la sépare des étals. Les acheteurs se faufilent entre les voitures pour faire leurs courses. Les commerçants, eux, semblent inconscients du danger qui les guette. Ils mêlent rires et envolées lyriques pour être convoités. Cette proximité ne les effraie guère. Au contraire, ils en rient. «Nous savons tous que notre marché est très proche de la voirie, mais nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas ne pas travailler .Nous avons des responsabilités», déclare Ousseynou Fall alias Yawou Dial avec un large sourire qui dévoile une bouche édentée. Vêtu d’un débardeur bleu, micro à la main pour faire son show, le lutteur de l’écurie Moussa Dioum, également vendeur de friperie, souligne que ce sont les vendeurs venus de Thiaroye qui se sont installés à côté de la route, faute de places. Les ambulants aussi ne sont pas à l’abri des accidents. Le risque est permanent. Comme en atteste le témoignage du jeune Ousmane Ba qui a failli se faire renverser par un camion. «Lundi, j’ai failli perdre la vie à côté de la station. Un camion-citerne allait m’ôter la vie si les camarades ne m’avaient pas averti à temps. Notre cadre de vie est dangereux, nous le savons. Mais que faire face aux charges familiales», s’interroge l’homme à la tunique catalane, les sachets bleus suspendus au cou. Cette situation est aussi difficile pour les conducteurs. Ils sont obligés d’être prudents et de bien manier leur volant pour éviter des accidents sur cet axe aussi dangereux que sensible. «C’est difficile de conduire son véhicule dans ce marché. Les commerçants ne se soucient même par de leur vie. Ils mettent leurs marchandises n’importe où. Nous chauffeurs, nous sommes dans une situation inconfortable», déplore Matar à l’intérieur de son car Ndiaga Ndiaye, la torpédo noire bien ajustée.

Un trafic lent
Les moteurs vrombissent, mais les véhicules n’avancent pas. C’est difficile de traverser cet axe. A tout moment de la journée, le trafic est dense. La file est longue, les plus malicieux tentent de contourner. Les bus ne cessent de zigzaguer pour sortir du blocage. Il faut beaucoup de temps pour faire cette petite distance caractérisée par une marée humaine, des crevasses et des nids de poule. La désolation se lit sur le visage des conducteurs amers. Ils vocifèrent, s’égosillent et klaxonnent sans relâche. A l’intérieur d’un bus de marque Tata de la ligne 69, une chaleur étouffante prévaut. La majeure partie des usagers est debout. Des mains lasses s’accrochent sans conviction aux barres pour ne pas tomber sous l’effet des secousses. Les visages sont fermés et trempés de sueur. Les comportements sont différents, mais le désir est le même : franchir l’obstacle et continuer le trajet avec plus de fluidité. Même ceux qui sont assis semblent souffrir de ce long périple sur une petite distance. L’air, le seul secours possible, est accompagné d’une odeur nauséabonde émanant des déchets déversés à longueur de journée par les camions hydro-cureurs à l’intérieur de l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas). Une patience, voire une résistance obligée, en attendant de voir le bout du tunnel pour souffler et aspirer un air moins pollué.

1 COMMENTAIRE

  1. Une belle description d’une triste réalité, pèle -mêle, la juxtaposition de l’irrationnel, de la pagaille organisée en système, l’étalage de l’anarchie à tous les niveaux, trottoirs, routes, marché, automobiles, l’encombrement et l’étouffement par l’insalubrité , le désordre de la circulation et le stationnement archaïque partout. Tout le monde se débrouille et personne ne sait à quel saint se vouer parce que sans un brin d’organisation. Comment intervenir et redresser tout cela qui cloche et marche de travers tout en gagnant en ampleur cacophonique et cauchemardesque? Et cela avec percutante évidence fait partie des préalables et prérequis pour une réelle émergence

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