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Annoncé d’abord par le ministre des Collectivités territoriales, du développement et de l’aménagement des territoires, et par la suite par le président de la République lui-même lors de sa conférence de presse du 31 décembre dernier, le projet de suppression des villes à statut communal a suscité ici et là des réactions d’hostilité. Cela, d’autant plus que des soupçons de visées électoralistes ont vite envahi les esprits, concernant particulièrement Dakar, ville tombée dans l’escarcelle de l’opposition depuis 2009. Mais par-delà les émotions diversement exprimées par les uns et les autres, une telle initiative appelle de notre part un certain nombre de réflexions que voici.
Tout d’abord, lors de la cérémonie traditionnelle de présentation des vœux au Conseil municipal, Mme Soham El Wardini, maire de Dakar et 1er magistrat de la commune, réagissant aux propos tenus par les autorités de l’Etat, s’est exprimée en ces termes : «Dakar, ville plus que centenaire, ancienne capitale de l’Aof, ville ouverte à toutes les identités, à toutes les fraternités et à toutes les solidarités, témoin de notre histoire commune, mérite plus de considération…» Et pour finir, elle a exhorté à la «mobilisation de toutes les forces pour préserver cet héritage commun». Pour nous, cette réaction du type prométhéen ne frappe pas tant l’attention que la force et la pertinence des arguments fournis.
Oui, Dakar, en tant que commune, ne doit pas mourir par un décret du président de la République, 1er magistrat du Sénégal. C’est un lieu d’histoire, pendant longtemps espace de rivalités entre administrateurs coloniaux eux-mêmes et par la suite entre élus indigènes de l’Aof ; c’est un lieu de mémoire, un état d’esprit pour tous les Sénégalais.
Au cœur de tout cela, il y a eu la municipalité et la mairie. Et si comme les experts le considèrent, ainsi que le chef de l’Etat, semble-t-il, le processus de communalisation du Sénégal a commencé dès le 19ème siècle avec la création des 4 communes, Saint-Louis et Gorée en 1872, Rufisque en 1880 et Dakar en 1887, c’est tout un héritage politique, démocratique et culturel voire matériel qui est symboliquement abandonné du fait de la suppression de ces communes mythiques. Toute une évolution qui nous a pourtant menés à cette démocratie participative avec son paradigme de «gestion de proximité» qui est du reste l’un des motifs invoqués avec «l’égale dignité de ces communes». En effet, conjointement avec l’institution parlementaire (qui date de 1848), l’institution municipale fut le facteur de notre éveil politique et de la formation de notre conscience citoyenne. Ne nous y trompons pas ! Notre démocratie, telle qu’elle est citée en exemple en Afrique, résulte de cette époque coloniale portant la pensée politique, les œuvres, les succès et les échecs de nos grandes figures politiques historiques : Blaise Diagne, Nga­landou Diouf, Lamine Guèye, Léopold Sédar Senghor, Mama­dou Dia… qui toutes furent députés du Sénégal au Palais Bourbon (Anf) et maires. C’est au nom de cette continuité historique qu’en 1972 L. Senghor, président de la République, invitait solennellement la Nation à commémorer le centenaire de la naissance de Blaise Diagne et que tout récemment le Président Ab­dou­laye Wade a choisi, celui qui fût le 1er Africain député à l’Anf, comme parrain de notre nouvel aéroport international. Cet homme politique d’envergure est entré dans notre mémoire collective par son intelligence, son courage, son talent oratoire, son sens de la justice et de l’égalité des races. En fait, toutes ces figures politiques, historiques ont contribué à forger notre tempérament national qui fait qu’aujourd’hui nous sommes différents des autres Africains anciennement colonisés. Le poids historique des communes de plein exercice héritées de la colonisation, qui furent des espaces d’expériences en adéquation avec nos réalités socio-culturelles de l’époque, constitue un acquis irremplaçable. Comme le disent les deux auteurs F. Chatelet et P. F. Moreau, «c’est la force des siècles qui donne droit d’exister et non la déduction géométrique, il y a un ordre des choses et c’est un ordre historique où le droit se spécifie irréductiblement dans les mœurs et coutumes nationales». Et donc, pensons-nous, un décret qui serait pris au nom d’une raison intemporelle (ici, l’égale dignité des communes), froide, ne pourrait avoir des conséquences positives sur la construction de notre avenir commun.
Mais par-delà cet aspect à la fois affectif, intellectuel et culturel du problème qui fait partie intégrante de notre personnalité recouvrée après la période coloniale, il y a que l’opportunité, l’efficacité et la rationalité de ce projet peuvent être remises en cause. C’est du moins l’avis de certains experts qui estiment que si la loi de 1996 a montré toutes ses limites, avec la création de communes sans viabilité territoriale (19 dans le seul département de Dakar), l’Acte 3 de la décentralisation, appellation donnée à la nouvelle réforme initiée par le Président Macky Sall (le Code a été promulgué le 28/12/2013 et mis en application en juin 2014), paraît «mal engagé» du fait «d’une impréparation, d’une certaine précipitation et d’un manque de considération du bilan de la gestion passée» (Youssouf Sané). Dans une étude bien documentée de la communalisation du Sénégal, cet expert propose de s’orienter vers la résolution de problèmes majeurs comme le découpage politico-administratif, la faiblesse de la coordination et de l’intercommunalité, la prolifération des communes, dont certaines sont à la fois pauvres et insuffisamment peuplées pour générer leurs propres recettes budgétaires. Toutes choses qui sont facteurs d’affaiblissement des communes-villes comme Dakar, Pikine, Guédiawaye… Et pour la capitale du Sénégal, M. Sané pense qu’il faut impérativement regrouper toutes les communes en une seule ville et imaginer de nouveaux schémas de financement et de gouvernance. Nous sommes d’avis que la création de communes sans tenir compte des réalités socio-politiques et économiques est l’une des causes de dysfonctionnements de la décentralisation et de l’affaire des communes-villes. Depuis 1966, et la loi 66-64 du 30  juin établissant le Code de l’administration communale qui donnait plus d’autonomie aux communes, il nous semble que le piétinement dans le processus de communalisation intégrale est incompréhensible, car il existe une certaine tradition étatique dans ce domaine. Il est donc venu le temps de créer des communes avec tous les critères nécessaires à leur viabilité et à leur développement : démographique, économique, géographique, historique, culturel… A titre indicatif, nous proposons pour Dakar 6 communes, au lieu des 19 actuelles :
1) Commune Dakar Nord (Fann, Mermoz, Sacré-Cœur, Sicap, Dieupeul, Derklé, Point E, Zone B
2) Commune du Plateau (sans changement)
3) Commune des Almadies (Yoff, Ngor, Ouakam)
4) Commune de Médina (Médina, Colobane, Fass, Gueule-Tapée)
5) Commune de Grand-Dakar (Grand-Dakar, Biscui­terie, Niari Tally, Hlm)
6) Commune des Niayes (Grand-Yoff, Parcelles Assai­nies, Grand-Médine, Cambé­rène, Dalifort, Hann-Maris­tes).
«Dakar est la chair de notre chair. Avant de nous l’arracher, il faudrait passer sur le corps du peuple sénégalais», s’était écrié en 1958 Mamadou Dia face à ce qui lui semblait être des manœuvres visant à faire de la capitale de l’Aof l’objet d’une «confrontation inter-territoriale». Il nous semble nécessaire d’accepter toute l’hérédité historique transmise par cette ville à l’histoire bien singulière qui fit toujours l’objet de convoitises depuis que, par une belle matinée de mai 1857, le bourg lébu de Nda­kaarou, dénommé Daccard (et ses habitants les Dac­cariens) par les Goréens, devint la ville de Dakar pour les Français. «Le politique, dit Max Weber, c’est l’instance qui permet le vivre ensemble et la résolution des conflits d’intérêts inhérents à une société», «la politique, lui renchérit un auteur, c’est l’activité de ceux qui assurent ou veulent assurer ces fonctions».
C’est donc à l’Etat et en premier lieu au chef de l’Etat de réaliser l’unité et l’harmonie de notre espace social, gage de progrès et pérennité. Ce n’est pas chose aisée du fait de l’inévitable hétérogénéité d’une société, et donc son caractère virtuellement conflictuel. Mais il faudra un esprit de dépassement.
Bamar SAMB
Ingénieur à la retraite
Dr Adama Baytir DIOP
Historien
Auteur de «Le Senegal à l’heure des indépendances», le projet politique de Mamadou Dia 1958-62 Harmattan Paris 2007

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