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La pandémie au Sars Cov2 a démenti beaucoup de convictions et de certitudes et secoué bon nombre de fondamentaux que l’on pensait bien ancrés et solides pour révéler au grand jour la fragilité et les limites de l’homme et de ses modèles de gouvernance aux plans politique, économique, social et sanitaire.
Cette situation imprévisible et lourde de conséquences impose à l’humanité une nouvelle prise de conscience pour se relancer, se réinventer afin de s’adapter du mieux qu’elle pourra face aux nombreux défis futurs (eau, assainissement, écologie, santé, précarité…) dans un environnement incertain, car très changeant.
Dès lors, au niveau individuel, sociétal surtout étatique, l’on doit immédiatement se préparer au management de l’après-Covid afin d’insuffler un souffle nouveau aux secteurs vitaux de la vie de la Nation et les rendre plus résilients dans le futur.
Ainsi devient-il aisé de comprendre toute l’urgence de se pencher sur le secteur névralgique du médicament, très fortement incriminé, discuté et malmené pendant cette pandémie.
Hélas, trop souvent hélas, le médicament fait l’objet de demandes urgentes, pressantes, indis­pensables et incompressibles alors qu’il n’est pas toujours disponible ou accessible.
En pratique, dans notre pays comme dans la plupart des pays de l’Uemoa, il s’agit moins d’une relance du secteur pharmaceutique que de la nécessaire exigence d’adapter les chaînes d’approvisionnement et de distribution du médicament et le tissu productif pharmaceutique local, pour les rendre le moins possible vulnérables aux aléas de l’écosystème pharmaceutique mondial.
Dans l’urgence, il s’agit de créer les conditions d’une sécurité pharmaceutique ; la souveraineté pharmaceutique étant un idéal à poursuivre pour le long terme.
Concrètement, le défi est de rendre le médicament disponible et accessible à tous, à tout moment et en tout lieu.
Une analyse du marché pharmaceutique à l’échelle mondiale, africaine, sous-régionale et nationale permet d’en mesurer et d’en maîtriser l’importance et les spécificités, d’en appréhender les enjeux pour subséquemment décliner une stratégie d’édification d’un secteur pharmaceutique efficace et viable au service de la santé publique.
Le marché mondial du médicament en 2018 a dépassé 1 046 mil­liards de dollars de CA (environs 928 milliards d’euros), en croissance de 5% par rapport à 2017.
Le marché nord-américain (47,5% du CA) reste le plus important, loin devant les principaux marchés européens (Allemagne, France, Italie, Royaume Uni et Espagne) qui absorbent 23,2% du CA mondial. Ensuite suivent respectivement les marchés de l’Asie/Pacifique, de l’Amérique latine, de la Turquie/Moyen-Orient/Eurasie et enfin de l’Afri­que qui ne pèse que 0,5% du CA.
Les espaces régionaux et/ou sous régionaux (Uemoa, Ceeac) consomment environ 1,5 milliard d’euros (prix producteur) dont 600 millions d’euros pour le Nigeria seul.
Malgré une population estimée à 1,3 milliard d’habitants et une forte croissance démographique, le marché pharmaceutique africain est insignifiant par rapport aux autres zones géographiques du monde. Il en est de même dans la production pharmaceutique mondiale.
En effet, l’industrie pharmaceutique mondiale est dominée par une dizaine d’entreprises pharmaceutiques qui constituent les «Big pharma». En 2018, le leader Novartis (Suisse) culmine avec un CA de 55 milliards de dollars et une part de marché évaluée à 5,3%. Ensuite suivent respectivement Johnson and Johnson (Usa), Pfizer (Usa), Roch (Suisse), Sanofi (France), Glaxo Smith Kline (Royaume Uni), Merk and Co (Usa), Abbvie (Usa) et Gilead sciences (Usa) avec un CA de 30% pour des parts de marché de 2,9%.
L’Afrique ne représente pas plus de 3% de la production mondiale. Avec plus de 70%, l’Afrique du Sud domine l’industrie pharmaceutique africaine. Le Maghreb (Maroc, Tunisie, Algérie, Egypte) et le Nigeria suivent avec 25 à 28% des produits essentiels. Les productions restantes sont partagées entre les unités locales et autres filiales disséminées dans le continent.
La production pharmaceutique est faible dans l’Uemoa ; l’Afrique subsaharienne im­porte pour près de 85 à 90% de ses besoins. Le Sénégal importe plus de 100 milliards F Cfa en médicaments chaque an­née.
En 2020, la situation de l’industrie pharmaceutique au Sénégal n’est guère plus reluisante. Le médicament n’y est plus produit. Valdafrique (Hygiène, cosmétique, parapharmacie), Institut Pasteur (vaccin) et Parenterus (solutés massifs) sont encore présents, mais ne produisent aucun médicament essentiel. West Afric Pharma fait du conditionnement de produits finis, en vrac.
En 2O17, deux des fleurons de l’industrie pharmaceutique mondiale sont partis : Pfizer a délocalisé son usine au Maroc et Sanofi (Winthrop Pharma Sénégal) a vendu son site de production au laboratoire tunisien Medis. Cette situation du secteur est la conséquence de contraintes majeures qui sont les suivantes :
Etroitesse des marchés nationaux Cherté des facteurs de production
Faiblesse de la participation de l’Etat dans le financement de l’industrie pharmaceutique
Faiblesse du plateau technique avec une masse critique d’experts encore faible
Concurrence des produits venant d’Asie et marché illicite des médicaments
Le laboratoire Medis, comme ses devanciers, a fini par fermer ses portes cette année pour cause de pertes après seulement 3 ans d’exploitation. Ainsi, le marché pharmaceutique local, fortement tributaire des importations des grossistes (public et privés) subit régulièrement des pénuries de médicaments. En ce moment, le pays connaît des ruptures de Para­cétamol en CH, Phénobarbital en CH, Aspirine en CH, Terpine codéine en CH, Fer acide folique en CH…
Pour préoccupante qu’elle soit, la pénurie de médicaments est devenue une tendance presque mondiale et touche même certains marchés occidentaux. On note une certaine vulnérabilité française et européenne aux pénuries qui est aggravée par les profondes mutations que traverse l’industrie du médicament de nos jours. En effet, les conditions de production de plus en plus contraignantes avec des cycles de production longs et peu ajustables, un environnement réglementaire exigeant, une concentration de la production entre les mains de quelques fournisseurs et l’internationalisation des sites de production sont autant de facteurs qui peuvent expliquer la non-disponibilité temporaire de certains médicaments.
Dans un souci de rationalité et d’efficience, une lourde tendance est que de plus en plus les Big pharma ont tendance à sous-traiter beaucoup de leurs activités, allant de la recherche-développement à la commercialisation, et les médicaments, surtout génériques, sont fabriqués par des façonniers (également appelés Cmo : Contract manufacturing organization) qui sont essentiellement asiatiques. A titre d’exemple, au 30 juillet 2018, 2 335 sites de production de substances pharmaceutiques actives étaient situés dans l’Eee, soit 20% seulement des sites de production de substances pharmaceutiques actives enregistrés dans la base de données EudraGmdp. Près de 950 sites étaient localisés dans des pays tiers.
L’Inde (4 442 sites de fabrication) et la Chine (2 794 sites de fabrication) concentrent à elles seules 61% des sites de production de substances pharmaceutiques actives enregistrés à la même date dans la base EudraGmdp, destinées à des médicaments commercialisés dans l’Eee.
Pour être moins vulnérable aux lancinantes pénuries de médicaments et asseoir une certaine sécurité pharmaceutique, le Sénégal devra :
Assurer en permanence un stock national de sécurité pour les médicaments essentiels en :
Dotant la Pharmacie nationale d’approvisionnement (Pna) de moyens conséquents et d’un statut spécial par rapport au Code des marchés
Libéralisant l’approvisionnement des médicaments essentiels en octroyant des licences à des privés nationaux qui exerceront sous responsabilité pharmaceutique
Renforçant les moyens de la Direction de la pharmacie et des laboratoires (Dpm)
Renforçant les moyens et les capacités du Laboratoire national de contrôle de la qualité des médicaments (Lncqm)
Relancer le site de production de Medis Sénégal en augmentant sa participation au capital pour en devenir l’actionnaire majoritaire.
Initier des politiques incitatives à l’endroit d’investisseurs nationaux et étrangers pour le développement d’une industrie pharmaceutique locale (et non pour le conditionnement de produits finis)
Adapter les curricula de formation au niveau des départements de pharmacie pour disposer d’une expertise locale en adéquation aux besoins de l’industrie
Miser et exploiter le potentiel de la pharmacopée sénégalaise traditionnelle en développant par une approche intégrée des recherches ethno pharmacognosiques sur les plantes médicinales et toxiques.
Encourageant et en soutenant davantage la mutualisation pour une accessibilité financière du médicament aux populations ; ceci pour dynamiser davantage le marché pharmaceutique local
Eradiquant le marché illicite de médicaments pour également corriger l’étroitesse du marché pharmaceutique sénégalais.
Dr Mamadou Badara SECK
Pharmacien
BP : 1519 Thiès
mamadoubadara@yahoo.fr

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