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Les nombreux meurtres enregistrés ces derniers jours au Sénégal ont achevé d’amener nombre de nos concitoyens à se demander dans quel pays sommes-nous. C’est à croire que c’est seulement maintenant que nous commençons à voir la poutre que nous avons dans nos yeux, alors que nous ne cessions de regarder la paille supposée être dans les yeux des autres.
L’émotion, la douleur et la tristesse aidant, nous réclamons le rétablissement de la peine de mort comme une alternative physique à la violence physique.
Quid alors de l’autre type de violence, dite verbale, celle-là qui n’ôte pas la vie, mais peut la briser, l’anéantir, la rendre inexistante et insignifiante et finir par vous mettre au ban de la société ?
Il est dommage de constater que cette forme de violence a aujourd’hui envahi notre espace surtout politique et on la trouve à divers niveaux.
Une violence qui semble s’expliquer par la faiblesse des arguments chez les protagonistes, le désir absolu de ridiculiser son interlocuteur, l’incapacité à disposer de la terminologie qui sied, la non prise en compte du respect dû à ceux qui vous regardent et vous écoutent.
Cette forme de violence peut être notée à trois différents niveaux.
Il y a d’abord les joutes oratoires, au cours desquelles la grande partie de ceux qui nous gouvernent, tout comme ceux qui aspirent à nous gouverner, n’ont comme arguments que l’invective, l’insulte, le déballage et les révélations. Et pour mieux rendre compte de cet état de fait, la Une des journaux nous propose régulièrement des titres du genre : «Révélations fracassantes» d’un tel, ou «Terrifiantes révélations» d’un autre, sinon c’est un «tacle» ou une «gifle» qu’un tel a administré à son interlocuteur après avoir «asséné» ses vérités.
Ainsi donc, dans notre espace politique, il est possible de fracasser, de terrifier (bonjour terrorisme), d’administrer une gifle, de donner un tacle (pas glissé j’espère), d’asséner (sans assommer j’espère) au bon goût de certains qui s’en délectent.
Ces concepts qui relèvent d’une forme de violence physique sont donc utilisés pour mieux faire ressortir toute la violence verbale qui accompagne et enveloppe les échanges entre certains de nos hommes politiques.
Le tout, accompagné très souvent d’un gestuel et d’une expression faciale qui font penser qui si une arme était à portée de mains, alors bonjour les dégâts.
Et pourtant, les deux langues les plus utilisées dans nos échanges, à savoir le français et le wolof, regorgent de formules et de métaphores qui permettent d’échanger en toute politesse et en toute courtoisie avec son interlocuteur même s’il s’agit de démontrer que l’adversaire a été défait.
Me revient alors en mémoire le fameux baak de Falang, après son combat épique avec Ngoor de Ndiarème : «Beureet ba ngoor né beureet, deureudj ba ma deureudj Ngoor, waa ndiarème seugeu di diooy.» Belle manière de démontrer dans le respect la sérénité et la courtoisie que l’on a terrassé un adversaire.
Me revient aussi en mémoire le dîner partagé en 1978 entre Mitterrand et Rocard pour aplanir leurs divergences et à l’issue duquel, Rocard lancera à l’endroit de Mitterrand : «Quelle incompétence», ce à quoi ce dernier rétorquera, «Quelle inculture». Cela n’empêchera pas Mitterrand d’en faire son Premier ministre (1988-1991).
Quelles belles formules entre des adversaires qui ne se sont jamais rien pardonnés, mais qui se vouaient un respect mutuel.
L’autre type ou forme de violence verbale réside dans la stratégie de la table rase qu’utilise très souvent une bonne frange des tenants du pouvoir, et celle du nihilisme prônée par une bonne partie de l’opposition.
Autant la frange des tenants du pouvoir ne semble vouloir reconnaître aucune réalisation au régime qui l’a précédé, si ce n’est la gabegie, autant du côté des opposants, l’on semble aussi dénier une quelconque réalisation au pouvoir en place. Un dialogue de sourds derrière lequel apparaît cette violence que l’on se fait à soi-même et à l’autre en lui refusant toute forme d’existence à travers la plus petite réalisation.
Quand la stratégie de la table rase fait face à celle du nihilisme, il y a très peu de chance de voir le débat prendre de la hauteur.
Quel mal y a-t-il à reconnaître le mérite ou la réalisation d’un adversaire dès l’instant que l’on est prompt à étaler ses insuffisances et ses manquements dans un langage qui manque très souvent de hauteur ? Mitterrand disait à l’endroit de Chirac, qui était son Premier ministre : «Lorsque Chirac vient me voir à l’Elysée, il monte avec ses idées et redescend avec les miennes.» Aucune insulte et aucun mot de trop, si ce n’est une belle formule pour montrer et démontrer que c’est lui qui décide. Car ici, «redescendre avec les miennes» ne signifie rien d’autre que «c’est moi qui décide».
C’est aussi au nom de la table rase et du nihilisme que la classe politique ne s’inscrit pas dans une dynamique de continuité qui permet la mise en œuvre d’une approche de rupture qui s’inscrit dans une logique de déconstruction. En lieu et place de la rupture, l’on préfère la cassure qui s’inscrit, elle, dans une dynamique de destruction à force de tapage médiatique sur fond de manipulation et de désinformation. Une manière somme toute violente pour la classe politique de dénier à l’autre toute existence à travers ses œuvres.  Et il risque d’en être ainsi lorsque les opposants arrivent au pouvoir. Quel cercle vicieux !
Me revient encore la célèbre chanson de Ndiaga Mbaye, Niétty Abdou, dans laquelle il magnifie la succession qui s’est faite dans la réalisation de la grande mosquée de Touba, sans avoir l’air d’y toucher : «Bamba sossna sooroore ya, baayi fi Moustapha ; Falilou ko yeegalé, demna ; Lahad djité gaagni.»
L’on dira qu’ils n’étaient pas des adversaires. Mais le plus important ici, c’est d’accepter qu’on puisse bien commencer une belle et bonne œuvre et que les autres la continuent, si toutefois ils acceptent de la considérer comme telle.
D’ailleurs, c’est le refus d’aller dans le sens de la continuité qui amène les modifications de la loi fondamentale dans bon nombre de pays africains, aux fins d’assurer le maintien au pouvoir du Président pour, nous dit-on, lui donner l’occasion de parachever ce qu’il avait entamé.
Dialoguons, discutons, débattons en toute sérénité avec des mots et des arguments dépourvus de toute violence pour que nos enfants apprennent aussi à résoudre leurs contradictions d’une manière paisible.

Ibrahima DIOUF
Consultant Droits et
Protection des Enfants
Country Project Officer
Justice and Security Dialogue / Senegal
United States Institute for Peace (Usip) / Washington

PS : et si le Sénégal plaçait son mandat de présidence du Conseil de sécurité des Nations unies sous le thème de la protection des enfants dans une perspective de sécurité internationale. Belle approche pour lutter contre l’insécurité et notamment le terrorisme.

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