PARTAGER

L’école sénégalaise est mal en point, se porte mal. J’ai écrit récemment dans une communication (Le Quotidien n°4239 du mardi 16 mars 2017) que l’idée agitée ici et là de lui faire une perfusion de langues nationales n’était pas bonne, sûrement pas une bonne idée. Ce dont a besoin notre école, ce n’est pas d’une thérapie -serait-elle de choc- (le changement de la langue d’enseignement par exemple), mais d’une refondation. Il nous faut rebâtir notre école.
Cette refondation, il faut le dire, avait été commencée, et à mon avis bien commencée, avec le concept d’Education de base lancée par la 46ème conférence générale de l’Unesco tenue à Jomtien, en Thaïlande, en mars 1990, consacrée à l’éducation dans le monde et plus particulièrement à celle dans les pays en voie de développement. Mais elle a été interrompue. Il nous faut reprendre le processus là où il a été arrêté, détourné et dévoyé.
La Semaine de l’éducation de base bat son plein. Mais ceux qui sont en train de célébrer l’événement savent-ils seulement de quoi ils parlent ?
Le concept d’Education de base avait été adopté par l’Unesco en 1946, à la première session de sa conférence générale. A l’époque, il signifiait une «instruction primaire fournie à des adultes qui n’avaient pas eu la chance, dans leur enfance, de fréquenter l’école».
A partir de Jomtien, il avait pris un tout autre sens. Ce n’était plus une instruction académique et il ne s’adressait plus à une couche particulière de la société. Il était un système éducatif complet, concernait toutes les strates de la société et durait toute la vie. Il était la réponse aux besoins éducatifs d’un pays, c’est-à-dire l’ensemble des moyens intellectuels, moraux et autres qui peuvent permettre à ses habitants de «comprendre leur environnement et d’interagir avec lui. Il désignait une éducation articulée aux préoccupations de la communauté et permettant d’apprendre à apprendre, c’est-à-dire à se former toute la vie».
C’est à Jomtien aussi qu’avait été lancé le projet de parvenir à «l’éducation pour tous en l’an 2000». Jomtien n’avait pas proposé de formule unique. Chaque pays, en fonction de ses spécificités, devait construire et inventer son propre modèle. Ce travail d’élaboration et de mise en œuvre n’a été tenté nulle part. Et pour cause !

Les manipulations du concept d’Education de base
Nos Etats, africains en particulier, ont la fâcheuse habitude de prendre dans les instances internationales des engagements et des positions souvent très avancées pour en mettre plein la vue aux gens pour ensuite ne pas les respecter. C’est ce qui se passera aussi avec l’Education de base. Les réunions et conférences sur l’éducation qui se sont tenues depuis sur le continent, à la suite de la rencontre de Jomtien, n’ont été qu’une succession de trahisons, de reniements de l’esprit et de la lettre de celle-ci.

Miedaf 6 : L’éducation de base n’est pas l’enseignement primaire
C’est  la 6ème conférence des ministres chargés de la Plani­fi­cation des Etats d’Afrique. Elle eut lieu en 1991. Il y avait plusieurs raisons de s’inquiéter de sa tenue :
D’abord, ce fut une réunion de ministres chargés de la Plani­fication et non de l’Education. Ceux-ci sont en effet plus proches des financiers et de leurs approches économistes des problèmes, sans compter leur méconnaissance et leur insensibilité à la complexité du domaine de l’éducation.
Ensuite, le fait qu’elle ne s’était pas tenue sous l’égide de l’Unesco – elle se tint sous celle de la Banque mondiale – lui enlevait la dimension «humanitaire dont on revêt généralement celle-ci».
Enfin, qu’elle ait eu lieu un an à peine après Jomtien sonnait comme une façon, pour nos gouvernants, de se reprendre et de revenir sur les engagements pris.
On pouvait, en effet et à juste raison, craindre qu’effrayés par l’ampleur du projet et ses coûts éventuels – on n’insistera jamais assez sur le caractère ambitieux et exigeant de l’Education de base – ils n’avaient provoqué cette réunion que pour revenir à des positions, comme on dit, plus raisonnables, en fait pour se dédire.
Ce fut ce qui se passa effectivement. La résolution prise à la fin de la conférence portait sur quatre points dont voici les deux premiers :
. «Le développement prioritaire de l’enseignement primaire pour tarir l’analphabétisme à la source»,
. «L’affirmation du rôle central de l’éducation non formelle : alphabétisation fonctionnelle et écoles communautaires de base».
Comme on pouvait s’y attendre, Miedaf 6 revit les propositions de Jomtien à la baisse. Elle fut la première entorse à l’Education de base, la première reculade par rapport à Jomtien. On abandonnait l’Education de base pour revenir à l’enseignement primaire dont on cherchait à réduire les coûts par le développement du secteur non formel (les écoles communautaires de base) moins onéreuses parce que prises en charge par les parents (l’école privée des pauvres).

Yaoundé 94 : L’éducation de base n’est pas l’école de base  
Ce fut la quarante-sixième session générale de la Conférence francophone des ministres de l’éducation nationale (Confe­men). Il s’agissait certes cette fois-ci d’une réunion d’éducateurs. Ce fut elle cependant qui se chargera de poursuivre ce qui avait été entamé au Miedaf 6.
Certain que l’Education de base exigerait sûrement plus que les six années de la scolarité primaire traditionnelle, on prenait les devants. On forgeait un nouveau concept, celui de l’école de base. Celle-ci s’entend, selon la formule retenue à Yaoundé, comme l’enseignement primaire formel. On fabriqua ensuite des justifications : «On ne peut plus continuer à considérer l’école primaire uniquement dans son sens étymologique d’école ‘’première’’, propédeutique, qui doit être suivi d’une ‘’seconde’’ au moins.» Selon la conférence, «il faut plutôt donner à l’école ‘’primaire’’ le sens d’école ‘’primordiale’’ et la considérer comme un cycle en soi, auquel ont accès tous les élèves et à la fin duquel ils sont capables aussi bien de poursuivre des études que de s’insérer réellement dans la communauté pour devenir des acteurs du développement». L’animal retombait sur ses pieds. On revenait d’où l’on était parti.

Le forum de Dakar : L’éducation pour tous n’est pas
l’école pour tous
Il s’ouvrit à Dakar (avril 2000), mais pour très vite virer à la confusion après le mémorable coup de pied donné dans la fourmilière par Maître Abdoulaye Wade qui venait juste d’être élu président de la République, renvoyant chacun d’où il venait.
Le forum de Dakar devait être une réunion d’évaluation. Mais que pouvaient bien venir évaluer ces éminents congréganistes ?
Ce ne pouvait, en tout cas, pas être le plan «éducation pour tous en l’an 2000», parce que dans l’esprit de la conférence de Jomtien, il ne pouvait y avoir d’éducation que «l’éducation de base». C’est pourquoi elle parle «d’éducation pour tous», non d’école pour tous. Or, comme nous l’avons dit plus haut, celle-ci n’avait été essayée, mise en œuvre, nulle part.
Evaluer ce qui n’existait pas, qui n’était pas encore né, n’avait pas encore d’existence. La situation n’aurait été que cocasse s’il n’y avait rien à en avoir peur, rien à en redouter.
En réalité, ce que nos ingénieux mesureurs allaient évaluer à Dakar, si on leur en avait laissé le temps, c’était – qu’ils en avaient eu ou non pris conscience – le taux des enfants en âge scolaire qui allaient à l’école, c’est-à-dire où on en était de la «scolarisation universelle», concept qui ressemble comme un jumeau à celui «d’enseignement primaire universel»(Epu) qui, lui, a la préférence de la Banque mondiale et de certains milieux de l’éducation. La Banque mondiale a parrainé ou financé plusieurs projets sur l’Epu (L’Education pour le développement, publié par la Banque mondiale, Economica, 1988). Six ans après Jomtien, Alain Mingat, directeur de recherche au Cnrs, chercheur à l’Institut de recherche en éducation (Iredu, Dijon), continuait à penser que pour les pays pauvres, la priorité devait aller à l’enseignement primaire (Diagonales, n°40, novembre 1996).
Est-ce cela qui aurait fait courir à la Banque mondiale ? Cherchait-on – c’est l’institution qui avait financé le forum – à substituer l’Epu à l’éducation de base ? Et si oui, pour quelles raisons ?
On l’oublie souvent, l’école ne forme pas seulement des travailleurs. Elle forme aussi des consommateurs. Ceux de demain sont ceux qui vont surfer sur le web, faire leur marché en ligne, etc. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ceux-là n’ont pas besoin d’une éducation qui aille au-delà de l’enseignement primaire. Celui-ci leur suffit amplement (Nico Hirtt, L’école prostituée, Bruxelles, 2001).
La scolarisation universelle (même maquillée en obligation scolaire jusqu’à seize ans) et l’Epu participeraient-elles à l’élargissement du marché capitaliste ? Dans ce cas, notre école ne serait pas aussi malade que cela. Elle remplirait juste sa mission. Pas besoin alors de se tuer pour en relever la qualité. Elle serait efficace pour ce à quoi on la destine.
L’éducation pour tous n’est pas la scolarisation universelle. Et comme le disait Koïchiro Matsuura, alors directeur général de l’Unesco, «privilégier dans ‘’l’éducation pour tous’’ le ‘’tous’’ au détriment de l’‘’éducation’’ conduirait à développer un nouveau type d’analphabétisme et à creuser les disparités et les inégalités contre lesquelles l’éducation doit justement être la plus puissante des armes» (Le courrier de l’Unesco, mars 2000).
Ne serions-nous pas en train de faire de l’enseignement primaire sous couvert d’éducation de base ? La scolarisation universelle, même maquillée en obligation scolaire jusqu’à seize ans, et l’enseignement primaire universel encore moins ne servent à rien de nos jours. Ils ne dotent pas de pouvoirs et ne sont pas une éducation pour le développement.
Une réforme de l’éducation n’est pas une suite de rounds de négociations entre partenaires sociaux mus par des intérêts divergents de groupe. C’est d’abord une affaire d’experts et de gens qui savent. Rappelez-vous le plan Langevin-Wallon après la 2ème Guerre mondiale, la réforme Haby, celle de Rouchette, etc. pour nous cantonner au domaine de la France qui nous est plus proche.
Pour réformer notre système éducatif, rebâtir notre école, ne devrions-nous pas nous tourner vers des exemples de réformes réussies, comme celles menées dans les pays dits «les dragons du sud-ouest asiatique» après la crise économique de 1997 ? Etudier leurs modèles ?
Alioune SALL
Inspecteur de l’enseignement élémentaire à la retraite
sallalioune47 @yahoo.fr

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here