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Arrestations en marge d’un rassemblement le 19 janvier 2015 à Kinshasa. (Photo d’illustration) Arrestations en marge d’un rassemblement le 19 janvier 2015 à Kinshasa. (Photo d’illustration)

Les arrestations ou interpellations d’activistes ces derniers jours pour des raisons diverses continuent de dégrader le climat politique. Outre ces actions de la justice, nous vivons dans une ambiance de dialogue national où un débat toxique sur l’affaire Petro Tim ne cesse de polluer l’opinion et l’atmosphère sociopolitique. Malgré des soupçons d’instrumentalisation à des fins politiciennes, ce débat sur la transparence dans les industries extractives est enrichissant, formateur et opportun. Au-delà des positions intéressées des uns et des autres et des procédures controversées aboutissant au Contrat de recherche et de partage de production (Crpp), une question a le mérite d’être posée : ce contrat de partage sert-il les intérêts de l’Etat du Sénégal ? En s’en tenant uniquement aux chiffres du contrat (58% pour l’Etat contre 42%), ne pourrions-nous pas affirmer que les intérêts de l’Etat du Sénégal sont sauvegardés ?
La société civile, la presse, les activistes, les lanceurs d’alerte comme les acteurs politiques agréés doivent avoir une personnalité qui leur soit propre. Ils ne doivent pas servir de doublure aux partis politiques. Ils doivent développer leur propre rhétorique et argumentation politique. Les acteurs politiques organisés dans des partis officiellement reconnus ont l’objectif de conquérir et d’incarner le pouvoir. La société civile, la presse, les activistes et les lanceurs d’alerte doivent jouer leur rôle d’information, d’alerte et d’arbitrage, conformément à leurs personnalités spécifiques. La jonction permanente de leurs combats à ceux des partis dégage des relents de soupçons qui leur prêtent des objectifs de politiciens encagoulés. L’entrée de la société civile dans le pouvoir du Président Macky Sall à la suite de la victoire de 2012 semble confirmer ces soupçons.
La démocratie libérale favorise la liberté d’expression, d’association et d’action. L’élection est un dispositif technique qui permet la sélection des valeurs, des talents et des mérites qui s’expriment à travers des programmes et des personnes. Elle n’est pas en principe une démocratie censitaire. Les critères de sélection ne dépendent plus de ceux monarchiques, de sang ou de rang social. Par un choix majoritaire des électeurs à l’issue d’une compétition transparente, les candidats élus sont autorisés à diriger et à incarner les institutions sur la base d’une légalité et d’une légitimité électorale. La démocratie devrait répondre, plus que tout autre régime politique, aux exigences de paix civile, de cohérence sociale, de bonne gouvernance, de transparence, de stabilité et d’efficacité. Bref, la démocratie devrait en principe favoriser l’émergence d’un développement économique, socioculturel et politique.
Nous sommes au regret de constater nos déceptions. Ces promesses de la démocratie ont avorté. La contestation, la protestation, l’activisme, les lanceurs d’alerte sont en train d’alimenter des dérives démocratiques qui contribuent à déstabiliser la société, en dépit des bonnes intentions déclarées de ces nouveaux acteurs de la démocratie. Ces acteurs ne proposent plus de solutions pour relever les défis économiques, sociaux et politiques. Au contraire, ils pratiquent un harcèlement du pouvoir qui ôte aux dirigeants toute quiétude, tranquillité et concentration nécessaires à la prise en charge des problèmes. La guérilla politique qu’ils mènent contre les gouvernements étouffe en eux-mêmes la capacité de rechercher des solutions, mais également impose aux gouvernants de n’explorer que des expédients destinés à contrecarrer leurs coups tout en leur interdisant de prendre du temps pour imaginer des solutions adéquates. Ce mode de management démocratique risque de plonger la démocratie libérale dans la faillite. Les dénonciations, les calomnies, les insultes, les manipulations vont précipiter la démocratie dans une crise sans précédent, dont le moteur est alimenté par le mécontentement et les frustrations des populations.
La démocratie a besoin d’une éthique. La liberté devient dangereuse sans la responsabilité. L’abus et l’excès de liberté ne sont pas plus vertueux que la dictature, un vide démocratique. Sans responsabilité, la liberté démocratique devient un poison social. L’éthique politique recommande à l’opposition autant de responsabilités indispensables à la stabilité sociale et politique. L’éthique démocratique recommande en revanche au pouvoir autant de libertés nécessaires à la manifestation des idées et des pensées contradictoires. Elle exige également à l’opposition de reconnaître la légitimé électorale des gouvernants acquise par des élections reconnues par des tiers comme transparentes. Nous n’avons pas d’autre moyen plus fiable de mesurer ou de justifier le mandat du Peuple. Cette reconnaissance doit se traduire par une éthique politique qui bannit des actes et des discours déstabilisateurs, conspirateurs, nuisibles à la cohésion et à la stabilité sociale, à l’ordre public et républicain. L’éthique politique est le fondement de notre responsabilité politique et la limite de notre liberté démocratique.
La démocratie fait partie du fonds patrimonial que nous devons transmettre aux générations futures. Une démocratie apaisée et efficace constituerait un précieux héritage légué à nos enfants. L’apprentissage démocratique est aussi nécessaire que l’usage démocratique. Démocratie sans conscience n’est que ruine de l’Etat. Les activités politiques des lanceurs d’alerte et des activistes ne doivent pas se cristalliser en bruit démocratique qui détériore la qualité du véritable signal démocratique. Leurs agissements ne doivent pas masquer la véritable nature de la démocratie. Ils n’ont ni mandat du Peuple ni légitimité électorale, morale, intellectuelle ou technocratique pour parler au nom du Peuple. Les seules vertus et valeurs qui leur donnent droit à parler à notre nom doivent s’enraciner dans les profondeurs de l’éthique politique et de celle démocratique. Ils ne peuvent tirer leur légitimité que de ces valeurs cardinales et consensuelles. La démocratie est un esprit et un comportement, autrement dit une conscience, une foi et une attitude. La substance démocratique est inscrite dans la participation citoyenne libre et responsable. Il faut être libre intellectuellement, culturellement et économiquement pour participer utilement à l’édification d’un dialogue démocratique fécond.
Le sous-développement et la pauvreté sont les ennemis de la démocratie. Ils constituent un terreau fertile favorable au développement du mécontentement et des frustrations des masses. Un homme pauvre et affamé n’est pas libre. Il s’identifie très facilement à un pseudo-discours de libération qui l’atteint émotionnellement. Le discours protestataire et contestataire l’emballe puisque c’est son propre discours, c’est le discours silencieux qu’il entonne à tout instant. Il est avide de changement. Vaut mieux être un aventurier du changement qu’un adepte du statu quo qui nous déprime et nous fait désespérer.
La démocratie ne nous sert que lorsque nous sommes ses propres serviteurs. Ne nous servons pas de la démocratie pour atteindre nos vils et égoïstes objectifs, servons la démocratie pour lui permettre d’accomplir ses divines promesses ! Notre contribution n’est ni un interdit ni un deuil de la liberté démocratique, mais un appel solennel à la conscience démocratique et à la responsabilité politique. L’éthique politique et celle démocratique constituent le fondement d’un management démocratique et politique réussi qui préserve l’ordre public et celui républicain.
Dr. Abdoulaye TAYE
Enseignant-chercheur à l’Université Alioune Diop
de Bambey
Président du Mouvement Tgl
(voir Tôt, voir Grand, voir Loin)

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