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L’enseignement étant un métier assez exigeant, il nous impose un questionnement sur nos approches et notre pédagogie. Celle-ci est généralement définie comme l’ensemble des didactiques, disciplines qui cherchent à répondre à la question, comment l’enseigné s’approprie-t-il le savoir ? Ainsi, on dit souvent d’un individu qu’il est pédagogue, lorsqu’il «sait transmettre des connaissances d’une manière claire et efficace». Justement, comment être «pé­da­gogue», «clair et efficace» demeure le souci de tout enseignant.
Le professeur d’anglais, puisque c’est de lui qu’il s’agit ici, est constamment tenu de procéder à une auto-évaluation (self-evaluation), de réfléchir sur sa façon d’enseigner, dans le but d’y déceler les points faibles et de pouvoir s’améliorer. On ne naît pas «great teacher», on le devient. Ce questionnement et réflexion sur notre enseignement est connu sous l’appellation de «reflective teaching» en didactique de l’anglais. C’est en ce sens que, dans le présent article, nous nous arrêtons sur l’usage du français dans le cours d’anglais (entendez ici, le fait que le professeur d’anglais fasse ses explications ou donne ses instructions au moyen de la langue française et non de l’anglais).

Pour ou contre le Français : les opinions divergent.
Au niveau de la Fastef (ex Ecole normale supérieure), les formateurs n’ont pas toujours eu la même position par rapport au sujet. C’est ainsi que certains parmi eux soutiennent que le français devrait être employé lorsque c’est nécessaire. D’autres pensent tout à fait le contraire : «I’d never used french in my class», (jamais je n’avais employé le français dans mes cours), racontait un de nos «trainers» (formateurs).
Pour les collègues qui sont sur le terrain, il n’est pas rare de voir (dans le même lycée/collège et pour les mêmes niveaux), des professeurs d’anglais réputés ne jamais utiliser de français en classe comme dans la cours d’ailleurs : (de vrais amoureux de la langue anglaise). Ce sont des pro «english only» (anglais ou rien). A l’opposé, d’autres emploient beaucoup, voire trop, de français et se le reprochent souvent.
S’agissant des élèves, c’est la même chanson qui revient chaque jour : «Monsieur, il faut expliquer en français». «Mon­sieur, vous êtes trop english». «Lorsque Mon­sieur/­Madame X nous avait, il/elle expliquait en français et nous comprenions bien». Si ça ne tenait qu’à eux, tout se ferait en français.

Avantages du français : meilleure compréhension et gain de temps
La langue française, langue seconde des élèves sénégalais, demeure un avantage exceptionnel. Elle peut être d’un apport considérable et aux professeurs d’anglais et aux apprenants. Prenons le cas de la grammaire. Il est tout à fait normal et approprié d’user du français pour expliciter certains points de grammaire anglaise, nouveaux et/ou difficiles pour l’élève, mais qui ont déjà été vus et/ou maîtrisés (ce qui est souvent le cas) en français. Je ne vois pas de mal à ce que l’enseignant fasse des comparaisons avec ce que les apprenants savent déjà en français. Tout le monde gagne du temps et la compréhension s’avère plus solide.
A titre d’exemple, l’anglais, contrairement au français, a deux termes pour désigner le temps grammatical (tense) et le temps qui indique la progression inévitable des choses vers le futur : succession des heures, jours, mois, années (time). Les élèves ont souvent des difficultés à comprendre que «tense» ne correspond pas toujours à «time». Dans la phrase the train arrives at 8 pm tomorrow, nous avons un «tense» (present simple) qui fait référence à un «time» (futur) pour exprimer un horaire dans le futur. Quand bien même il serait possible d’expliquer cette nuance aux élèves en anglais, il est à notre avis plus pertinent et efficace de le faire en français.
Par contre et d’après mon expérience, bien que minime (27 mois d’enseignement), l’usage du français, dans le contexte du Sénégal, a plus d’inconvénients qu’il ne présente d’avantages.

Inconvénients du français
D’abord, l’anglais étant du «français mal prononcé» (la prononciation est primordiale dans cette langue), les enseignants profitent de leurs prises de parole pour s’arrêter sur la phonétique. Les mots anglais : «horizon», «casino», ou encore «archive» ressemblent beaucoup à du français. En les prononçant, le professeur prend le temps de les écrire au tableau. Et comme c’est fréquemment le cas avec des mots de ce genre, les élèves sont surpris de la différence nette qu’il y a entre l’orthographe et la prononciation. En outre, le Sénégal étant un pays francophone, les apprenants ont rarement l’opportunité d’écouter l’anglais en dehors du cours. Le professeur demeure donc leur principal, voire seul «outil/source de listening».
Ensuite, il urge de rappeler que la didactique de l’anglais comme langue étrangère (En­glish as a foreign language) est basée sur de l’approche communicative. Laquelle recommande un enseigne­ment/­apprentissage de cette langue comme communication et pour la communication («teaching of english as and for communication»). Cela suppose des interactions (professeur ↔ élèves, élèves ↔ élèves) dans la langue cible. En clair, les apprenants doivent être mis dans des situations où ils pourront et seront motivés à parler anglais. Les élèves ont une capacité extraordinaire d’adaptation lorsqu’ils n’ont pas le choix. Ils font des efforts d’écoute et d’expression dès l’instant qu’on leur impose l’environnement. Et souvent ils sont fiers de parler un tant soit peu anglais.
Enfin, un constat quasi unanime indique que l’usage du français rend les apprenants paresseux et influence négativement leur motivation à s’exprimer en anglais, les élèves ne faisant aucun effort : ni pour écouter et comprendre les explications, attendant toujours la «version française», ni pour s’exprimer en anglais. Pour parler une langue, il faut un environnement : le cours d’anglais en premier, ensuite les activités extra murales comme ce qui se fait au niveau des clubs d’anglais ; d’où leur importance.

Conclusion
Nous sommes nombreux à invoquer le niveau faible des élèves pour justifier le fait que nous soyons obligés d’user du français. Bien que cela soit malheureusement vrai (faible niveau des élèves), ça n’est pas une raison pour qu’on range aux oubliettes les principes sur lesquels est fondée la didactique de la langue anglaise.
A mon humble avis, le choix d’employer ou non le français dans nos cours d’anglais ne devrait pas être fondé sur de l’idéologie, ni sur de l’émotionnel (anglophilie ou pression des élèves). Elle ne devrait pas non plus être calquée sur ce que les autres font ailleurs, mais sur «une pédagogie qui marche». J’entends par «pédagogie qui marche» une pédagogie qui nous permet d’atteindre nos objectifs d’en­seigne­ment/ap­prentissage. A propos, la seule façon de savoir si oui ou non une approche pédagogique marche, c’est de l’expérimenter sur le terrain et de renouveler les expériences selon les zones et ni­veaux.
De ce fait, si par exemple donner des instructions en français devient un handicap quant à la capacité des apprenants à comprendre toute instruction en anglais, l’enseignant devrait penser à changer et à les familiariser avec des instructions en langue anglaise, d’autant plus qu’ils pourraient durant leur cursus secondaire tomber sur un professeur d’anglais qui n’use jamais du français. Si cela arrive, se serait la faute du premier et non du nouveau.
Pour terminer, je voudrais juste rappeler que «chacun est libre de ses choix et pratiques pédagogiques». Mais souvenons-nous des propos de Monsieur James E. Alatis qui fut directeur exécutif du Tesol (Teaching english to speakers of other languages):
«What’s the best method ? My method !» Every teacher says that about himself. But it has to be what authors have called a principled eclectic approach. It depends on the students in your particular class. Everybody has their own particular learning style. Ce qu’on pourrait traduire en ces termes : «Quelle est la meilleure méthode ? Ma méthode ! C’est ce que soutient tout enseignant. Cependant, ça doit être ce que les auteurs appellent une approche éclectique bâtie sur des principes. Cela dépend du type d’élèves que vous avez dans votre classe parce que chacun a un style d’apprentissage qui lui est propre.»
Saliou YATTE
Professeur d’Anglais au Lycée de Dodel.
Dodel, Podor.
yatmasalih@gmail.com

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