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Nous sommes indignés ces derniers jours parce que toutes les injustices nous révoltent. Et nous trouvons que c’est blâmable de proclamer le droit au blasphème rien que pour justifier la légalité de blesser ceux qui ont cru à l’Islam. Les musulmans, dans leur écrasante majorité à travers le globe, sont fidéles à l’esprit de paix, de discours courtois (qawlan hasanan) et de bonne persuasion (maw‘iza hasana) prescrit par le Coran dans plusieurs passages. Ils sont attachés à l’essence de leur religion qui proclame la liberté de conscience proclamée dans Baqara, 256 : Nulle contrainte en religion.
Les musulmans sont conscients que la croyance est du domaine individuel et autonome comme indiqué dans al Kahf, verset 29 : Et dis: «La vérité émane de votre Seigneur. Quiconque le veut, qu’il croie, quiconque le veut qu’il mécroie.» Mais force est de nous interroger sur cette nouvelle religion qu’on appelle droit au blasphème. Est-ce vraiment une expression de liberté que de blesser volontairement les musulmans tout en protégeant d’autres communautés ? Est-ce juste de considérer la satire, pour flétrir l’image du Prophète psl, comme un acte d’héroïsme laïc alors que personne ne peut prononcer le mot «sionisme» ou s’interroger sur l’exactitude du nombre de victimes «juifs» de ce qui est appelé holocauste, sans risquer d’être poursuivi pour antisémitisme ? Ce n’est pas juste ! Et ça nous indigne! Qui ose publier des caricatures sur l’holocauste ? Personne ! Nul n’ose émettre un quelconque point de vue divergent sur cette question devenue plusqu’un dogme en France. Que dirait Macron si, au nom de la liberté d’expression, on publiait une caricature du Général De Gaulle montrant ses parties intimes ? Il en serait outré mais moins que nous-mêmes car on nous a inculqué le respect envers toute aurorité, de quelque bord qu’il soit.
«Kilifa du tuuti, kilifa kenn du ko mag. Kilifa kilifa rekk la tudd» me répétait ma mère :
«Il n’y a pas d’autorité qui soit petite. Personne ne peut être plus grand que l’autorité. L’autorité c’est l’autorité, et c’est tout.»

Macron : une subtile islamophobie
Face aux événements qui ont cours en France, Macron s’est érigé en chef de gang plutôt qu’en chef d’Etat. Son radicalisme contre l’islam et les musulmans a entraîné une spirale de réactions dans les pays à majorité musulmane, allant jusqu’à l’appel au boycott des produits français. Incapable de percevoir le sens des signes, il a promis que «rien ne le fera reculer». Pourtant, la sagesse lui aurait dicté de rectifier le tir car c’est lui-même qui a raté le rendez-vous auquel il a invité les gens. Le Président français avait annoncé un discours sur le thème des séparatismes. Hélas ! Comme le constate le journal Paris-Match du 2 octobre 2020, sur son site web, il a employé «un pluriel qui semble superflu tant le Président a focalisé son attention sur les «dérives» d’une seule religion, l’islam». […] «Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le séparatisme islamiste», a-t-il déclaré dès les premières minutes de son intervention.
Son ministre de l’Intérieur, comme pour lui emboîter le pas, s’est empressé lors d’une intervention sur Europe 1, d’annoncer la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (Ccif) qui, à ses yeux, serait «un ennemi de la République». A quoi rime ce jeu ? Que signifient ce déni et ce regard unilatéral ? Si l’islamisme est une réalité, il n’en demeure pas moins vrai que l’islamophobie en est aussi une autre aussi grave, pire même parce que systémique. Le professeur de sociologie politique à l’Institut de hautes études internationales et du développement (Iheid), à Genève, Jean François Bayart, dans une tribune parue dans le journal Le Monde du 31 octobre 2020 écrit :
«Il y a bien une islamophobie d’Etat lorsque sa police pratique une discrimination certes illégale, mais systémique, à l’encontre d’une partie de la jeunesse assignée à ses origines supposées musulmanes. Cet Etat n’est pas «neutre entre les religions», comme le souhaitait l’écrivain Ernest Renan [1823-1892]. Il n’a cessé, ces dernières décennies, de valoriser le christianisme et le judaïsme en développant une laïcité dite «positive» à leur égard, et de vouloir se subordonner politiquement l’islam pour le contrôler sous prétexte de l’éclairer.
Il y a aussi une islamophobie capitaliste lorsque de grandes chaînes privées font preuve de tant de complaisance à l’égard de chroniqueurs dont la haine de l’islam est le fonds de commerce.»

Le blasphème n’est pas une liberté
L’islamophobie est assurée d’impunité, elle jouit d’un redoutable instrument : la liberté d’expression et le droit au blasphème. Et Macron se présente comme le gardien suprême de ce droit au blasphème, en tant qu’expression d’une liberté, dit-il. Au demeurant, nous pouvons nous douter de la qualité de liberté quand il s’agit du blasphème. Le blasphème n’est pas une liberté puisqu’il ne promeut aucune valeur ni ne répare aucune contrainte aliénante ni injustice dégradante. Elle est une simple licence, une dépravation de la liberté et une outrance, rien de plus.
Soyons clair ! Il n’y a aucun citoyen imbu de liberté qui ne milite pour la liberté d’expression. J’en suis un fervent militant et défenseur. Cependant notre engagement citoyen nous invite à nous interroger sur l’usage que certains font de ce droit pour exercer, nolens volens, une violence sur l’autre, en l’offensant à outrance. Et il en a été ainsi quand un chef d’Etat, censé être le père de la Nation, a embouché la trompette du blasphème, pour en remettre une couche alors que des citoyens sont symboliquement violentés dans le summum du sacré pour eux. La question n’est point dans la reconnaissance ni dans la proclamation de la légalité de l’acte. Le problème, en tant que père de la Nation, c’est dans l’appréciation de l’opportunité. Est-ce que tout ce qui est légal est juste ? C’est comme disait Serigne Babacar Sy1 : «Du lepp lu la diine may, ngor may na la ko.» Autrement dit, tout ce que la règle de droit autorise n’est pas forcément approuvé par l’éthique. Cette sentence est d’une beauté apostolique et d’une sagesse universelle. Et il est plus que jamais urgent de suivre son modèle en cherchant avec raison le point d’équilibre entre ce qui est légal et ce qui est opportun, entre la liberté et l’éthique. C’est cette balance qui a manqué à l’autorité publique française et elle a confondu entre fermeté et radicalisme. Ce faisant, elle a réduit les séparatismes à l’islam et a cru que stigmatiser l’islam, proclamer le blasphème, étaient un support pour éduquer à la tolérance et un gage de fidélité à la République. Comment peut-on brandir l’intolérance en prétendant promouvoir la tolérance ? Pourtant me semble-t-il, le père de l’école publique française, Jules Ferry, avait bien mesuré la sensibilité des croyances dans l’enseignement laïc. Sa Lettre aux instituteurs reflète cette recommandation à l’éthique dans l’exercice de la fonction. Il disait :
«Avant de proposer à vos élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve, à votre connaissance, un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire.»

L’islam n’est pas l’islamisme
En invitant à un discours sur les séparatismes et réduisant tout à l’islamisme, Macron a encore commis une erreur. L’islam est une révélation divine, l’islamisme est une élaboration humaine. Nous sommes, tous ceux et celles qui avons adhéré à l’islam, des musulmans. Peu parmi nous cependant, trop peu même, sont islamistes. C’est faire preuve de clairvoyance que d’éviter de mener un combat contre l’islam lorsqu’on a un problème avec l’islamisme. Hélas Macron et son équipe n’ont pas eu cette sagesse et ils ont perdu le sens des enjeux.
L’islam invite à la raison dans le débat contradictoire : «Et ne discutez que de la meilleure façon avec les gens du Livre, sauf ceux d’entre eux qui sont injustes. Et dites : «Nous croyons en ce qu’on a fait descendre vers nous et descendre vers vous, tandis que notre Dieu et votre Dieu est le même, et c’est à Lui que nous nous soumettons.» (Sourate L’araignée, 46).
Il exhorte à l’argumentation courtoise dans la controverse (Les abeilles, 125) : «Par la sagesse et la bonne exhortation appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon. Car c’est ton Seigneur qui connaît le mieux celui qui s’égare de Son sentier et c’est Lui qui connaît le mieux ceux qui sont bien guidés.»
L’islam met en garde contre la haine qui obstrue la juste perception des choses. Il éduque à l’équité, même au détriment des siens (Les femmes, 135) : «O les croyants ! Observez strictement la justice et soyez des témoins (véridiques) comme Allah l’ordonne, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos père et mère ou proches parents. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux, Allah a priorité sur eux deux (et Il est plus connaisseur de leur intérêt que vous). Ne suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice. Si vous portez un faux témoignage ou si vous le refusez, [sachez qu’] Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites.»
Il éduque à la justice et à la régle, même dans l’adversité (La Table, 8) : «O les croyants ! Soyez stricts (dans vos devoirs) envers Allah et (soyez) des témoins équitables. Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Pratiquez l’équité : cela est plus proche de la piété. Et craignez Allah. Car Allah est certes Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites.»
Il n’enseigne pas l’outrecuidance ni l’irrévérence. Il reconnaît la sensibilité du sacré d’autrui et incite à son respect. Dans An’âm, verset 108 : «N’injuriez pas ceux qu’ils invoquent, en dehors d’Allah, car par agressivité, ils injurieraient Allah, dans leur ignorance. De même, Nous avons enjolivé (aux yeux) de chaque communauté sa propre action. Ensuite, c’est vers leur Seigneur que sera leur retour ; et Il les informera de ce qu’ils œuvraient.»
Tel est l’islam que pratiquent la majorité des musulmans et musulmanes, avec ses références qui invitent à la tolérance, au respect de l’autre dans ses croyances, surtout par rapport à ce qu’il considère comme sacré. Tout autre comportement qui ne serait pas conforme à cette révélation n’engage que ceux et celles qui en sont les auteurs. L’islam, à travers ces versets coraniques, le désavoue.

Convention pour le respect des religions
Les derniers événements remettent au goût du jour la proposition de Serigne Mansour Sy Boroom Dara ji2. Il avait bien raison d’inviter l’humanité à une convention qui imposerait le respect des religions, en 2012. C’est un gage de tolérance et de concorde, et nous y adhérons de toute la force de l’âme. Ce monde en a assez des amalgames, des outrages blessants, des confusions savamment entretenues par des dirigeants insouciants. Des hommes ou femmes politiques usent et abusent des croyances des uns et des autres pour donner une caution aux extrêmistes et radicaux de leurs champs politiques, que ce soit chez les “islamistes” ou chez les «laïcistes» qui sont autant dogmatiques que les premiers nommés.
Le monde a besoin d’hommes et de femmes d’équilibre qui savent faire la part des choses, et qui ne soient pas les commandants en chef des clivages et fractures au sein de l’humanité. Le monde a besoin de bâtisseurs de ponts et non de bâtisseurs de murs. L’humanité est en manque de dirigeants qui appellent à la concorde des cœurs, elle n’a pas besoin de ceux qui jouent au ping-pong de la peur.
Nous venons de célébrer le Prophète psl, durant toutes ces nuits, il nous reste l’exercice de nous parer de ses vertus pour que le monde baigne dans la miséricorde universelle (rahma lil-‘âlamîn).

Abdoul Azize KEBE

1 Serigne Babacar Sy est le premier Khalife de l’influente confrérie des Tidianes de 1922 à 1957.
2 Fils de Serigne Babacar Sy, il est surnommé le Maître des savoirs (Boroom Daara ji) à cause de son érudition et de sa pédagogie. Il fut le 4e Khalife général des Tidianes, à Tivaouane de 1997 à 2O12.

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