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A l’Ucad, les amphithéâtres continuent de faire le plein. L’encadrement des étudiants devient de plus en plus difficile. Environ 1 500 enseignants pour plus de 80 mille étudiants. Le problème est plus complexe en Master. Certains s’opposent à la sélection, d’autres font face à d’énormes difficultés, ne serait-ce pour s’entretenir avec ceux qui doivent les assister dans le cadre de leur mémoire. Le phénomène pourrait encore perdurer dans la mesure où 500 enseignants du supérieur vont aller à la retraite dans deux ans, selon le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Mary Teuw Niane.

Voix rauque, micro à la main, un enseignant de Géographie s’égosille à l’intérieur de l’amphi B du nouveau bâtiment de la Faculté des lettres et sciences humaines. Cet effort est nécessaire pour que ses nombreux étudiants puissent saisir ses explications. Debout devant sa table, ses yeux photographient l’immense monde qu’il a devant lui. Ses cordes vocales font jaillir des mots que leurs destinataires s’empressent de noter. La salle en forme d’hémicycle n’est pas loin de faire le plein, la plupart des sièges sont occupés. Au fur et à mesure d’autres étudiants prennent en cours les démonstrations de celui qui cristallise toutes les attentions. La plupart préfèrent le stylo au clavier. A chacun sa manière de suivre et de noter pour ne pas oublier.
C’est un exercice pas du tout facile avec les discussions intermittentes et les différents mouvements de certains groupes d’étudiants. Les discussions qui viennent du hall atténuent la sonorisation. A l’intérieur même de l’amphithéâtre, des étudiants s’adonnent à la vente de supports de cours. Le marchandage se mêle aux explications pointues et énergiques de l’enseignant seul devant son tableau blanc. Des milliers d’étudiants à encadrer, autant de copies à corriger. La situation est pire à l’amphi 1, une petite salle de Travaux dirigés (Td). La pièce est exiguë, les apprenants sont nombreux. Les tables-bancs ne peuvent pas les contenir tous. De ce fait, quelques-uns se tiennent debout derrière la porte. Ils lèvent la tête pour entrevoir le professeur d’Anglais qui parle, gesticule et écrit au tableau.
A la Faculté des sciences juridiques et politiques, un amphithéâtre rénové accueille les étudiants. L’enseignant, lui, est assis sur sa chaise. Un box en bois le sépare des multiples apprenants. Engouffré dans un grand boubou bleu, ses yeux couverts par des lunettes blanches font le tour de son document. Sa bouche proche du micro dicte le cours à un auditoire nombreux, mais calme. Dans le hall, à côté du géant et historique bâtiment marron, Khadidiatou Mbengue tient un sac noir et une pile de documents. Habillée d’un pantalon bleu qui colle à la peau et d’une chemise bleue, l’étudiante étudie l’université : «Chaque année, des milliers d’étudiants réussissent à l’examen du Baccalauréat. Et chacun a des ambitions de poursuivre ses études dans cette grande université. Pour moi, c’est ce qui explique cette pléthore d’étudiants. Ce phénomène n’est pas simple pour les professeurs qui encadrent parfois 4 000 ou 5 000 étudiants. Ça se répercute sur la qualité des enseignements, mais aussi sur la correction des copies. Certains camarades parlent souvent de bâclage.» L’un des principaux problèmes à l’Université Cheikh Anta Diop, c’est le fossé entre les étudiants et le nombre d’enseignants. Et les répercutions sont nombreuses.

Un master problématique
Pour amortir et diminuer le fossé entre les étudiants et leurs encadreurs, les autorités des différentes facultés font une sélection. La Licence ne suffit plus pour poursuivre les études supérieures. Depuis quelques années, cette nouvelle règle perturbe la précaire accalmie qui règne à l’Ucad. De facto, les cours sont perturbés par ceux qui ne sont pas choisis. «Les cours ont officiellement démarré, mais on ne peut pas les suivre normalement. Nos camarades viennent souvent nous faire sortir. C’est l’une de leurs manières de réclamer le Master pour tous», confie Bassirou Dieng, étudiant à la Faculté des lettres et sciences humaines. Au fil du temps, ils intensifient leur lutte.
Mercredi dernier, à 13 heures, au moment où l’avenue Cheikh Anta était plongée dans son ambiance quotidienne, tout d’un coup, un groupe de jeunes s’empressent de barrer la route aux voitures avec des pierres et des troncs d’arbre. Les Forces de l’ordre qui rodaient à côté n’ont pas tardé à réagir. C’est le début de l’accrochage avec les «ennemis jurés». La fumée des gaz lacrymogènes a aussitôt pollué l’atmosphère. Même à armes inégales, ces jeunes dévoués à poursuivre leurs études répondent par des jets de pierres. Pendant des heures, cours et trafic sont perturbés. Bakary Sonko, porte-parole de ces étudiants au Département d’espagnol, estime qu’ils sont lésés par la sélection dans la mesure où ils n’ont pas fait plus de 5 ans au premier cycle. Une thèse contraire à celle du doyen de la faculté, Pierre Sarr. «Ce blocage est parti d’une minorité d’étudiants en langues romanes et du Département d’histoire non sélectionnés pour le Master 1. Au Département de langues romanes, il y a eu 323 étudiants qui remplissaient les critères de sélection, mais j’insiste pour dire que ce n’est pas parce qu’un étudiant remplit les critères de sélection qu’il doit obligatoirement être sélectionné. Il y a 7 enseignants pour 323 étudiants qui remplissaient les conditions. Et sur les 7 enseignants, il y a 5 qui sont habilités à encadrer. Ils ont choisi 98. Ce qui fait, au ratio, 19 étudiants pour 1 enseignant», indique-t-il.

Un encadrement difficile
La Faculté des lettres et sciences humaines accueille près de 30 mille étudiants. La zone est très mouvementée, surtout avec le début des cours pour les nouveaux bacheliers. Au Département d’anglais, plusieurs étudiants sont devant le tableau d’affichage où est affiché le programme des cours. Certains prennent des notes avec des stylos, d’autres profitent des facilités qu’offre la technologie en photographiant avec leurs smartphones. Le sujet relatif à l’encadrement des étudiants en Master 2 suscite le rire avant la réaction. Adossé au mur qui fait face à la scolarité, un étudiant en Master 1 affiche un large sourire, puis déclare : «Il y a plusieurs camarades qui ont des problèmes d’encadrement. Restez quelques minutes et vous aurez énormément d’interlocuteurs», dit-il légèrement avant de faire part de son pessimisme : «L’année prochaine, ce sera nous et nous savons que nous ne serons pas ménagés par les difficultés.» L’homme, habillé d’un maillot noir, ne lâche pas prise. Du doigt, il indique un monsieur au physique important, un barbu ; il s’appelle Babacar Diamé. Il fait partie des principaux concernés. D’une voix basse, ponctuée de gesticulations, il se confie : «Je n’ai vu mon encadreur qu’une seule fois. Depuis lors, je peine à le revoir, il voyage souvent. Je pense que je vais changer pour pouvoir avancer dans mes travaux.» Il n’est pas le seul à s’inquiéter. Mamadou Sow est aussi dans cette situation. Silhouette frêle, teint clair, des cheveux poivre sel, l’étudiant en Master 2 tend un papier blanc et déclare : «Même pour un document administratif, c’est difficile.» Un petit sourire, puis il continue : «Il nous arrive de rester plusieurs mois sans pouvoir rencontrer ni joindre au téléphone nos encadreurs. Du coup, notre travail est ralenti. Conséquence, au lieu de soutenir en deux ans, nous le faisons en trois ou quatre ans.» A sa chute, un enseignant sort du secrétariat, la veste sombre bien mise. Il s’appelle Gorgui Dieng. Pour lui, ce phénomène est consécutif au nombre pléthorique d’étudiants à encadrer. Il leur conseille de faire plus d’efforts. «Moi j’encadre des dizaines d’étudiants. Certains étudiants attendent que les encadreurs les appellent alors que c’est à eux de leur mettre la pression. En plus, ils doivent profiter de la technologie en faisant des recherches pour avancer», dit-il en fermant la porte de son véhicule.

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