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Le samedi 28 septembre 2018, des coups de feu ont été perçus à Keur Massar sur le site de la Coopérative d’habitat des travailleurs de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad), communément appelé Ucad 4 Keur Massar. Cette fois encore comme en 2016 sur le même site, c’est un enseignant d’université excédé qui a fait usage de son arme pour donner des coups de sommation à des individus qui exploitaient son terrain malgré l’existence des cinq tonnes de briques qu’il y a empilées.
En effet, cet enseignant, comme le précédent, a voulu sauver son terrain de ces prédateurs. Ce terrain a été acquis dans le cadre de la Coopérative des travailleurs de l’Ucad comme l’atteste, du reste, le décret dont les références sont rappelées dans la Lettre ouverte que j’ai adressée à Monsieur le président de la République à ce sujet et qui a été publiée et mise en ligne par le journal Le Quotidien. Dans cette lettre, j’ai tenu à rappeler que le site dont il est question a été attribué à la coopérative par décret n° 2006-374 du 24 avril 2006. Ce terrain d’une superficie de 10 hectares se situe à Keur Massar, «à 1,5 km du centre des émetteurs de la marine française et à 250 m de celui de l’Asecna jouxtant le projet d’autoroute à péage, Dakar-Diamniadio et la Cité des Pénitenciers».
La signature du décret déclarant d’utilité publique le projet de construction de logements sur un terrain du domaine national par la coopérative est l’aboutissement d’un long processus administratif qui part d’une demande d’attribution auprès de l’Etat du Sénégal en date du 6 août 2002 et qui a conduit l’obtention des pièces suivantes :
L’avis favorable du Cadastre, de l’Urbanisme des Impôts et domaines de Rufisque ;
L’attestation de prise de possession de la direction de l’Enregistrement, des domaines et du timbre en date du 30 janvier 2004, n° 297/Mef/Dgi/Dedt du 30 janvier 2004 ;
L’autorisation de lotir et de construire n° 00138 du 15 septembre 2004 ;
Le constat de mise en valeur ; Pv du 22 octobre 2004 ;
L’avis favorable de la Commission nationale du contrôle des opérations domaniales ;
L’ouverture et la fermeture d’enquête de commodo et incommodo ;
Le certificat de conformité des travaux n° 0001999 du 20 avril 2010 ;
Le plan de masse cadastral suivant réquisition du 22 avril 2016 n° 383 ;
L’avis de bornage du 16 juin 2016 ;
Le Nicad n° 01330111300­2000­93 du 13 octobre 2016 à 10h 37mn 59s ;
Le titre foncier n° 12475/R ; Services fiscaux de Rufisque (Domaines).
Tous ces documents n’ont pas suffi pour décourager des individus couverts par des agents véreux (agents de l’autorité judiciaire, administrative ou médicale). Avec la bénédiction de ces agents, ces individus vendent nos terrains comme de petits pains et les font exploiter par des nervis recrutés à cet effet. Par contre, lorsqu’un agent de l’université, membre de la coopérative, tente d’exploiter son terrain, il est brutalisé par ces nervis ou arrêté par les gendarmes. Quelque fois, cela va très loin : jusqu’à chez le procureur. Souvent après une parodie d’enquête, l’agent récalcitrant de l’université est mis en prison le temps que ces individus occupent son terrain. Au même moment, nos plaintes déposées directement par nous sont classées sans suite : cela est intriguant.
Pour faire face à tout cela, nous avons attiré l’attention de l’opinion publique et surtout celle de Monsieur le président de la République qui était, en tant que Premier ministre, cosignataire du décret qui nous affecte ce site. Dalleurs, nous avons saisi l’occasion de le lui rappeler lors de sa visite à l’Ucad, il y a deux ans. Les syndicats lui ont fait part de la situation que nous vivons injustement à Ucad 4. Le Président, à sa décharge, avait donné des instructions pour qu’on mette un terme à tout cela, mais elles sont restées lettre morte. Et pis, on lui a raconté qu’il s’agissait d’un litige foncier pendent devant la justice ; ce qui est faux, illogique et absurde. Les Présidents sont peut-être les plus informés, mais certainement pas les mieux informés, hélas !
Aujourd’hui, lorsqu’on se rend compte que certains de nos terrains sont occupés par des gendarmes, nous ne sommes pas très surpris du traitement qui nous est réservé par la Gendarmerie territoriale (les brigades). Comment un homme de loi peut se mêler à des situations pareilles ? Déjà le simple fait de savoir qu’il y a une coopérative derrière ces terrains devrait amener tout acquéreur potentiel honnête à faire attention. Les documents que ces prédateurs brandissent sont de vrais faux documents. J’invite particulièrement le patron de la Gendarmerie territoriale à se pencher sur la question afin d’éviter à ce prestigieux corps (je suis fils d’ancien gendarme, mais c’est le citoyen qui parle) tout ce qui est de nature à ternir son image. J’invite les journalistes d’investigation à faire de même. J’invite enfin le ministre de l’Intérieur à mettre à contribution, pour que la vérité triomphe, la Division des investigations criminelles ; un organe qui me semble encore digne de confiance.
En tant que citoyen et par devoir, je tiens à rappeler pour la commenter cette réflexion de Blaise Pascal : «Ne pouvant faire que la force fût juste, on fît que la justice fût forte.» Il s’agit ici de l’appareil judiciaire et non de la justice comme principe spirituel et moral. La justice rassure et protège, elle est absolument forte. Mais l’appareil judiciaire peut ne pas être fort ; cela du fait de la défaillance de ses acteurs : juges, auxiliaires de justice (avocats, gendarmes, policiers, médecins…). C’est le lieu de rappeler le rapport dialectique qui lie l’individu à son groupe. L’individu renforce le groupe et le groupe protège, en retour, l’individu. L’indépendance de l’individu est d’abord un principe moral et spirituel. L’indépendance rapportée au groupe est in principe administratif et légal. Ce sont les individus qui font le groupe (Magistrature, Barreau, Gendarmerie nationale, Police nationale, Ordre des médecins). Etre indépendant pour un individu, c’est être en règle avec sa conscience. La conscience, nous dit le cardinal Théodore Adrien Sarr, «est le centre le plus intime et le plus secret de l’homme. Le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre».
Lorsqu’il n’y a pas justice (principe moral), la force surgit. Lorsque la justice (organisation, appareil) est faible, la force ne se légalise pas, mais elle se «légitimise». Ce qui est arrivé samedi, comme c’était le cas il y a deux ans au même endroit et de la part de professeurs d’université, est la conséquence directe de la défaillance de nos institutions. Comment comprendre que des individus sans attaches institutionnelles ou légales s’accaparent impunément des terrains qui relèvent d’une coopérative ; c’est-à-dire une personne morale de droit privé ? En effet, nous ne luttons ni contre une coopérative ni contre une institution, encore moins contre une famille, mais contre des bandits qui disposent comme armes : nos terrains, instrument de corruption ou l’argent de la vente de nos terrains.
Pour terminer, j’invite ceux qui nous dirigent ou qui aspirent à le faire à optimiser d’abord la ressource humaine (tout membre du corps social et politique sénégalais) par le seul socle sur lequel on peut bâtir, dans l’intérêt général, quelque chose de durable : une éthique de l’équité. C’est la ressource humaine qui optimise la ressource matérielle et la ressource financière. Il faut surtout éviter les erreurs de «casting» telles que celles notées par le colonel Ndao dans son ouvrage. «Nommer aux fonctions civiles et militaires» est une lourde responsabilité. Elire également est une lourde responsabilité.

Emmanuel KABOU – ekabou@yahoo.fr

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