PARTAGER

Au lendemain d’élections récentes ayant eu lieu en Afrique, avec une vague de réactions négatives émanant d’électeurs et d’électrices déçu-e-s, une analyse froide de la situation ne s’impose-t-elle pas ?
Au moment où les résultats des élections législatives sénégalaises du 30 juillet dernier constituaient, au Sénégal, le principal sujet de conversation et de débat, le Rwanda annonçait les résultats de l’élection présidentielle du 3 août 2017, avec 98% des voix pour le Président sortant -Paul Kagamé (1), la Mauritanie vivait au rythme de la contestation des résultats du référendum du 5 août dernier, le Kenya explosait en violences (2), avec la proclamation officielle des résultats de l’élection présidentielle du 8 août 2017…
Dans tous ces pays -et dans d’autres d’Afrique-, la contestation des résultats d’élections est souvent au rendez-vous. Pourquoi ? Pour le savoir, prenons le cas du Sénégal, comme échantillon, avec ses dernières élections législatives.

Les Législatives sénégalaises 2017
Après coup, elles ont rimé avec manquements et réactions face à ces manquements (consternation, interrogations, colère, révolte…). .

Les manquements
Le 30 juillet 2017, journée des élections législatives, au Sénégal, a été révélateur de manquements sinon révoltants, du moins troublants, quant à leur organisation et leur tenue. Ils peuvent se résumer à ceci :
-l’existence de nombreux bureaux de vote non équipés de matériel requis pour procéder à un vote (tables, chaises, bulletins de vote, urnes,…);
-le démarrage tardif du scrutin dans la plupart (3) des bureaux de vote, sur l’ensemble du territoire sénégalais. A Touba -la deuxième grande ville du Sénégal-, jusqu’à 14h, le vote n’avait pas débuté; -un bon nombre de cartes d’électeurs et d’électrices n’était pas disponible, le jour du scrutin, malgré leur coût exorbitant annoncé par l’Etat sénégalais (54 milliards de francs Cfa) (4); -certain-e-s électeurs et électrices détenant leur carte d’électeur/électrice, biométrique ou non, n’ont pas pu voter, sous prétexte que leurs noms ne figuraient sur les listes électorales, d’autres non plus, sous prétexte qu’ils et elles avaient déjà voté ;
-des hommes et des femmes ont pu voter sans que l’authenticité de leurs documents de vote ait pu être établie;
-l’implantation d’abris fragiles destinés au vote -dont une bonne partie a été détruite par le vent et par la pluie, en cette période de saison des pluies au Sénégal; -etc. Il faut ajouter à cela, une incongruité : – d’après le ministère de l’Intérieur du Sénégal, avec moins de 50% des voix exprimées durant ces Législatives, les coalitions au pouvoir se retrouvent avec 125 député-e-s sur les 165 que compte l’Assemblée nationale. Une incongruité doublée du manquement des manquements : la mutation du quinquennat présidentiel en septennat.

Les réactions
Le fichier électoral ayant été informatisé, l’argent nécessaire à l’organisation et à la tenue de ces Législatives, disponible, en principe, une question taraudait les électeurs et électrices privé-e-s de leur droit de vote : «Pourquoi ces dysfonctionnement ?» Parallè­lement, la consternation, la colère et la révolte étaient au rendez-vous. C’est ainsi qu’à Touba, un des bastions de l’opposition, l’ire des électeurs et électrices a été telle que l’ensemble de ses bureaux de vote furent saccagés…
Durant tout le scrutin, une large fraction du Peuple sénégalais s’est sentie flouée. Tout s’est passé comme si les résultats allaient être faussés à dessein. Surtout pour ce qui est de Dakar -où, annoncés par les medias, d’un bureau de vote à un autre, durant toute la journée du vote, ils étaient favorables à l’opposition. Et, nombre de Sénégalais-es, d’observateurs et d’observatrices étranger-e-s s’interrogent encore sur le renversement de la situation : lesdits résultats se sont mués -(par quel miracle ?)- en résultats favorables au camp présidentiel, au moment de leur proclamation officielle par l’Etat sénégalais. Tout cela ne renvoie-t-il pas à ce qui se produisait, il y a des décennies, dans ce pays qu’est le Sénégal ? La fausseté des scrutins post-indépendance. A titre d’illustration, un candidat qui -de fait- avait voté, s’est retrouvé, au moment de la proclamation des résultats électoraux, par le ministère de l’Intérieur du Sénégal, avec zéro voix dans son centre de vote. Il s’agit de feu Majmouth Diop (1922-2007), ancien leader du Parti africain de l’Indépendance (Pai). C’était sous la Présidence de M. Abdou Diouf. Stupéfiant, non ? L’existence de ces dysfonctionnements a amené, dans le Sénégal d’aujourd’hui, avec M. Macky Sall comme Président, bien des Sénégalais-es à soutenir qu’il y a une régression en matière d’élection, alors qu’il y a eu des décennies de luttes -luttes farouchement menées par l’opposition sénégalaise- pour l’adoption et pour le respect de règles démocratiques régissant toute élection, et ayant abouti à deux alternances : en 2000, de la Présidence de M. DIiouf à celle de M. Wade et en 2017, de celle de M. Wade à celle de M. Sall. Une régression ayant pour synonyme un retour à des pratiques décriées. Qui en est à l’origine ? Cette question en appelle une autre : qui gouverne le Sénégal ? En principe, la gouvernance du pays incombe à Monsieur le chef de l’Etat. M. Sall, élu Président du Sénégal, en 2012, est un ancien militant du Parti démocratique sénégalais (Pds) -parti de l’ex-Président, M. Wade. Il fut un des Premiers ministres de celui-ci, avant de démissionner dudit parti, parce que son dirigeant sombrait dans une monarchisation du pouvoir. Autour de lui et de ses amie-s qui ont fondé l’Alliance pour la république (Apr) se sont agrégées des forces politiques hétéroclites, ayant eu pour dénominateur commun, en 2012, le désir de mettre un terme au pouvoir wadien. Il se traduisait par un slogan : «Tout sauf Wade!» Ces forces politiques hétéroclites, appuyées par une partie du Peuple sénégalais, ont réussi à assurer -démocratiquement- une alternance, en 2012. Après cinq années passées à la tête de l’Etat sénégalais, M. Sall apparaît à bon nombre de ses concitoyen-ne-s comme un homme qui s’est laissé gagner par le syndrome qui fut à l’origine de la chute de son prédécesseur, et qui pourrait se traduire de la sorte : «Je suis au Pouvoir; j’y reste ; et je fais ce que bon me semble.» Et cela d’autant plus qu’élu pour un quinquennat, il a décidé -avec un référendum qui ne s’imposait pas- de s’installer à la tête de l’Etat pendant sept ans. N’est-ce pas surprenant ? La conséquence en est que la majorité du Peuple sénégalais est exaspérée. Elle l’est d’autant plus qu’elle est consciente de l’ensemble de ces manquements. Aussi, sait-elle que, ailleurs, contrairement à ce qui vient de se passer au Sénégal et (se) passe encore dans une certaine Afrique anti-démocratique, des élections se tiennent normalement et leurs résultats électoraux sont proclamés le jour même où ces élections ont lieu, quitte à être réajustés, le lendemain. Ailleurs dans les pays où le vocable Démocratie a encore un sens (quoi qu’on dise).

Que faire ?
Les dysfonctionnements relatifs aux récentes élections législatives sénégalaises ne sont pas spécifiques au Sénégal. Ils sont notés, pour partie, dans certains pays d’Afrique et, pour partie, dans d’autres. Là où ils se produisent, il n’y a pas d’élections fiables, ni de résultats fiables. N’est-il pas temps d’y remédier ? Pour ce faire, n’y a-t-il pas lieu -au niveau des sociétés africaines concernées-, de s’imposer une introspection et d’agir en conséquence ? D’apprendre non seulement à se regarder en face, mais également à voir ce dont il y a lieu de se débarrasser, ce qui est à améliorer, ce qui est à inventer… et le faire conséquemment ? N’est-il pas temps d’annihiler cette conception du pouvoir, répandue dans certains milieux africains, selon laquelle le pouvoir est à l’image d’une mangeoire, que s’accaparent -à leur guise- des membres d’une famille élargie, des ami-e-s, une ou des ethnies ? Parallèlement, n’y a-t-il pas lieu de se départir -là où il existe- du désir de gagner -coûte que coûte-, et/ou de faire gagner -coûte que coûte- son camp, lors de compétitions électorales ? Ne faudrait-il pas que le tripatouillage de constitution soit interdit à tout chef d’Etat qui chercherait, par-là, à se maintenir -sans élection- au Pouvoir et/ou à se faire réélire ? Pour mettre fin à la répétition d’élections frauduleusement remportées, avec leurs cortèges de violences qui ne grandissent pas l’Afrique, nombre de chefs d’Etat africains en exercice doivent reconnaître qu’il n’y a pas de honte à être loyalement battu, qu’il n’est pas déshonorant de ne faire qu’un mandat présidentiel à la tête d’un Etat. L’existence d’anciens chefs d’Etat tels que feu Nelson Mandela et François Hollande -pour ne citer que ceux-là- ne devrait-elle pas les en convaincre ? Aussi, étant donné que la tentation est grande de s’agripper au pouvoir, pourquoi ne pas envisager, suite à un dialogue social incluant des représentant-e-s des partis politiques, des Ong, des syndicats, du corps religieux…, dans chaque pays, —-la limitation des mandats présidentiels à deux : deux de quatre ou de cinq ans ;
—-l’instauration d’un scrutin à deux tours -là où il n’existe pas (lorsque la majorité absolue n’est pas atteinte),
—-la préconisation de la non-reconnaissance, par la Communauté internationale, de dirigeant-e-s frauduleusement élue-s,
—-l’exclusion de tout système de coopération internationale de dirigeant-e-s non respectueux/ses de l’observance de ces différents points ?
En Afrique, il y a lieu de travailler quotidiennement à la démocratisation des sociétés et à la promotion d’une nouvelle citoyenneté. Pour ce faire, les peuples africains ont besoin de solidarité internationale. Si celle-ci est effective, conjuguée aux efforts desdits peuples assoiffés de démocratie et se battant conséquemment, les élections, en Afrique, pourraient, alors, se dérouler dans un climat serein, et leurs résultats seraient proclamés sans entraîner un déchaînement de violences. L’ensemble des peuples africains y gagneraient, le reste de l’humanité également. Pour ma part, pour contribuer, avec célérité et avec efficacité, à cette démocratisation, à partir de la société sénégalaise, si j’étais «une Aliko Dangote» sénégalaise, avec une fortune s’élevant à plus de douze (12) milliards de dollars, ou une «Niky Oppenheimer» sénégalaise, avec plus de sept (7) milliards de dollars ou encore «une Bill Gates» sénégalaise, avec plus de quatre-vingt-dix (90 ) milliards de dollars, alors j’aurais, avec l’accord de l’ensemble des coalitions qui étaient, dernièrement, en compétition électorale, financé intégralement la reprise des élections législatives du 30 juillet dernier; j’aurais remis, à chaque coalition, une cagnotte de campagne : la même pour chacune d’ elles ; parallèlement, j’aurais pris en charge les frais relatifs à l’organisation matérielle desdites élections (confection des bulletins de vote, etc.). Cette reprise aurait eu lieu sous une large supervision internationale. De la sorte, elles auraient eu valeur d’exemple, non seulement dans les sociétés où les résultats des élections font l’objet de contestations, mais également dans celles où des dirigeant-e-s envisageraient de falsifier les résultats de futures élections. Toutefois, force est de constater que ce n’est pas le cas, donc cette hypothèse est -de mon côté- à écarter. Mais pourquoi des fils et des filles multimilliardaires du Sénégal ne pourraient pas se l’approprier ?
Des élections africaines apaisées ? C’est de l’ordre du possible. Pourquoi ne pas en faire une réalité ? Elles contribueraient à la paix du continent, à son développement, au redressement d’Etats iniques, à l’amoindrissement et à la fin des migrations africaines massives en direction d’une Europe en crise. Dans ce monde globalisé, ne sommes-nous pas tous et toutes concerné-e-s par cette pacification d’élections ?

Awa THIAM – Philosophe-anthropologue
Présidente de l’Alliance pour une Nouvelle Citoyenneté
PS – Séduite par la politique genrée du ministre de l’Enseignement supérieur, M. Mary Teuw Niane -entre autres choses-, j’avais pris la carte de l’Apr, en 2013. Sans avoir eu le temps de militer dans ce parti, j’ai eu à le défendre, chaque fois que j’en ai ressenti le besoin. Et, au fil de son évolution, je m’en suis éloignée, et, de fait, je l’ai quitté. Ai-je eu raison de l’avoir fait ? La vague d’arrestations arbitraires (Mmes Houlèye Mané, journaliste, Amy Collé Dieng, musicienne et alii) notée, ces temps derniers, le déroulé des Législatives et leurs résultats, la mutation du quinquennat présidentiel en septennat (un fait du Prince !), entre autres faits, me donnent raison.
1 -Paul Kagamé a retouché à la constitution de son pays pour se présenter, pour la troisième fois, à l’élection présidentielle. 2 – Des violences ayant entraîné, depuis le 8 août dernier, la mort d’au moins vingt-quatre (24) personnes (cf. Radio France Internationale (Rfi) et la Commission kenyane des droits de l’Homme). En 2007, les violences post-électorales ont causé mille cent (1100) morts et le déplacement de six cent mille (600 000) personnes. 3 – Cf.la conférence post-électorale de la mission d’observation de l’Union africaine (Ua.) conduite par l’ancienne Présidente de la transition en Centrafrique -Mme Catherine Samba Panza- et déployée, au Sénégal, relativement aux Législatives du 30 juillet dernier. D’après Mme Samba Panza, «90% des 279 bureaux de vote visités à travers 13 régions (sur les quatorze que compte le Sénégal), «n’ont pas ouvert à l’heure». 4 – 54 milliards FCA = 82 442 748 euros.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here