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En engageant le grand chantier de la rédaction de l’Histoire générale du Sénégal, je suis convaincu que le Pr Iba Der Thiam avait la noble ambition, comme Lavisse, d‘«apporter de la cohésion à l’écriture de notre roman national» afin que nos instituteurs, à l’instar des hussards noirs, puissent dire aux écoliers : «Tu dois aimer la France parce que la nature l’a faite belle et l’histoire l’a faite grande… Vos pères ont versé leur sang dans de glorieuses batailles pour que la France fût honorée. Votre premier devoir est d’aimer par-dessus la patrie, c’est-à-dire la terre de vos pères.» Le Pr Iba Der Thiam, lui-même ancien instituteur, avait cette noble ambition, mais son projet s’est rapidement heurté à la cohésion du «roman national».
Notre roman national a un problème de cohésion nationale à cause de la querelle des allégeances due à une juxtaposition et à une coexistence d’histoires régionales ou locales. Le Pr Iba Der Thiam se rêvait en Ernest Lavisse et son roman national, et il se réveille en Jules Michelet, un autre grand historien, auteur d’une Histoire de France, qui dira : «J’aperçus la France. Elle avait des annales et non point une histoire.» Toutes choses étant égales par ailleurs, les multiples réactions particulières, identitaires, confrériques, montrent que le Sénégal a des annales, mais pas encore une Histoire, à cause de l’absence de cohérence au récit de notre roman national. Roman national qu’on réduit trop souvent à la colonisation et à l’histoire des confréries. L’histoire, selon Michelet, requiert «une vue d’ensemble qui rassemble le passé d’un Peuple dans une vaste épopée». Ainsi, la vue d’ensemble de l’histoire de France est le long combat des hommes vers plus d’égalité.
La vue d’ensemble de l’histoire des Etats-Unis est la croisade pour maintenir allumée la flamme de la liberté. Cette vue d’ensemble donne une cohérence globale aux histoires parcellaires des Etats-Unis qui vont de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis à la croisade dans les deux Guerres mondiales, en passant par le Discours de Lincoln à Gettysburg : «Gouvernement du peuple, pour le peuple et par le peuple». Avec un roman national qui a une cohérence globale, les grands faits historiques s’emboîtent facilement les uns dans les autres et l’histoire devient une longue marche vers un idéal, vers un grand principe ou grand destin ou une destinée manifeste, pour parler comme les Américains. Depuis la Révolution française, ce superbe lever de soleil, comme disait Hegel, le roman national français a pour cohérence globale : la marche vers plus d’égalité et permet ainsi de comprendre tous les faits et les grandes secousses de l’histoire de France, de la nuit du 4 août 1789 (Suppression des privilèges féodaux) aux gilets jaunes.
Aujourd’hui, le Pr Iba Der Thiam et son équipe ont la noble ambition d’écrire notre roman national, mais quel en est le fil conducteur ? Quelle en est la cohérence globale qui permet d’articuler nos histoires particulières ? A défaut de ce chaînon manquant, l’histoire générale du Sénégal sera une juxtaposition de faits historiques qui, au lieu de renforcer la cohésion nationale, va réveiller les particularismes et la querelle des allégeances.

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