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La disponibilité de l’eau durant toute l’année devait conditionner la vie humaine, végétale et animale au Technopôle. Mais depuis quelque temps, des parties se sont asséchées. De ce fait, les produits halieutiques se font rares. Les oiseaux qui fuyaient le froid glacial de l’hexagone ne survolent plus les eaux du lac comme avant. Environnementalistes et occupants du domaine fustigent les remblaiements et la mauvaise gestion du site.

La Rn1, la belle architecture de l’arène nationale, le paysage montagneux de Guédiawaye et les maisons R+3 carrelées de la Cité Fayçal encerclent le Technopôle de Dakar. Un vaste espace, des plans d’eau et une verdure pour procurer de l’air à une capitale submergée, peuplée et polluée. Une route en latérite ouvre la voie aux piétons et aux véhiculés. Une fois dedans, le visiteur a l’impression d’être dans un chantier. Du sable, des gravats et des zincs neufs utilisés pour clôturer une surface vierge, sans eau ni culture, ni cultivateur. Deux gardiens sont pointés devant une porte fendue. Elle est de deux mètres environ. D’une voix autoritaire, l’un d’eux s’égosille : «Vous allez où ?» Et avance à grands pas, les mains dans les poches. Chemise grise, pantalon, il s’explique : «Cette surface bornée appartient à un privé. Nous sommes chargés de la surveiller.» Après des minutes d’explications et de négociations, il cède et ouvre la voie du grand lac que les jeunes de la banlieue appelaient «Dekh meew». Tant de générations s’en souviennent. Dans les folies et turpitudes de l’enfance, elles aimaient y faire un tour surtout pour faire face à la rigueur des jours de jeûne (C’était le Dakh koor).
L’eau est de retour. C’est le constat même si le niveau n’est plus le même. Les fines gouttes qui ont rejoint celles restées en surface depuis la succession des précipitations sont passées par-là. Des pluies salvatrices. Une aubaine pour les pélicans qui ont retrouvé leur refuge, leur «paradis». Ils gazouillent et volent ensemble lorsqu’ils sentent la présence d’un être humain. Noir, blanc ou poivre sel, ils étalent leurs ailes et font le voyage ensemble vers un ciel clair, sous un soleil piquant. Des déplacements harmonisés et beaux. Tout le plaisir est pour les yeux des admirateurs. Ces oiseaux sont maîtres de l’ambiance à côté des vrombissements des moteurs des véhicules qui circulent à vive allure sur la Rn1. Les champs ou jardins ne sont plus assez nombreux. Les chiens errants en profitent. Ils aboient et font le tour des plans en y laissant parfois leurs excréments. Malgré les mètres cubes d’eaux versées à Dakar, des parties jadis humides sont sèches à côté des plans d’eaux calmes qui résistent aux débris de briques entassées un peu partout. Les ordures aussi survolent ces aires halieutiques. Elles sont nombreuses et diverses. Les herbes sèches éparpillées sur le sol sont piétinées par les marcheurs. Les pneus usés touchent le fond, les fagots de bois collent à la boue, bouteilles et sacs en plastique sont omniprésents. L’air est frais même si dans certaines zones une odeur nauséabonde oblige à boucher les narines. L’espace vert affiche une face hideuse. Le fleuriste Cheikh Mbacké Diouf n’est pas indifférent à cette situation. Entouré de pots de fleur dans sa petite baraque faite de paille, il se lâche sur un pliant en bois. «Il y a des parties qui ont été remblayées. Des terres jadis destinées au jardinage sont aujourd’hui utilisées à d’autres fins. Depuis lors, j’ai constaté que les puits sont devenus arides. Moi j’étais à l’intérieur du Technopôle. A un moment donné, j’étais obligé d’abandonner mes premiers espaces de travail», révèle-t-il, la tête entre les mains, en balançant les jambes. Présent sur les lieux depuis 2010, Samba Sène est témoin de l’époque où le Technopôle était rempli d’eau et propice à toutes les cultures. Polo multicolore assorti d’un pantalon noir, le jardinier révèle que cet assèchement est dû aux remblaiements qui se font depuis quelques années par des promoteurs immobiliers sénégalais.
Dans le cadre de ses recherches et activités, l’Organisation non gouvernementale Nature communauté et développement (Nmd) s’est installée dans le bâtiment construit pour les passionnés du golf. Assis au milieu de la cour de cette grande bâtisse, le chargé de programme, Mohamed Aliou Ba, affiche un large sourire. D’un air chaleureux, il lance : « Vous voyez, nous n’avons pas besoin de climatiseur. Mais attention, cet endroit est menacé.» Un ordinateur sous les yeux, l’environnementaliste évoque les causes de l’assèchement du Technopôle de Dakar : «D’une part, c’est lié à l’absence de précipitations, puisque l’année dernière il n’a pas beaucoup plu. Cette année non plus.» Le regard lointain, il y voit également d’autres facteurs : «Sous le soleil, l’eau s’évapore, mais il y a aussi des charretiers qui, avec leurs barils, viennent puiser de l’eau pour ensuite aller la vendre dehors. Les grands chantiers aussi utilisent ces eaux pour leur construction.» Pour lui, le poumon vert de Dakar se bouche petit à petit.

Les cultivateurs râlent
Accroupi dans une partie presque déserte, Modou Diouf cherche des morceaux de gazon pour les transplanter ailleurs avec un morceau. Mains couvertes de sable, les cheveux cachés par un bonnet noir, il se confie sur la situation qui prévaut au Technopôle : «Cet espace protégé est aujourd’hui incultivable. La plupart des terres sont aujourd’hui bornées. Du coup, on se rapproche petit à petit des eaux. Et cette situation n’arrange pas tout le monde.» Sandales bien mises, culotte qui lui arrive aux genoux, Ousmane Diallo alias Modibo marche à grandes enjambées, la tête levée regarde la direction de son champ. Le visage assombri par l’ombre de sa casquette, les yeux rougeâtres, il revient sur son déplacement : «Mon champ était là-bas (il montre du doigt l’espace clôturé avec des zincs). Avec l’insistance du propriétaire Abdoulaye Thiam, j’étais obligé de trouver un nouveau point de chute. J’avoue que les cultures et les rendements étaient plus intéressants. Le problème d’eau aussi se pose. Elle n’est plus comme avant.»
Sa position debout met en évidence sa grande taille, Baïdy Dia se plaint aussi de la rareté de l’eau et de la mauvaise qualité du sol qu’il occupe. A 72 ans, le vieux défile sur son champ de légumes les pieds nus. Le foulard noué sur la tête, il fait le tour des plans, ramasse des piments et les met dans un panier bleu. Son accent confirme son appartenance à l’ethnie toucouleur. L’homme à la barbe blanche parle de ses activités. «Des parties ont été remblayées. Pour avoir un puits, il faut beaucoup creuser. Mon plus grand problème est la salinité du sol. Aujourd’hui, je suis obligé d’utiliser de l’engrais pour que les plantes ne meurent pas. Le Technopôle a vraiment changé.» La cessation de terres à des privés peut être fatale à l’environnement et aux différents secteurs d’activités, selon un fleuriste qui veut garder l’anonymat. «Le Technopôle doit être avant tout une zone de culture, de pêche et de repos pour les oiseaux qui ne peuvent plus vivre dans le froid», souligne-t-il, un seau à la main.

Les pêcheurs migrent
A 10 heures 7 minutes, aucun pêcheur n’est présent sur les lieux. Les déchets flottent sur les eaux. Même les plus lourds n’y sont pas engloutis. L’eau est au niveau des chevilles. Le cadre n’est donc pas propice à cette activité. On est loin de l’époque où les pirogues faisaient le tour du site en quête de produits halieutiques. Cheikh Abdou se souvient de ces moments bienheureux où les pêcheurs repartaient les bassines pleines, les visages souriants, des lendemains confiants : «Il n’y a plus rien ici. Il y a quelques années, le niveau de l’eau ne cessait de monter. Les pêcheurs étaient aux anges.» Le mur du site est son lieu de travail, la fleur est sa matière, Ndiaga Sène a sur son champ visuel plusieurs pots. Les tailles sont différentes, les couleurs aussi, mais le vert sort du lot et l’emporte sur les autres en beauté et en visibilité. Caché derrière ces arbres décoratifs, son sourire ouvre les discussions. Il dévoile le nouveau terrain des lanceurs de filets. «J’en ai vu quelques-uns ce matin, mais ils ne sont plus nombreux dans cette zone. Certains sont à côté de l’arène nationale, d’autres à Yeumbeul ou Thiaroye», informe-t-il. De nouvelles pistes, un nouveau chemin.
Au premier lieu indiqué, il n’y a pas l’ombre d’un pêcheur, aucune pirogue dans les eaux. Cependant, une, suspendue au sommet d’une montagne, pointe sa proue. Une dame vêtue d’un léger tissu referme une porte en bois avec un cadenas. Le visage fermé, elle lance : «Les pêcheurs ne sont pas là. Je ne suis pas là pour chercher des poissons. Je m’occupe de mon petit champ d’oseilles.» Interpellé sur la question, le vieux Dia rit, puis déclare : «Je ne les ai pas vus», avant de montrer du doigt une tente faite de paille. Là-bas aussi, c’est le grand vide. La situation a changé et ils ont changé de cap.

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