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Alioune Tine arpente «Les marches du Quotidien» pour exprimer la surprise de la Société civile face à la situation politique actuelle, livrer son point de vue sur la marche du pays, les questions politiques liées surtout à la Présidentielle. L’Expert indépendant de l’Onu sur les droits de l’Homme au Mali prône le dialogue entre les acteurs politiques, les citoyens de manière générale et invite le pouvoir et l’opposition à faire des efforts pour éviter des lendemains incertains au pays à la suite des nouveaux enjeux auxquels celui-ci est appelé à faire face avec l’exploitation future du pétrole et du gaz.

L’actualité c’est le décès de Bruno Diatta, chef du Protocole de la présidence de la République. Quelle est votre réaction suite à cette triste nouvelle ?
C’est une très grande tristesse. C’est quelqu’un que je connais assez bien parce qu’en 2000, quand nous étions en train de faire la médiation entre le Président Diouf et Abdoulaye Wade encore candidat au deuxième tour, c’était avec Bruno qu’on discutait le plus. C’est un homme d’une politesse extraordinaire, de calme olympien, vraiment un homme bon. C’est une grande tristesse et aussi une grande perte. C’est un monument qui tombe. On souhaite qu’il repose en paix. C’est un grand serviteur de l’Etat. Vraiment, il nous avait aidés à l’époque, parce que, nous, au deuxième tour, on sentait que Diouf partait, Diouf tenait coûte que coûte à ce que s’il gagnait ces élections, qu’on lui reconnaisse sa victoire. Pendant cette période, ceux qui étaient là-bas et qui allaient de temps en temps à la Présidence savaient que Diouf avait presque pris acte.

Sous Wade aussi, il a joué un rôle…
Ecoutez, un moment pratiquement il était écarté, ensuite il est revenu en force et il est resté jusqu’au bout parce que c’était une nécessité absolue pour l’Etat et pour la présidence de la République. Un homme extrêmement discret. Pour moi, c’est un grand commis de l’Etat qui nous quitte. Je le dis parce qu’il m’arrivait de temps en temps pendant les fêtes de lui envoyer des sms, à chaque fois qu’on l’appelle il est là. Il n’est pas toujours évident quand on occupe cette fonction.

On est en train d’expérimenter pour la première fois le parrainage au Sénégal, les positions sont tendues de part et d’autre. Vous aviez pris votre bâton de pèlerin pour essayer de rapprocher les positions. Quel bilan tirez-vous de votre démarche ?
Maintenant je suis un peu diplomate, je suis Expert indépendant des Nations unies pour les droits de l’Homme au Mali. Je ne vais pas beaucoup m’engager dans le terrain politique. Ce qu’il y a d’important dans ce que vous dites concernant le parrainage, c’est que c’est la première fois. C’est une expérience inédite pour ce pays si bien que mon souhait, mon vœu, c’est que tout le monde soit ouvert… Je le sais pour avoir discuté des deux côtés et pour avoir même commencé à faire travailler l’opposition. Le principe était accepté, mais les gens avaient besoin de discuter sur les modalités d’application, l’opposition s’est rétractée. Mais de mon point de vue, déjà on peut avoir un aperçu.
La première des confusions à éviter, c’est que le parrain n’est pas forcément quelqu’un de votre bord. L’opposition peut parrainer quelqu’un du pouvoir qu’il estime avoir les capacités, la légitimité et la crédibilité pour occuper la fonction. De la même manière, je verrai bien par exemple que Bby regarde un candidat et dise : ‘’Tiens, il peut valablement occuper ce poste, je le parraine.’’ Maintenant tel que ça se fait, nous avons nos militants… C’est comme si c’était le premier tour, c’est comme si celui qui va parrainer est un électeur de votre bord. Ce qui fait que dès que le débat a eu lieu, des gens comme Alioune Tine vont dire : ‘’Je vais faire attention.’’
Le deuxième point, on n’en a pas discuté suffisamment. C’est le fait qu’on identifie le parrain. Ce que ça pose du point de vue principiel, d’abord le secret du vote, de deux la liberté de vote. Parce que maintenant vous avez vu que les militaires ont le droit de vote, mais n’ont pas le droit de parrainer. Ce qui veut dire qu’il y a un certain nombre de limites, de frontières qu’il faut discuter de façon sereine, sans crispation.

Certains disent qu’il n’y a pas eu de garde-fous pour les candidats à la candidature. On parle de centaine de candidats à la candidature. Devait-il y avoir des garde-fous pour limiter ces candidatures ?
Il faut examiner les sources profondes du phénomène. Qu’on a 100 candidatures, cela veut dire que le champ politique fait problème. Pourquoi il fait problème en ce moment, c’est ce que disait De Gaulle : ‘’Après moi, c’est le trop-plein’’. En France, on a eu 17, c’était énorme. Les gens vont se dire soit on a atteint les frontières. A partir de ce moment-là, nous devons nous asseoir, réfléchir et faire en sorte que sans la politique, point de salut. Pour beaucoup de gens, c’est comme ça. Ils en font et ils sont partisans de tous ceux qui viennent et gagnent. Donc, il y a quelque chose dans la politique qui pose problème, et il me semble que le problème de fond c’est de l’examiner tranquillement.

Qu’est-ce qui pose problème, le nombre de partis ?
Le nombre de partis pose problème, le champ politique aujourd’hui est saturé. Quand c’est saturé comme ça, ça ne fait plus sens. Cela crée beaucoup de confusions, les gens ne savent plus où donner de la tête. C’est comme ça. Maintenant, il faut qu’on discute pour voir comment il faut rationnaliser le champ politique.
Il me semble que le souci fondamental qu’on doit avoir en faisant de la politique aujourd’hui, c’est de ne pas affaiblir l’Etat. Et de plus en plus nous assistons au fait qu’en faisant trop de politique politicienne, on affaiblit l’Etat et des fois même on peut aller jusqu’à l’effondrement de l’Etat parce que ce n’est pas l’intérêt général qui est la motivation fondamentale pour occuper les postes. Souvent c’est l’intérêt personnel, la carrière…
A votre avis, quelles sont les limites à fixer pour éviter cette panoplie de partis
Pour moi, la solution peut venir du dialogue en se disant que les Sénégalais sont responsables, ils tiennent à leur Etat, ils tiennent à leur système démocratique. Ils sont assez mûrs pour s’asseoir, discuter, rationnaliser le champ politique parce que c’est pour l’intérêt de chacun également. Notre salut se trouve là parce qu’on a atteint le niveau très élevé que le problème du parrainage ne règle pas.
En réalité, ce n’est pas seulement au Sénégal. Aujourd’hui, la politique est malade un peu partout dans le monde. On est dans une espèce de crise de la représentation démocratique. Chez nous, il est évident qu’il y a des répercussions. Au départ, il y avait une petite dose d’éthique et d’autres pouvaient nous donner des leçons. Il faut qu’on soit mûrs nous-mêmes, qu’on s’assoit tranquillement, qu’on réfléchisse, nous dire pourquoi ne pas réinventer la démocratie pour tout le monde.
Quand on regarde le contexte géopolitique global aujourd’hui, ce qui se passe au Mali, au Sahel, au Cameroun, dans les pays d’Afrique centrale, nous étions un peu cette espèce de lumière, de référence même du temps de Senghor.
Nous avons un ancrage dans la démocratie et nous n’y pensons pas vraiment. En réalité, dans les quatre communes au 19ème siècle, nous avons commencé à pratiquer la démocratie, les élections à Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis au même moment que les Américains et Européens. C’est unique dans l’histoire de l’Afrique. Donc nous ne devons pas décevoir. Pendant très longtemps nous avons été cette toute petite lumière qui s’allumait et qui servait de référence. On regarde derrière le Sénégal pour avancer, pays qui n’a jamais connu de coup d’Etat.
Aujourd’hui dans ce régime que nous vivons, on n’arrive pas à s’arracher de ça : le fait que Senghor en 1963 ait mis sa Constitution en place, s’est enfermé, il l’a fait. Mais cette Constitution c’est ça qui nous poursuit en dépit de tout ce qu’on a fait. Cela veut dire que le problème avec le Sénégal c’est cette véritable incapacité à opérer une véritable transition qui soit un changement paradigmatique depuis 63. Quand vous allez au Ghana, vous savez qu’il y a un changement paradigmatique. Il y a des institutions qui fonctionnent.

Faut-il renoncer au présidentialisme fort ?
Vous pouvez même avoir un présidentialisme fort et laisser fonctionner d’autres institutions. Cela veut dire avoir des garde-fous, mais à l’heure actuelle…

Un système de contrôle par exemple ?
Un système de contrôle ? On a des pouvoirs qui sont des pouvoirs constitutionnels reconnus. Vous avez le pouvoir législatif. Le 23 juin, on s’imaginait qu’on n’aurait jamais dû avoir un pouvoir législatif. C’est la réalité. 23 juin, c’était un moment où on disait : ‘’Tiens voilà, la rupture est opérée.’’ C’est ça que je voulais dire, la rupture est opérée, mais on a eu la capacité comme d’habitude de chasser un Président. Mais en réalité, l’ancrage avec le truc de 63 n’arrive pas à s’opérer.
Maintenant, pour le pouvoir judiciaire, nous on n’est même pas comme la France. En France, ils parlent d’Autorité judiciaire. Nous, on parle de Pouvoir judiciaire, lien entre le parti et vraiment le ministre de la Justice. Pratiquement en Afrique, aujourd’hui c’est presque unique. Si vous n’avez pas une justice indépendante, vous ne pouvez pas avoir un Etat de droit.

Ce n’est pas le cas aujourd’hui ?
Ecoutez, c’est une faille énorme pour un Etat de droit de ne pas avoir une justice indépendante. Ce n’est pas Alioune Tine qui dit que la justice n’est pas indépendante, ce sont les juges eux-mêmes qui l’ont dit, non. Téliko (Ndlr : le président de l’Ums) ne l’a pas dit ? Il y en a un même qui a claqué la porte, qui est parti. C’est de la politique d’accord, mais il me semble que nous avons un problème ici avec la justice. Et de ce point de vue aussi, la sagesse c’est de savoir, de regarder les pathologies pour trouver les remèdes les plus appropriés. Moi je viens de Niamey où le problème de l’impunité est ressenti de façon tellement forte que les pays de l’Afrique de l’Ouest et ceux du Sahel se sont réunis. C’était des ministres qui étaient là, des magistrats de la Cour suprême, même les présidents de Cour suprême, de Conseil constitutionnel étaient là. C’était le Barreau qui était là pour discuter comment affectueusement mettre fin à l’impunité. Et j’ai eu l’insigne honneur d’introduire ce débat à Niamey.
Il me semble aussi que c’est ce qui faisait la force du Sénégal, même du temps de Senghor c’était comme ça. Il a reconstruit petit à petit… Je viens à lui et je viens aussi à Diouf, oui c’est avec Diouf qu’on a eu le Comité sénégalais (des droits de l’Homme) qui a eu le statut A. Ce qui nous arrive aussi avec le Président Wade : Wade a dit : ‘’Tiens, je construis les infrastructures, c’est presque l’essentiel’’ et il a commencé à déconstruire les institutions. Aujourd’hui, lui-même subit les effets et les conséquences néfastes de la destruction des institutions, de l’affaiblissement par une justice indépendante. En réalité, c’était ça la première transition, c’était là où effectivement tout le monde s’attendait à un changement de paradigme, très enthousiaste pendant les deux ans. 2012 aussi c’était ça.

Vous avez dit que Wade a déconstruit. Qu’est-ce qu’a fait Macky ?
J’ai dit, on n’arrive pas à accomplir des transitions démocratiques qui sont de véritables ruptures avec le passé, avec un renforcement des institutions de la République, avec ce qu’on appelle un renforcement aussi des organes de régulation, quand les organes de régulation fonctionnent bien. Même du temps de Wade, nous avions la Cour des comptes qui publiait ses rapports, l’Artp qui publiait. Cela même peut être une sorte de dissuasion par rapport à la gouvernance politique. Mais ces rapports, est-ce qu’on les voit encore ? Donc, il me semble que le moment qu’on est en train de traverser aujourd’hui, la Présidentielle, c’est le moment du débat national, où il faut soulever le problème, discuter les problèmes, où vraiment on a une compétition de visions pour voir quel est le meilleur Sénégal sur tous les plans parce qu’il y a de nouvelles opportunités. C’est quand il y a de nouvelles opportunités qu’on doit faire preuve de beaucoup plus de rigueur.

Les gens ne discutent pas sur les grandes questions de l’heure…
Non, je suis tellement d’accord. La grande catastrophe que nous avons au Sénégal, c’est le fait que les gens ne dialoguent plus. Tout ça c’est une catastrophe pour nous, sur le plan politique, sur le plan national. Il faut qu’aujourd’hui que les hommes politiques fassent preuve de responsabilité, qu’ils oublient leur ego, les intérêts politiques et personnels pour mettre l’intérêt du Sénégal au-dessus. Qu’ils s’assoient, discutent avec les gens, fassent preuve d’humilité parce que c’est maintenant qu’il faut absolument discuter, au moment où nous avons le pétrole, le gaz. Si les gens sont divisés, je vous assure, ce sont des entreprises multinationales qui sont beaucoup plus puissantes que les Etats. Si elles arrivent à nous diviser, elles l’ont fait au Congo Brazza… Mais si nous sommes unis, avons la même vision sur les ressources et pour dire que : ‘’Ah, sur toutes ces questions-là, si on touche à Pierre, on a touché à Mademba ou Massamba’’, je pense que là, on pourra nous défendre en tant que Peuple.

Vous avez mené la médiation entre le pouvoir et l’opposition. Qui n’a pas été réceptif à ce dialogue-là ? Est-ce le pouvoir ou l’opposition ?
Moi j’ai fait la médiation, mais je ne voudrais pas dans le contexte actuel faire un tracé qui peut faire mal à l’un ou à l’autre. Je l’ai fait exprès, parce que nous allons vers une situation qui ne va pas être facile de mon point de vue. Je pense que c’est un des processus électoral les plus difficiles de l’histoire du Sénégal. J’ai comme l’impression que c’est ce qui est en train de se passer parce que ce qui est en train de se passer, c’est inédit : A tort ou à raison, nous avons deux candidats (Karim Wade et Khalifa Sall) qui ne sont pas des moindres, qui sont exclus du jeu. Quel que soit le prétexte, ça va avoir des effets, c’est sûr dans le processus électoral. Quand ? Je ne sais pas. Comment ? Je ne sais pas. Donc, c’est pour cela que j’ai dit qu’il faut être lucide, analyser les choses froidement et regarder les problèmes là où ils sont et y mettre le doigt. Le problème, c’est que ce n’est pas le pouvoir, c’est-à-dire une opposition qui est faible aussi, qui ne sait pas où donner de la tête, ça aussi c’est un problème pour la démocratie sénégalaise.

Et divisée ?
Il y a une véritable pathologie de la démocratie sénégalaise. On ne peut pas dire que tel est responsable, tel n’est pas responsable, mais la politique est malade. Elle est malade aussi d’une certaine manière des politiciens et de la manière de faire de la politique. Donc, il faut s’asseoir, discuter et voir comment on peut changer ça.

Vous parlez des cas Khalifa Sall et Karim Wade. Vous avez dit quelque part que Macky Sall est un Président que plus rien ne peut arrêter par rapport à la révocation de Khalifa Sall. Qu’est-ce que vous pensez de ces deux cas-là ?
On va vers des situations difficiles où il faut essayer de parler avec les uns et les autres. Peut-être, si je suis avec certaines autorités pour leur parler, je vais leur dire ce que je pense. Et quand je suis avec eux, je leur dis ce que je pense, il me semble que c’est la méthode la plus efficace. Du point de vue de ma position actuelle, sur beaucoup de choses, j’ai déjà dit sur les deux, j’ai écrit, ceux qui me lisent savent.

Il y a eu quand même évolution, la révocation de Khalifa Sall et Karim Wade qui ne peut pas être électeur…
Tout ça, j’en ai parlé très fort même. Je ne reviens pas là-dessus.

Oui, mais c’est important de le rappeler aussi…
Je ne veux pas encore entrer dans la polémique dans les… Il faut me comprendre.

Ce n’est pas le président de la Raddho et du M23 qui parle ?
Non, ce n’est ni le président de la Raddho qui parle ni celui du M23. C’est un tout petit peu le doyen des organisations de la Société civile qui s’est assagi. Maintenant, les gens qui lisent mes tweets (rires) savent tout de même que je mets le doigt là où il faut de temps en temps, voilà.

Dans ce contexte-là, que doit faire la Société civile ? On ne l’entend pas…
Non, il est évident que nous tous on est dépassé et surpris par la situation actuelle. Tout le monde est surpris et c’est ça le problème. Mais la Société civile est en train de s’organiser, déjà on a fait les Assises à Gorée, on a sorti un papier, on a mis en place aussi un certain nombre de recommandations pour faire le suivi. La Société civile va encore se retrouver pour faire le suivi. On est en train de préparer le travail entre nous, même moi je suis dedans, j’ai mon projet. Maintenant, le moment venu, vous serez au courant.
Le 28 septembre, on organise quelque chose à Osiwa sur le processus électoral, pour un processus électoral transparent, démocratique, apaisé ; donc le rôle de l’Administration. C’est une bonne occasion pour qu’ils viennent s’expliquer, comment s’arranger pour qu’on ait des élections transparentes et démocratiques, le rôle des organes de régulation, ça va être modéré par Kader Boye qui est quand même un des pères du Code électoral consensuel. Nous avons pris notre rôle de façon positive. C’est pourquoi on évite certains trucs.
De toute façon, je n’ai pas parlé de façon directe, ni de Khalifa ni de Karim Wade. Mais quand j’en parle, c’est juste quand je parle d’une justice indépendante. C’est extrêmement important qu’on ait une justice indépendante dont les décisions ne soient pas contestées à l’extérieur des frontières du Sénégal.

Il y a l’arrêt de la Cedeao…
Déjà le texte de la Cedeao vous le lisez, si vous déconnectez ce qu’on appelle le juridisme des droits de l’Homme, il ne reste pas grand-chose. Et en réalité, une des faiblesses de l’Etat de droit en Afrique, c’est la déconnexion entre la justice et les droits de l’Homme. Je donne un exemple très clair, le Benin : ils ont une justice indépendante, mais ils ont une commission nationale, un peu comme le Sénégal, qui ne marche pas. Cela veut dire que ce n’est que la justice, ce n’est que le droit et les droits c’est même au-delà de l’Etat de droit, c’est cela qui est important.
Quand vous prenez le Sénégal, c’est pareil. On a une justice, mais j’en dis ce que j’en pense. Quand on prend par exemple les droits humains, la justice c’est une régression, il faut quand même bien le reconnaître. Il faut corriger ça très vite. Par exemple, aujourd’hui avec l’histoire du parrainage, on dit que ce sont des gendarmes, ce ne sont pas des gendarmes etc. Si on avait une commission nationale des droits de l’Homme, ce serait les premiers à aller sur le terrain et à parler. La commission des droits de l’Homme est là pour protéger le citoyen contre l’Etat, parce que l’Etat est trop fort. C’est pour ça qu’on met des contre-pouvoirs, que ça soit la Médiature, la Commission nationale des droits de l’Homme, ils défendent le citoyen contre l’Etat.
Les dysfonctionnements de l’Etat sur un individu, c’est rien du tout. Donc pour vraiment avoir une véritable indépendance, la Commission des droits de l’Homme doit faire des enquêtes et elle publie. Maintenant, si on dit vous les gendarmes êtes accusés et vous faites les enquêtes comme vous êtes accusés, c’est ce qu’on appelle un conflit d’intérêts et c’est pour ça qu’il y a intérêt à avoir une commission nationale. C’est pourquoi il y a intérêt à faire à la fois la jonction Etat de droit, justice et droits de l’Homme. La déconnexion, ça crée des failles, des dysfonctionnements et également une faiblesse dans la protection des citoyens. Ça crée aussi ce qu’on appelle l’insécurité judiciaire. Donc, il est important de connecter les trois. Si vous les déconnectez, vous allez avoir l’histoire de Karim Wade. C’est vrai, ce n’est pas vrai et, on va en parler jusqu’à demain, les gens ne seront pas d’accord. De même que Khalifa Sall, parce que aussi faire le juridisme même sans vraiment prendre en compte les droits de l’Homme, mais vous êtes à côté. Et quand vous lisez la décision de la Cour de justice de la Cedeao, qui est une Cour des droits de l’Homme, quand elle vous sort les problèmes d’une arme de justice équitable, quand elle vous sort les questions qui sont la présomption d’innocence. Mais dans les juridictions anglaises, un accusé ne parle que devant son avocat et ça ce sont des noyaux durs en matière de droits de l’Homme. Et si vous les faussez, vous faussez le reste. Maintenant si vous faites le dysfonctionnement, à partir de ce moment-là vous faites du «judiciarisme». C’est très formel et cela crée un malaise et une division également. Souvent on dit qu’il faut régler le problème de la redevabilité, de la reddition des comptes. Là aussi, il faut le faire dans l’équilibre, c’est-à-dire que les gens soient aveugles à la sensibilité politique des gens qu’on poursuit. Ce qu’on regarde, c’est le délit et non l’appartenance politique, celui qui a fait le délit on le poursuit. Moi je l’aurais fait, je prendrais un de mes gars je le juge, je prends un autre je le juge. Si je prends les gars de l’Etat, la population ne dira rien. Mais si vous poursuivez d’un seul côté, c’est à partir de ce moment que vous criminalisez ce qu’ils sont. Vous ne le poursuivez pas parce qu’il y a ce délit, mais parce que c’est eux qui ont fait le délit. Ce n’est pas le délit qu’on incrimine, mais en réalité celui qui le fait et qui n’est pas avec moi ou qui me gêne.
On est dans une situation de débat national, des moments d’élection présidentielle où il y a une exposition des libertés, liberté d’organisation, liberté d’expression et liberté de manifestation. Donc, on ne peut pas arrêter les gens pour ça aussi et ce sont ces moments de débat national qui sont des moments culminants. Il faut que la population en profite pour sortir ce qui marche et ce qui ne marche pas, ce qu’on veut que le Sénégal soit. Que cela ne soit pas un débat monopolisé par les politiques. Pour que ça soit intéressant, il faut qu’il y ait un impact, des changements. Il nous faut une citoyenneté capacitaire. Cela veut dire une citoyenneté capable d’influencer la politique et les décisions et c’est avec l’aide de la presse et la Société civile qu’il faut le faire, en disant : ‘’Vous, les politiciens, vous n’avez pas le monopole des pensées les plus justes, vous n’êtes pas détenteur des vérités.’’ A partir de ce moment, le débat devient plus intéressant.
Il me semble que dans le domaine d’infrastructures structurelles, ce domaine est dans l’abandon depuis longtemps. Il n’y a pas d’évolution sur ce domaine. On a une démocratie électorale, ça c’est sûr, une démocratie où on fait les élections, on départage les gens avec la quantité, ça on l’a. Mais une démocratie post-électorale, nous ne l’avons pas et nous devons la construire et c’est ça qui fera que notre démocratie sera une démocratie très solide.

Des responsables de la mouvance présidentielle s’adonnent à des achats de conscience. Et il y a une vidéo qui circulent dans les réseaux sociaux où on voit le maire de Touba qui promet 50 mille aux chefs de quartier. Est-ce que ces pratiques ne remettent pas en cause la démocratie ?
C’est vrai que les tentations de corruption existent avec le parrainage. J’ai entendu les propos de Mimi Touré et cela m’a rassuré. Elle a dit qu’il faut être très ferme contre les fraudeurs. Il y a aussi une militante Apr qui a été arrêtée. Je garde une bonne foi par rapport à ces problèmes. Mais il est évident que les tentations de corruption électorale avec le système du parrainage ne sont pas exclues. Je ne suis pas au courant de l’histoire de Touba.

Le fait d’avoir une ministre de l’Intérieur neutre pourrait-il réduire les risques de contesta­tions postélectorales ?
Si on arrive à stabiliser les institutions indépendantes et impartiales, si on a un ministre de l’Intérieur qui respecte la loi et est impartial, on est comme les autres pays. On a eu Ousmane Ngom qui était très partisan, mais il est parti.

Mais il y avait un ministre des Elections à côté…
Ah Cheikh Guèye, qui était le Dge (Directeur général des élections). Le problème de fond pour les élections, c’est de créer la confiance. Les élections, c’est la confiance. Et qu’est-ce qui peut créer la confiance ? C’est le dialogue, s’asseoir pour discuter et de se dire : ‘’Voilà la solution sur laquelle on est d’accord.’’ A partir de ce moment, on ira aux élections.
Ce n’est pas au pouvoir de dire : ‘’Moi, je propose cette solution’’, ni à l’opposition. Ils doivent avec la Société civile s’asseoir et discuter. C’est ça qui a été fait sous Abdou Diouf, c’est ça qui a été fait sous Abdoulaye Wade. Mais il faut que ça se passe maintenant sous Macky Sall. Il faut choisir les solutions consensuelles en matière électorale.

Dans cette seconde partie des «Marches du Quotidien», Alioune Tine dénonce la situation à l’Aps et le manque de soutien conséquent de la profession

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