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Il aurait été encore difficile pour l’opposition d’expliquer sa politique de la chaise vide autour de la table d’un dialogue politique auquel continuait d’appeler le Président Macky Sall. Le refus systématique des responsables de partis d’opposition de répondre à ces appels avait fini par les présenter comme des nihilistes et les mots d’ordre à la population de se mobiliser pour imposer un rapport de forces au régime du Président Macky Sall étaient suivis de manière timide. En conséquence, le Président Sall ne s’empêchait guère de dérouler ses actions, notamment un processus politique et électoral dont les résultats se sont révélés être au détriment de l’opposition qui avait refusé de s’associer aux discussions et autres négociations. Les formations politiques qui avaient refusé de prendre part aux travaux de la Commission nationale de réforme des institutions ou aux séances de dialogue politique autour du processus électoral conduites par l’ancien ambassadeur Abdoul Aziz Ba en ont eu à leurs dépens. En dépit de l’absence de l’opposition, des réformes ont été menées inexorablement et les choix opérés lui ont été appliqués sans lui faire le moindre cadeau. Ainsi, le nouveau processus de dialogue politique engagé à l’initiative du Président Sall, au lendemain de l’élection présidentielle du 24 février 2019, ne pouvait connaître le même sort que les précédents. L’opposition, de guerre lasse, a consenti d’y prendre part, en posant cependant une condition, à savoir la désignation d‘une «personnalité neutre» pour conduire le dialogue. C’est une condition minimale, même si a priori on pourrait croire que la condition posée par l’opposition pourrait s’avérer impossible à satisfaire, car il aurait été véritablement impossible de trouver une personnalité sur qui un camp ou un autre ne trouverait un motif de récusation pour proximité, accointances ou on ne sait encore quel autre penchant. Même si on peut se demander véritablement quelle influence déterminante le facilitateur ou le médiateur pourrait-il avoir sur le cours des discussions, leur objet ou leurs conclusions pour pouvoir flouer un camp ou un autre.
Seulement, le Président Macky Sall a sauté sur cette ouverture pour accepter la désignation de cet oiseau rare. On en est à l’heure de la désignation de cette personnalité et aucun nom d’homme ou de femme ne semble pour le moment faire l’unanimité. Des noms ont été agités çà et là pour être récusés par l’un ou l’autre camp. Les organisations de la société civile ont proposé des noms, des partis politiques du pouvoir ou de l’opposition ont de leur côté proposé d’autres noms. Quelle autorité religieuse ou morale mettrait-elle tout le monde d’accord ? On constatera qu’aucun chef religieux musulman, dans notre pays, n’a la vocation, encore moins la posture, pour permettre aux acteurs politiques de dialoguer sereinement. Peut-être qu’il faudrait aller la chercher au cimetière. Dans de nombreux autres pays, le clergé catholique, qui y jouirait d’une large crédibilité ou respect, s’était dévoué à conduire le dialogue politique. Il faudrait faire preuve de l’audace à revendre pour charger un missionnaire de l’Eglise catholique d’un pareil sacerdoce au Sénégal. Son chef, monseigneur Benjamin Ndiaye, a quelque part entamé son autorité morale par certaines prises de position. Dans les travées de l’Eglise catholique, des brebis ont pu exprimer leur désappointement ou leur incompréhension de l’attitude peu objective de l’archevêché de Dakar.
Il s’avère donc quasi impossible de faire l’unanimité autour d’une personnalité pour conduire le dialogue politique. «Ce n’est peut-être pas une affaire de cynisme, ni même de pragmatisme», pour reprendre le mot de Alain Badiou, mais il reste que la classe politique pourrait au moins se retrouver autour d’une règle toute simple pour désigner la personnalité qui aura à conduire le dialogue. Pourquoi ne demanderait-on pas à chaque camp de désigner une liste de deux personnalités et de procéder à un tirage au sort pour désigner celle qui aura la charge de conduire le dialogue politique ? Une telle démarche pourrait comporter une part d’ambiguïté or, comme l’enseignait Jean François Paul de Gondi, plus connu sous le titre du Cardinal de Retz, «on sort toujours de l’ambiguïté à ses dépens».
Le possible consensus autour de Babacar Touré
Le Sénégal ne saurait manquer de personnalité crédible pour permettre à sa classe politique de dialoguer. Des intermédiaires ont eu à rendre, en toute discrétion, d’éminents services à la Nation pour consolider le système démocratique dans des périodes de crises ou de tensions politiques. On distinguera parmi ces gens le patron du groupe de médias Sud communication, Babacar Touré. L’homme n’est demandeur de rien du tout. Mes oreilles vont siffler quand il lira ces lignes. Babacar Touré s’est voulu en retraite de «tout» depuis qu’il a fini sa mission à la tête du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra). D’ailleurs, c’est l’éclatante réussite de sa mission à la tête du Cnra qui renforce sa crédibilité et sa capacité à conduire un dialogue politique dans son pays. Nous disions à ce propos, dans une chronique en date du 20 août 2018, intitulée les «Leçons de BT», que «Babacar Touré aura donc incontestablement réussi sa mission à la tête du Cnra. Il se voudrait désormais en retraite de ‘’tout’’. Mais force est de dire que le Sénégal, dans le contexte actuel, aura encore besoin de son entregent, de son intelligence, de sa sagesse et de sa capacité à établir des passerelles entre acteurs publics».
Cette appréciation, nous n’étions pas le seul à l’avoir sur l’homme. Combien de responsables politiques de tous bords lui ont délivré un satisfecit et nous ne trahirons pas un secret en indiquant que sa résidence de Ngaparou est un lieu de conversation obligé pour tout acteur politique ou social qui compte au Sénégal ? Sur Babacar Touré, le témoignage du Président Macky Sall, lors de la cérémonie de remise du rapport du Cnra en 2018, demeure on ne peut plus édifiant. Macky Sall lui a confié publiquement : «Vous avez été constant et vous êtes un homme de conviction. Je vous sais ferme sur les principes. Je vous sais tout aussi flexible, pédagogue, plutôt persuasif. Vous avez fait montre de générosité, d’esprit fédérateur autour des principes d‘impartialité».
Rien n’indique que Babacar Touré accepterait le sacerdoce de conduire le dialogue politique, mais il a tous les atouts pour le faire. Il a la forme physique nécessaire pour la mission et il jouit de respect et de considération de la part de tous les principaux acteurs politiques, ainsi que de la société civile. On peut avoir des divergences de vues avec Babacar Touré, mais on le respecte pour autant. Son parcours en témoigne. Depuis la création du magazine Sud Hebdo en 1982, qui deviendra Sud Quotidien en 1993, avant de voir naître dans ses flancs la radio Sud Fm en 1994, une école de formation de journalistes et de communicants, Issic, en 1996 et des initiatives mortes-nées comme La chaine africaine (Lca), du fait d’ostracisme de la part des pouvoirs publics de son pays, Babacar Touré a toujours tenu son rang et sa posture de vigie de la démocratie. Les régimes du Président Abdou Diouf ou de Abdoulaye Wade ont eu à croiser le fer avec lui. Babacar Touré est resté égal à lui-même, farouchement attaché à l’éthique et aux bonnes pratiques de sa profession. Les intimidations et autres menaces ou représailles n’ont jamais eu raison de ses convictions. Quand le Président Macky Sall avait réussi à le convaincre de prendre en charge le Cnra, nous disions, avec la voix de tous les professionnels africains des médias, que «le Président Sall avait choisi le meilleur de nous tous». Son mandat de six ans à la tête de cette institution nous aura confortés. Babacar Touré est incapable de compromission. Ce n’est pas à 68 ans qu’on va changer un homme qui s’est déjà réalisé sur les plans professionnel et social. Il a l’expérience des évolutions politiques et institutionnelles du Sénégal des 40 dernières années.
Ce serait franchement une autre forme de reconnaissance du mérite d’un homme qui a contribué positivement aux fortifications du système démocratique de son pays. Sud Fm avait démarré ses programmes le 24 mai 1994, comme l’un des pionniers des médias audiovisuels privés en Afrique. 25 ans après que son promoteur soit reconnu serait un superbe témoignage du rôle positif des médias dans nos sociétés.
Comme s’ils ne voudraient pas mettre tous leurs œufs dans un même panier, des responsables politiques, du pouvoir comme de l’opposition, évoquent la possibilité de mettre en place un duo pour conduire le dialogue politique. Si cette formule permettrait de satisfaire tout le monde, on pourrait songer à mettre en selle Mme Marie Angélique Savané pour former une équipe avec Babacar Touré. Mme Savané est connue pour son combat politique et son parcours professionnel qui l’autorisent à des responsabilités du genre. Elle a eu à conduire des missions internationales importantes, notamment dans le cadre du Mécanisme d’évaluation des pairs (Maep), mis en place par l’Union africaine. On ne voit pas un homme politique jeter la pierre à Marie Angélique Savané en l’accusant d’éventuelle compromission.
Les fausses certitudes d’un dialogue politique
Le Pr de droit public, Jacques Mariel Nzouankeu, invité de la rubrique «Les marches du Quotidien», indiquait que le dialogue politique «peut apaiser la société». Il offre en quelque sorte un espace de respiration pour la démocratie. Nous oserions ajouter que le dialogue politique n’est pas pour autant une panacée. La preuve est que dans l’histoire politique du Sénégal, aucun dialogue politique n’a pu éviter des soubresauts souvent violents. Il n’y a jamais eu de dialogue ou de pourparlers politiques incluant tous les acteurs politiques. Aussi, ce sont les acteurs du dialogue qui sont toujours les premiers à remettre en cause les conclusions. On ne peut donc que s’étonner que le discours public veuille nous faire croire que les pourparlers conduits en 1991 par le juge Kéba Mbaye avaient pu se révéler comme une panacée pour guérir les maux et tares du système politique et démocratique sénégalais. Est-il besoin de rappeler que ces discussions avaient eu lieu après que le Président Abdou Diouf eût accueilli dans son gouvernement dit de majorité présidentielle élargie Abdoulaye Wade et certains de ses lieutenants politiques ? Abdou Diouf avait trouvé nécessaire de calmer la rue et les velléités contestataires de son farouche opposant, Abdoulaye Wade, après l’élection présidentielle de 1988 qui était fortement contestée. Cette élection avait été marquée par de graves violences électorales avec plusieurs morts d’hommes et avait vu l’arrestation de nombreux militants de l’opposition et de leurs leaders. Le juge Kéba Mbaye avait été chargé de trouver des règles consensuelles pour le processus électoral futur. Une commission cellulaire avait été mise en place sous sa direction et avait produit le Code électoral de 1992. Le Président Diouf pouvait se satisfaire du «meilleur code du monde», disait-il, goguenard et engageait ainsi son opposition à accepter les résultats électoraux générés par le processus électoral guidé par le nouveau Code. En 1993, on avait assisté aux pires élections jamais organisées au Sénégal. Qui ne se rappelle pas les fameuses ordonnances utilisées par le pouvoir et l’opposition du fait de lacunes et carences dans l’identification des électeurs ? Qui ne se rappelle pas les bourrages d’urnes et les achats publics de votes ? Qui ne se rappelle pas le blocage de la Commission nationale de recensement des votes ? Des violences électorales avaient été enregistrées à la suite de l’élection présidentielle du 21 février 1993. Kéba Mbaye qui était à la tête du Conseil constitutionnel et qui avait en charge de proclamer les résultats définitifs démissionnera en plein processus électoral, avec une lettre qui enjoignait à Mme Andresia Vaz, présidente de la Cour d’appel et donc de la Commission nationale de recensement des votes, de proclamer les résultats. Les images d’une Andresia Vaz tremblotante sont encore dans les archives. Mme Vaz s’excusera pour ne pas publier les résultats et laissera le soin au juge Malick Sow de le faire. Le juge Youssoupha Ndiaye, appelé à la rescousse pour suppléer «la dérobade de Kéba Mbaye», comme le disait le camp de l’opposition, actera les résultats de cette élection. Le Président Abdou Diouf continue toujours de fulminer sa colère «pour avoir été abandonné par Kéba, au milieu du gué». Dans sa lettre de démission en date du 2 mars 1993, Kéba Mbaye continuait de défendre son Code qui, selon lui, restait une «œuvre de premier ordre». Mais il disait s’être trompé, car il attendait de ce Code qu’il puisse «servir à l’élévation des mentalités vers l’acceptation sans réserve du jeu démocratique». Le président démissionnaire du Conseil constitutionnel assurait qu’il «n’accuse personne». Si le Code ne peut encore «produire tous ses effets», il en rejetait néanmoins la faute sur les «querelles partisanes» des hommes politiques. «J’ai le grand espoir», écrivait-il, que les politiciens sauront «très bientôt» engager une «croisade commune, profondément et largement concertée» pour la fraternité et la démocratie. Le Sénégal était au bord du gouffre.
Des violences politiques se poursuivront, avec les élections législatives qui occasionneront l’assassinat au lendemain de la proclamation des résultats, le 15 mai 1993, du vice-président du Conseil constitutionnel Me Babacar Sèye. Les contestations électorales de 1993 conduiront, quelques mois plus tard, à l’assassinat de six policiers, précisément le 16 février 1994, sur le boulevard du Général De Gaulle, à la suite d’un meeting de l’opposition regroupée au sein de la Coordination des forces démocratiques (Cfd). Des membres de la Dahiratoul moustarchidine wal moustarchidaty, ainsi que Abdoulaye Wade du Pds, Landing Savané d’Aj/Pads et tant d’autres leaders de l’opposition avaient été tenus pour responsables de ce carnage. Un autre dialogue s’ouvrira en 1995, à la faveur d’un retour de Abdoulaye Wade au gouvernement, dans les mêmes formes et les mêmes conditions qu’en 1991. Ce nouveau dialogue aura permis d’améliorer le processus électoral, mais cela ne sera pas suffisant pour éviter les hérésies des élections municipales de 1996. On tira les leçons des turpitudes du ministre de l’Intérieur Abdourahmane Sow pour induire des améliorations en direction des élections législatives du 24 mai 1998. A cette occasion, l’opposition remporta les circonscriptions de Dakar, Pikine (Pds de Abdoulaye Wade) et Linguère (Coalition de Djibo Leyti Kâ). Ces élections avaient été contestées par l’opposition, mais elles avaient pu augurer l’alternance de 2000 qui consacra la victoire de Abdoulaye Wade.

mdiagne@lequotidien.sn

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