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La disparition de l’ancien directeur du Centre marocain de la cinématographie (Ccm), Nour-Eddine Saïl, a profondément touché le milieu cinématographique sénégalais. Très impliqué dans le développement du 7e art, M. Saïl avait beaucoup œuvré pour le renforcement de la coopération entre le Maroc et les pays de l’Afrique subsaharienne.

L’ancien directeur du Centre marocain de la cinématographie (Ccm), Nour-Eddine Saïl, est décédé. Une disparition qui n’a pas laissé de marbre le monde du cinéma senegalais. L’ancien directeur de la Cinématographie du Sénégal, Hughes Diaz, a exprimé sa tristesse dans un communiqué de presse. «M. Saïl a été un ami sincère et dévoué du cinéma sénégalais qu’il considérait comme l’âme du 7ème art africain», salue M. Diaz. A la tête du cinéma marocain, M. Saïl a grandement contribué au développement du cinéma sénégalais à travers une coopération dynamique. C’est ainsi que M. Saïl a été à l’origine de la création de la Communauté des cinématographies africaines qu’il coordonnait avec le directeur de la Cinématographie du Sénégal. Philosophe, critique, homme de médias et professionnel du cinéma, Nour-Eddine Saïl s’est tellement dévoué pour le cinéma africain dans sa diversité qu’il a intensifié les accords de coproduction cinématographique entre le Maroc et les pays d’Afrique. «Cette dernière décennie (2012-2020), il s’est rendu très disponible pour notre pays en prodiguant les meilleurs conseils et modus operandi pour un dynamisme recouvré de notre cinéma national sur l’échiquier africain et international. Il a enchaîné, à cet effet, moult voyages au Sénégal et rencontres avec nos hautes autorités étatiques», souligne M. Diaz qui rappelle les belles participations de l’homme aux dernières Rencontres cinématographiques de Dakar (Recidak) et comme parrain du programme de mentorat de Cinekap Up Courts en 2019-2020. Ancien directeur de la chaîne de télévision 2M, M. Saïl est décédé à l’âge de 73 ans, emporté par le Covid-19. Il était également le fondateur du Festival de cinéma africain de Khourigba. Les médias marocains sont d’ailleurs unanimes à saluer «un incommensurable apport aux scènes culturelle et médiatique marocaines». «Ce Monsieur ne parlait que d’une seule chose, LE CINEMA et rien d’autre que du cinéma. Tout, selon lui, tourne autour de cela, le cinéma ! Le cinéma, non en tant qu’art du spectacle, mais en tant que cause humaine, le cinéma en tant que lutte permanente, le cinéma en tant que perpétuelle réflexion sur la vie et sur le cinéma lui-même, le cinéma en tant qu’oxygène qui commençait à lui manquer en ces derniers temps, suite aux restrictions générales imposées par cette maudite pandémie, et qui ont probablement précipité son départ», témoigne à son sujet le cinéaste marocain Mouhamed Mouf­tahir.

Nour-Eddine Saïl : une vie, plusieurs souffles*

Comment parler du philosophe, critique, homme de médias et professionnel du cinéma, Nour-Eddine Saïl, décédé dans la nuit du mardi à Rabat, à l’âge de 73 ans, sans être long et résumer de manière fidèle une vie faite de combats ? Très difficile, tant l’homme, dès sa prime jeunesse à Tanger, ville ouverte sur le monde où il est né en 1947, et des études de philosophie, s’est imbu de valeurs humanistes pour se faire son regard critique sur son environnement en vue de le changer positivement. Saïl, c’est d’abord l’enseignant marqué à gauche, qui s’illustre dans les débats d’idées et les combats intellectuels dans le contexte des «années de plomb Hassan II». Il écrit, participe à l’animation de la vie culturelle à travers la Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc, dont il est membre fondateur en 1973. Il a été président de cette structure qui a joué un rôle majeur dans la diffusion de la culture cinématographique à travers le royaume. Il avait, comme ses compagnons, la conviction, chevillée au corps, qu’une communauté d’hommes et de femmes voulant assurer sa présence au monde doit s’appuyer sur des images qu’elle se forge et fixe, ainsi qu’une culture bien comprise et assumée.
Ce sont ces premiers engagements qui le portent tout naturellement à être partie prenante, en mars 1977, de la Rencontre internationale du cinéma africain, devenue plus tard le Festival du cinéma africain de Khourigba, ville minière choisie parce qu’elle avait la logistique adéquate. Cette manifestation permet à Saïl et à ses amis de faire assumer au Maroc son ancrage sur le continent africain, en plus des influences méditerranéennes et arabes. Le lien sans cesse renforcé de Khouribga avec le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) est là pour confirmer cette option.
Nour-Eddine Saïl était aussi un critique d’art et de cinéma pointu dont les points de vue, appréciés et redoutés, portaient la flamme d’un amoureux lucide des créations artistiques. C’était un homme de médias (son passage à la tête de 2M, entre 2000 et 2003, a laissé des souvenirs forts aux téléspectateurs de la chaîne). Ses talents de scénariste et de producteur l’ont fait travailler avec des réalisateurs de son pays et d’ail­leurs.
L’on ne peut évoquer la vie de Nour-Eddine Saïl sans parler de son passage, pendant une dizaine d’années, à la tête de la Direction générale du Centre cinématographique marocain (Ccm, 2003-2014). Il y fait accepter par les plus hautes autorités du royaume chérifien une réactivation du Fonds d’avances sur recettes, qui permet au pays de passer de moins de cinq longs métrages au début des années 2000 à une moyenne de 20 longs métrages une dizaine d’années plus tard. Saïl n’oublie pas ses engagements à faire vivre la coopération Sud-Sud. Les accords de coproduction entre le Maroc et de nombreux autres pays africains sont là pour en attester. Le Festival du cinéma africain de Khouribga, dont il a été le président de la fondation, est le lieu où il a continué à déployer son travail pour le cinéma et la culture en général. Sans compter les appuis ponctuels informels qu’il continuait d’apporter à des cinéastes du Maroc et de l’étranger (des Africains pour la plupart). Ses options fortes pour la visibilité des cinémas du continent, et d’autres encore, sont à rappeler à l’heure où il disparaît. Pour qu’on ne l’oublie pas.
Je dois personnellement ma petite connaissance du Maroc et de ses cultures à Nour-Eddine Saïl. Entre 2004 et 2019, il m’a invité ou fait inviter à des festivals de cinéma (Marrakech, Khouribga, Ouarzazate, Tanger, Salé…) où j’ai renforcé ma culture cinématographique, rencontré des professionnels de divers horizons, et scellé de belles amitiés.

Aboubacar Demba CissokhoJournaliste, critique de cinéma
www.legrenierdekibili.com
* Souffles : du nom de la revue trimestrielle publiée à Rabat entre 1966 et 1971, date à laquelle ses activités sont suspendues par les autorités marocaines. Nour-Eddine Saïl a écrit dans cette revue littéraire et artistique, aux côtés de Abdellatif Laâbi, Hassan Benaddi et Abraham Serfaty, entre autres grandes figures intellectuelles.

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