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Ousmane Tanor Dieng est décédé hier en France, à l’âge de 72 ans. Le président du Hcct a vécu avec ses secrets d’Etat qu’il emportera avec lui. Le Ps de Senghor, puis de Diouf, a survécu avec lui, mais difficilement. Au pouvoir et, ensuite, dans l’opposition, Tanor est un homme à plusieurs vies.

Le Sénégal s’est couché dimanche sur l’oreiller du bonheur de la qualification des Lions en Finale de la Can. Et jusqu’au petit matin de ce lundi, l’on en avait que pour ce divin sauvetage face à la Tunisie. Et vite, le malheur chasse le bonheur. Vers 10h, les statuts sur WhatsApp, Facebook et autres rendant hommage aux Lions cèdent la place à la mauvaise nouvelle. «Ousmane Tanor Dieng est parti.» «OTD n’est plus.» «Décès de Tanor.»… Qu’est-ce que ça peut être rapide comme le passage de la vie à la mort ! On tempère la joie, puisque c’est un homme tempéré que le Sénégal a perdu. Qui a marqué la vie politique du Sénégal au même titre et à la même dignité qu’un président de la République. Il ne l’a pas été. Et il n’en sera pas un. Mais sa vie au Palais en tant que ministre d’Etat chargé des Services et affaires présidentiels sous Diouf en a fait un presque Président. A 72 ans, le président du Haut conseil des collectivités territoriales (Hcct) s’en va après trois ans à la tête de l’institution et une vie politique, étatique, administrative bien remplie. Il a connu le pouvoir. Le cœur du pouvoir. Et paradoxalement, il n’aime pas le mot. Pour l’histoire, son grand et mémorable entretien a été son passage à l’émission Grand jury de la Rfm du 26 août 2018, la dernière de Mamoudou Ibra Kane dans ce groupe de presse. Première question : «Vous avez été au pouvoir et en dehors du pouvoir, qu’est-ce qui a changé chez Ousmane Tanor Dieng ?» Il répond : «En réalité, rien n’a fondamentalement changé puisque lorsque j’étais -je n’aime pas dire au pouvoir- mais aux responsabilités, je me suis efforcé à vivre de manière simple, de manière humble, parce que je savais qu’un jour je ne serais plus aux affaires, aux responsabilités.» C’est l’accent, le ton et l’élégance de l’homme d’Etat qu’il a incarné. Le Président Abdou Diouf disait de son ancien collaborateur ceci : «Ousmane Tanor Dieng est un garçon remarquable, un jeune homme plein de vertus, de talent, de courage, de compétence, d’une loyauté et d’un engagement sans pareil. Vous m’avez comblé en m’élisant président du parti et votre prochain candidat, vous m’avez davantage comblé en me donnant les moyens d’y parvenir en élisant Ousmane Tanor Dieng, Premier secrétaire.»

La vie sous Diouf et Wade
C’est peut-être un contraste, OTD n’avait pas le don de l’éloquence et de l’élocution idéales pour un politique, mais séduisait son monde par son esprit républicain et sa mesure. Sous Wade, il prônait d’ailleurs «l’opposition républicaine» contre celle des invectives. Au point qu’il avait été caricaturé «politicien mou». Mais derrière ce costume qui lui est taillé, il y avait ce stratège politique, doué dans l’art de dérouter ses adversaires. Sans avoir forcément raison. Sans bruit. Voilà pourquoi on lui collait le qualificatif de «froid» qu’il opposait à ses adversaires… chauds. «Je suis préparé à recevoir des coups et à en donner quelquefois», confiait-il dans la même émission. Ce n’est pas forcément un inconvénient d’être «froid» en politique. C’est même un atout et une arme. C’est l’Etat qui est froid. Les hommes qui l’animent aussi. Ce diplomate de formation n’aime pas les coups d’éclat. Même pas ce que les journalistes attendent goulument : les petites phrases. Semble-t-il que, comme nous l’écrivions dans un portrait de lui, Diouf a compté sur Tanor pour se séparer du tout puissant ministre d’Etat, Secrétaire général de la présidence de la République. «Pour se débarrasser de feu Jean Collin, il faut démissionner le gouvernement», aurait conseillé Tanor à son mentor. Voilà ce qui balaya l’homme fort du régime socialiste. Diouf en a profité pour le limoger et le remplacer par André Sonko comme Secrétaire général de la présidence de la République. Alors, OTD, qui a semé cette graine, récoltera la haute confiance du patron du parti au pouvoir qui le promeut au poste de Premier secrétaire au 13ème congrès du Parti socialiste le 30 mars 1996 et de ministre d’Etat, ministre des Services et affaires présidentiels. Puis vint le fameux «congrès sans débat», aux dégâts qui ont ravagé le Parti socialiste avec les départs de Djibo Kâ et Moustapha Niasse. Tanor est alors la «carte» de Diouf. Et même le dauphin qui s’échouera malheureusement à la plage… de la succession. Le Ps est là, mais n’a plus son vert. Il a fini par avoir plusieurs couleurs, sous plusieurs bannières entre 1998 et 2000. Mais «Premier secrétaire», comme il était fièrement chanté par ses hommes, a tenu le cap du bateau que le Président Wade a vainement tenté de couler. Socialiste dans l’âme, Tanor refuse de faire équipage avec le successeur de Diouf qui en avait fait une obsession. «Je n’ai jamais voulu travailler avec Wade parce qu’il me fallait savoir ce qu’était l’opposition pour être un peu plus complet en termes d’expérience», se justifiait-il. C’est l’argument officiel de l’enfant de Nguéniène.

La vie sous Macky Sall, avec Khalifa Sall
Ousmane Tanor Dieng retrouvera tout de même le pouvoir, en tant qu’allié de Macky Sall. Il participe à l’élection du leader de l’Apr en 2012, puis à sa réélection en 2019. Avec lui, le solide appareil dont rêverait n’importe quel homme politique. Mais un choix contesté par certains de ses camarades qui préfèrent plutôt un Ps «fidèle à ses ambitions de reconquérir le pouvoir». Ses poulains Khalifa Sall, Aïssata Tall Sall et autres entrent en rébellion. C’est l’autre crise au Ps qui a commencé avec sa reconduction à la tête du Ps et la formule à adopter pour les Locales de 2014. Lui préfère la continuité dans Benno bokk yaakaar. Le maire de Dakar choisit sa propre liste. Et ce sera ainsi pour le référendum, lui pour le «oui» et l’autre pour le «non». Entre-temps, Khalifa Sall est envoyé en prison pour détournement de la Caisse d’avance de la ville de Dakar. C’est fini ! Tanor est accusé d’être «derrière» ce dossier ou «complice» de cette affaire qui viserait à écarter son ex-camarade de la Présidentielle. «L’affaire Khalifa Sall, je n’y suis pour rien du tout. C’est une affaire banale de gestion et moi je ne me prononce pas sur des dossiers pendant devant la justice», a-t-il souvent rétorqué. L’idylle avec le Président Sall se poursuit. Logiquement. Et tout comme l’Afp de Moustapha Niasse, le Ps de Tanor a décidé de ne pas présenter un candidat contre Macky Sall. «Je l’assume et le parti avec moi», martelait-il. Parce que, selon lui, «Macky Sall est quelqu’un qui a une capacité de travail hors du commun, qui est particulièrement déterminé, sérieux, qui connaît bien ses dossiers». Voilà pourquoi il a mobilisé les parrainages nécessaires pour son candidat et a participé à sa réélection. Il n’y a pas de doute que le maire de Nguéniène a considérablement participé à la victoire de Macky Sall à la Présidentielle. C’est quand même l’énorme écart de Mbour (132 202 voix contre 35 437 voix pour Idrissa Seck) qui a pu renverser la tendance alors que Idrissa Seck dominait largement le candidat de Benno bokk yaakaar dans le département de Thiès (120 422 voix contre 100 422). Mission accomplie.
hamath@lequotidien.sn

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