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Depuis le temps qu’on entend leurs tubes à la radio, c’est la première fois que le groupe Express va se produire à Dakar. Dans cet entretien, Jah Man, Brah et King Selmind ont expliqué les raisons de cette longue attente. Ils ont en outre abordé la question de la carrière solo de Jah Man, une des plus belles voix du pays.

Depuis le temps qu’on attend Express, pourquoi ce n’est que maintenant que vous avez décidé de faire un show à Dakar ?
Brah : Bah ça devait être le 10 février. (Rires). C’est vrai qu’on devait normalement le faire avant, mais il s’est trouvé que nous travaillions avec une maison de disque sur 2 albums. On était lié, du coup on ne pouvait pas se réveiller et dire qu’on va faire un show à Dakar. C’est ce qui explique qu’on soit resté autant de temps sans faire un vrai show à Dakar. Par contre, on tournait beaucoup dans les régions. Maintenant qu’on est libre, on a pris une date pour communier avec nos fans.

Mais derrière cette réponse, ne se cache-t-il pas une appréhension, car Dip et Elzo ont fait salle comble et Ngaaka la même chose au Grand Théâtre ?
King Selmind : Ça ne peut pas être une pression du moment qu’on a rempli les 7 000 places du stade de Diourbel. Sorano ne fait pas plus de 2 000 places. En plus, nous avons partagé des scènes ici à Dakar. On sait ce que l’on vaut. Ce n’est même pas un débat : Express va remplir Sorano.
Brah : On vient de Diourbel et pourtant on a pu s’imposer à Dakar grâce à une certaine constance. On n’a pas peur, mais il fallait juste du temps. On promet aux fans qu’à la fin du spectacle, ils n’auront pas à regretter d’avoir fait le déplacement. Il y aura un contact direct avec le public, ça sera chaud. On va jouer en live. C’est Waaliyane Band et Dj Weuz qui vont nous accompagner. Sans risque de me tromper, ça sera inoubliable.

A ce point, peut-on en déduire qu’il n’y aura pas d’invités ?
Jah Man : Il y aura Dip, Akhloubrick, Niit Doff, Admow et les parrains Ndongo et Faada Freddy. On a envie de montrer une chose : Express est un groupe qui a différentes facettes. On a un public carrément rap, un public âgé et un public plus ou moins jeune. On va essayer de faire un mélange entre cette énergie débordante de la jeunesse et la classe, disons des moins jeunes, sans oublier notre culture. Vous savez, Sorano a vu pas mal d’artistes défiler sur sa scène, chacun y a laissé une trace et Express ne compte pas déroger à la règle. Ça sera une restitution de notre carrière. On a fait tout le Sénégal parce que certains artistes ne voulaient pas quitter certaines dates. On ne refusait aucune date à nos débuts.

Parlant de vos débuts, comment est né Express ? Le grand public vous a connus avec le tube Reer…
King Selmind : On n’est pas de la même famille. On a commencé à se fréquenter à bas âge. On est plus que des frères. C’est Brah et moi qui avons commencé ensemble grâce à une collaboration que nous avons faite du temps où chacun évoluait dans son coin. C’était 2001). 3 ans après, Jah Man est venu nous rejoindre. Il s’en est suivi 13 ans d’underground. C’est le single Reer qui nous a révélés au grand public même si Sama baat avait fini de nous intégrer dans le «game». C’est en 2010 que Sama baat est sorti dans l’album Kén démoul nu dess qui avait été reconnu Meilleur album de l’année la même année.
Jah Man : Non ! Pour moi, Sama baat a eu plus d’écho que Reer. On n’était pas connu en 2010. Et du jour au lendemain, on ne parlait que d’Express. On ne connaissait pas tellement le milieu à cette époque. Je me rappelle avant le succès du single aux 72 heures hip-hop, on avait supplié les organisateurs pour jouer sur la scène secondaire. Après avoir joué Sama baat, les Simon et Fou Malade nous ont rejoints sur la grande scène. Ensuite, Express a explosé. Après, on a entendu que c’était de la chance. On a confirmé avec Reer et puis Vitamin girl est en train un ravage sur la toile. Express a toujours sorti des hits.
Il faut tout de même relativiser. Vitamin girl n’a pas eu le même écho que Reer pour le moment…
Brah : Pour comparer des morceaux, il faut regarder les registres avant tout. Reer et vitamin girl n’ont pas les mêmes registres. Reer, on parle directement à la société sénégalaise. Tout le monde se reconnaît sur ce morceau. Le message est large et le public se l’est approprié. Reer est une thérapie à cette période. C’est le triomphe de la conscience par rapport à ses propres interdits. Par contre, Vitamin girl est moins engagé que Reer. Le morceau parle d’amour. La cible est beaucoup moins large que Reer. C’est pourquoi on ne peut pas les comparer. Le succès de Reer nous a contraints de repousser la sortie de l’album Biir ak biiti. On a dû même faire une tournée nationale juste avec le single. Reer a dépassé le million de «vue» sur YouTube. Il fait d’Express le premier groupe sénégalais issu des cultures urbaines à franchir le million de «vu» sur YouTube.

En parlant de réussite, est-ce que ce succès n’est pas un trompe-l’œil ? La plupart des gens estiment que Jah Man doit faire une carrière solo. En d’autres termes, c’est lui qui tire le groupe par son talent au chant.
Jah Man : Je te facilite la tâche. Les gens disent que je dois partir du groupe et faire une carrière solo. Dire que c’est moi qui tire le groupe c’est ignorer le fonctionnement d’un groupe de musique. On ne peut pas tout faire. Le grand public n’aperçoit que le produit fini qu’on leur sert. De là, ils se font une idée de la chose, mais ils oublient qu’un groupe, c’est une stratégie. Chaque membre a un rôle. C’est la somme des efforts qui fait Express. Il faut comprendre que le chant est beaucoup plus accessible que le rap. Si on veut capter l’attention, j’ouvre le morceau avec des choses vraiment basiques. C’est comme si tu devais parler à un enfant, tu trouves une astuce pour te faire écouter. C’est la même chose que je fais. King Selmind et Brah ont une puissance d’écriture impressionnante. Ils sont plus aptes à envoyer un message fort avec leurs plumes que moi avec ma voix. En plus, je ne suis pas obligé de quitter le groupe pour faire ce que j’ai envie de faire.
King Selmind : Ce qui me dérange c’est que les Sénégalais croient que tout groupe doit se séparer à un moment donné. Ce n’est pas une règle et il n’est écrit nulle part. Il faut encourager l’union plutôt que de faire le contraire. C’est un plaisir d’entendre que Jah Man est l’un des meilleurs chanteurs du Sénégal. On est lié par quelque chose qu’on ne peut pas partager : des valeurs. Quand on attend ce genre de remarques, on le prend de manière positive. On se dit que le talent d’un frère est reconnu par tout le monde. Vous imaginez ce que cela représente ? C’est une fierté. On sait que l’album de Jah Man est attendu, mais chaque chose a son temps. Le moment opportun, il le fera avec le soutien du groupe. On n’a pas besoin de se séparer pour qu’un de nous fasse ce qu’il veut. On est en train de voir comment matérialiser ce genre de projet. Soyons patients !
Brah : J’ajoute que c’est Express qui va produire l’album de chacun d’entre nous. Il faut faire la part des choses. Il y a un groupe et une équipe. Express c’est une équipe devenue un groupe. Quand on ne peut pas singulariser le pluriel, il y aura forcément division. Laissons Express tel qu’il est !

On sait qu’il n’est pas évident que tous les membres d’un même groupe abordent tout le temps dans le même sens. Comment Express gère-t-il l’humeur de ses membres ?
(Eclat de rires) Brah : On se chamaille tout le temps sur ça. Il nous est arrivé de dire qu’on va rompre à cause d’une note.
Selmind : C’est parce qu’on est très exigeant. Si je me rends compte que le texte de Brah peut être amélioré, je ne vais pas accepter qu’il s’arrête, même s’il n’a pas envie de continuer. Il arrive qu’on valide le couplet de Jah alors qu’il veut en rajouter autre chose. C’est une lutte permanente. Chacun essaye de tirer le meilleur de l’autre. Parfois, il faut le reconnaître, c’est tendu, mais on est des humains.
Brah : Quand on a enregistré l’album Kén démoul nu dess, on s’est vraiment battu. Notre manager, Mame Malick, pleurait quand il nous voyait en venir aux mains pour une note ou une mélodie, mais les prises de tête ne durent pas. On se chamaille, puis on passe à autre chose. Pour avancer, il faut savoir se faire violence parce que le gain facile n’est jamais bon, mais aussi il n’y a jamais eu de résultat sans frottement. Ce n’est pus un secret qu’avec Jah on s’engueule souvent, mais c’est rien de méchant.
Jah : Il faut savoir qu’il y a une compétition permanente sur la rédaction des textes. Chaque membre veut avoir le meilleur du coup. Il nous arrive de découvrir le texte d’un membre le jour où on enregistre le morceau.

Vous l’avez tantôt dit : vous avez cumulé plus de 2 millions de «vu» sur YouTube. C’est bien beau, mais ce n’est pas une distinction. A quand un disque d’or ou de platine ? Pourquoi vous ne vous contentez que de millions de «vu» ?
Jah : Qu’est-ce que tu veux ? Qu’on se fasse du porte à porte pour demander aux Sénégalais d’aller regarder notre chaîne YouTube pour ajouter des «vus» ? (Rires). C’est normal qu’on se contente de ça pour ensuite prétendre à autre chose. Si on analyse la trajectoire d’Express, on s’aperçoit qu’on vise autre chose que des vues sur YouTube. On a travaillé avec la Sexion D’Assaut, on a fait presque le tour du monde. Tu connais un artiste qui n’aimerait pas avoir un disque de platine ? (Rires). On y travaille. On ne se contente pas des millions de «vu», mais on ne le rejette pas pour autant. C’est inédit et c’est comme ça. On a été primé Meilleur album de l’année et révélation et je trouve que ce n’est pas mal comme moisson.
King Selmind : On sait qu’il n’y a pas de marché au Sénégal. On sait que des artistes dépassent le milliard de «vu», mais il faut relativiser. On est 15 millions au Sénégal. Et je peux affirmer que les cultures urbaines ne comptent pas 5 millions de fans. Nos vidéos ont été regardées plus de 2 millions de fois. C’est quand même quelque chose. C’est autant de consciences, de personnes sensibles à notre message. C’est le plus important. On n’est pas insolent et j’estime que sur le plan purement musical on n’est pas mal.

Il paraît que Jah Man avait l’opportunité de signer chez Sony. Est-ce que ce n’est pas Brah et Sel­­mind qui l’avaient empêché de le faire de peur que le groupe ne tom­be dans l’oubli sans lui ?
King Selmind : (Rires). Chacun a sa propre vision des choses.

Mais Sony ne se refuse pas ?
Selmind : C’est vrai que ça ne se refuse pas, mais il faut tout de même relativiser. Est-ce que tout était réuni ? Est-ce que c’était le bon moment ? Il y avait beaucoup de paramètres à prendre en compte. Jah savait qu’il devait se construire un nom au Sénégal avant de sortir.
Brah : Ce qui a fait qu’on a été Meilleur album peut nous amener à signer avec n’importe quel major.
Jah Man : Je n’ai pas signé chez Sony parce que le contrat disait que je devais rester là-bas un sacré bout de temps alors que j’avais des obligations au Sénégal. Ensuite, c’est un label qui devait me signer pour contracter à son tour avec Sony. Entre-temps, on n’est plus lié avec ce label. Barack Adama n’arrête pas de dire qu’il veut travailler avec moi. Pour le moment, je dois me perfectionner en prenant des cours. Ce n’est pas encore le moment.

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