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«Autant on ne peut construire des cathédrales sur du sable, autant on ne peut construire une œuvre politique pérenne si elle repose sur des convictions floues, sur le reniement des valeurs auxquelles s’identifie le plus grand nombre, appréciés en termes de survie», Camarade Djibo Kâ, Discours au Conseil national 2002.

Je suis resté sans mot après l’annonce de la disparition de mon camarade Djibo Leïty Kâ. Une grande surprise, une profonde tristesse. Sa disparition m’a plongé dans une congestion intellectuelle sans précèdent. Nonobstant ma peine, le devoir m’impose ces quelques mots à l’endroit de mon camarade de parti.
Des hommages mérités ont été rendus à l’homme. Son parcours politique et administratif a été revisité. Des témoignages pour l’essentiel honnêtes et sincères. Il est vrai que certains ont tenté de casser cet élan de solidarité et d’unité nationale. Ils ne doivent mériter notre attention, car ils ont la haine tenace, une jalousie caractérisée, une lâcheté sans limite. Des contre-valeurs qu’il n’a jamais comprises, en témoignent ces lignes dans son livre Un petit berger au service de la République et de la démocratique : «La communauté humaine est faite de complexité où se côtoient quotidiennement jalousie et admiration, envie et sympathie, sans que d’ailleurs personne n’arrive, par une démarche intellectuelle rationnelle, à en comprendre les fondements et la finalité.»
Je souhaite parler de l’homme au quotidien. Cette œuvre peut être prétentieuse de ma part, mais c’est en tant que membre de l’Union pour le renouveau démocratique (Urd) d’abord, puis en tant que membre du parti, associé à la gestion au quotidien du parti, à la Direction politique exécutive (Dpe), alors que j’assumais les fonctions de secrétaire général du Mouve­ment des élèves et étudiants du renouveau (Meer) que je m’exprime. Ce qui suit donc est tiré du vécu et d’une collaboration directe entre l’homme Djibo Kâ et ma personne.
Ce qui m’a profondément marqué chez le camarade Djibo Kâ, c’est qu’il était modeste, humble même ; des valeurs que je ne me gardais pas de lui reprocher. Un homme qui a gravi tous les échelons, qui, alors très jeune, a participé à des réunions au Bureau ovale (Centre de décisions d’une puissance mondiale), et marqué de manière indélébile tous les ministères qu’il a eu à gérer. Malgré ce cursus élogieux, il est resté lui-même, cet enfant de Thiargny, ce petit berger. Il répliquait immanquablement à mes reproches par : «Hady, je sais ; ce que j’ai fait est connu de tous. Je n’ai pas besoin de le crier sur tous les toits. Rassure-toi, personne ne me marchera sur les pieds.»
DLK, c’était cet homme pétri dans la science qui était capable de mener des débats idéologiques avec Maître Abdoulaye Wade ou Monsieur Abdoura­hime Agne, mais aussi qui était capable d’échanger sur des sujets sérieux pour notre pays avec Samba Kâ, grand militant du parti qui n’a jamais lu Karl Max et qui n’a jamais connu les théories de Jean Jacques Rousseau. Un débat pour lui, c’était l’occasion de faire changer l’autre d’avis sur une question précise et l’occasion aussi pour lui de tester ses propres idées pour voir en quoi il avait tort, en quoi il avait raison, car il soupçonnait toujours chez l’autre une part de vérité. Il aimait des débats civilisés. Djibo Kâ n’a jamais été capable de traîner ses adversaires dans la boue, ni de mener des débats de personne. Il recentrait toujours ses débats et ses propos sur l’essentiel et sur les principes.
C’était remarquable de voir l’homme dans les moments de crise. Il ne perdait pas son calme. Djibo était cet homme qui ne paniquait jamais. En parlant de crise me revient à l’esprit le problème du ranch de Dolly. On était près d’une guerre civile aux conséquences désastreuses pour notre Nation. Un incertain qui le concernait doublement, lui fils d’éleveur et homme d’Etat soucieux de l’unité et de la stabilité de notre pays. Alors que toute la classe politique se positionnait sur cette question brûlante, vous ne verrez aucune ligne de lui sur ce sujet. C’était en discrétion qu’il participa à la résolution de ce contentieux. Je ne saurais partager le comment, car l’homme m’avait accueilli à la Dpe avec ces mots : «C’est ici que se gèrent les questions quotidiennes de ton parti. Ici tu connais tout, hors de ces murs tu ne connais rien.» L’homme ne politisait jamais les questions graves ou sensibles. Il se donnait la contrainte de ne jamais se prononcer sur les dossiers pendants devant la justice, de ne jamais affaiblir le chef de l’Etat sur les questions diplomatiques.
Djibo était cet homme sensible et respectueux de la dignité humaine. Il recevait debout, au seuil de sa porte, avec ce sourire innocent. Durant les rencontres, il avait toujours des mots gentils pour détendre l’atmosphère et créer ainsi un environnement productif. Il se donnait la peine de raccompagner ses invités. Ce rituel ne variait jamais chez lui et s’appliquait à tous, quel que soit le statut social des uns et des autres. Il était un homme qui était capable de ménager les ego. Sa sensibilité était surprenante. DLK avait cette morale humaniste de s’émouvoir, de pleurer devant des situations tragiques qui affectaient même des inconnus. Il était parfois plein d’humour au sens large du terme. Il reprenait souvent cette phrase de Senghor qui disait que «l’humour est le genre littéraire le plus difficile. Si on ne sait pas l’utiliser, on tue».
Djibo Leïty Kâ était ce père aimant, affectueux qui donnait le juste nécessaire à ses enfants. Jamais ces derniers n’ont fait objet de faits divers dans la presse pour des histoires de bolides sur les rues de Dakar ou de Paris et jamais pour des histoires de liquidités volées. C’est le lieu de rendre un hommage mérité à l’endroit de Madame Coumba Kâ, celle qui l’a accompagné ces 50 dernières années, partageant avec lui les moments de peine et de joie. Ce qui est frappant chez elle, c’est son caractère et sa discrétion. Monsieur Samba Diouldé Thiam, s’attaquant à Djibo, dit : «La seule chance de Djibo Kâ, c’est Madame Coumba Kâ.» Quelle belle attaque ! Un jour, alors qu’on dissertait entre jeunes sur les qualités propres à elle, Nabou Fall, grande militante de l’Urd, conclut avec cette expression pleine de sens : «C’est une grande dame.» Qu’Allah lui donne la force de faire face à cette perte immense et la place sous sa protection ! Qu’il en soit de même pour ses enfants !
Je ne saurais terminer sans adresser un message à mes camarades de parti. Nous avons tous la lourde responsabilité de porter un héritage politique et philosophique. Dans ce combat, nous avons besoin de combiner le charisme de Arona Ba, l’intelligence de Malang Cissé dit Vieux, la passion de Fatou Gassama, la fougue de Aïda Guèye, l’expertise de Khaly Niang, l’élégance de Batoura Kane Niang, l’engagement de Oumar Seck, la fécondité intellectuelle de Diégane Sène, l’idéalisme de Mbaye Sène, la patience de Amadou Thiam. Ce faisant, c’est à ce prix que nous assumerons notre devoir. Le camarade Djibo ne rappelait-il pas cette réflexion de François Mitterrand qui disait que «un militant est celui qui s’enflamme, qui regarde d’un œil inquiet et jaloux le legs de ses prédécesseurs qu’il cherche à dépasser et à surpasser». Tel doit être notre devoir de militant, tel doit être notre raison d’être.
Hady WANE
Ancien Secrétaire général du Mouvement des élèves et étudiants du Renouveau
Denver, CO USA

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