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Le premier roman de Djibril Faye est intitulé Un cri dans la nuit, titre déjà utilisé par deux romanciers (Marie Higgins Clark, Jose de Bérys) et un cinéaste (Fred Schepisi). Les comparatistes et les critiques férus d’intermédialité pourront, le cas échéant, analyser les relations qui existent entre ces productions.
Quant au livre de l’auteur sénégalais, il met en scène la culture sérère par l’onomastique, la toponymie, les us et les coutumes. Cette peinture des realia du monde sine-sine met en exergue l’univers mystico-religieux incarné par Yaalo Yeng, le seigneur de la nuit. Adoubé par des lutins, il est à la fois l’exorciste, le protecteur des circoncis, le dépositaire et le dispensateur du savoir ésotérique. Bref, il voit l’invisible comme Tokoor Waly écoute l’inaudible (Senghor). C’est pourquoi son portrait physique et la description de sa demeure sont des moments de saisissement intense pour le lecteur. Cepen­dant, le caractère emblématique et énigmatique de ce personnage n’en fait pas le coryphée de ce que l’on pourrait appeler les travaux et les jours (Hésiode) en pays sérère. En effet, l’ouvrage se distingue par la pluralité des emboîtements narratifs, la structure en mosaïque et, subséquemment, par de nombreux récits-tesselles avec, quelquefois, des intrigues inabouties. Celles-ci font de cet «opus» un texte scriptible, au sens barthien du terme. Dès lors, l’identification de la fiction première, si tant est que celle-ci existe, demeure indécidable. De la sorte, l’auteur semble privilégier, non le contenu événementiel, mais les techniques narratives : «Le roman n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture.» (Jean Ricardou).
Par ailleurs, le narrateur aborde des thèmes comme la division de la société en castes, les servitudes de la polygynie, l’émancipation de la femme, l’éducation à la spartiate fondée sur le sens de l’honneur, la solidarité et l’idéal de virilité. Puis viennent la succession des saisons marquées par les travaux champêtres, les jeux gymniques, les mariages, les naissances et les morts, etc.
Ce monde, autarcique pendant longtemps, finit par s’ouvrir à l’islam, même si le paganisme reste vivace. De plus, la culture occidentale y pénètre insidieusement par l’école, la médecine et par son credo égalitaire. Donc, nombre de croyances sont ébranlées. Alors, l’auteur en tire une belle leçon de réalisme humaniste. Il faut répudier la phagocytose d’une culture par une autre et prôner l’osmose et la symbiose : «L’école coranique, l’école de la tradition, l’école française, étaient […] une sorte de trépied permettant de maintenir en équilibre la marmite bouillante de la vie.»
D’autres passages du roman constituent une réflexion sur la condition de l’homme qui ne peut échapper à son destin. A ce propos, le conte dit par la grand-mère de Bigué, apparaît comme une mise en abyme qui accroît l’insolite et exerce une fonction critique : un homme éprouve une peur panique à la vue des cornes d’un bovin. Malgré toutes les précautions prises (il se cache dans un grenier), il sera mortellement atteint par les cornes d’un taureau jetées, sans volonté de nuire, par l’égorgeur. A la fin de cet ethno-texte, les réactions des auditeurs consacrent la polysémie de l’œuvre littéraire. Le destin de l’homme réside aussi dans une vie éphémère marquée par l’avachissement au fil des ans (Bigué, l’Aphrodite sérère devient flasque et ratatinée), le vieillissement et la mort inéluctable. De plus, cette existence pitoyable est la réitération de gestes et de gesticulations in­compréhensibles. C’est ce que suggèrent la composition cycli­que et le début in medias res, technique qu’Horace vantait déjà chez Homère (le vieux Diogomaï ressasse ses souvenirs avant de céder la place au jeune homme qu’il fut). Evidemment, cette évocation du sort misérable de l’être humain renvoie à un intertexte ronsardien, camusien et mythologique.
En définitive, par une excellente maîtrise de la narratologie et un style qui procure le plaisir du texte (Roland Barthes), l’auteur décrit des valeurs traditionnelles qui risquent de tomber en déshérence, tout en exprimant l’inanité de toute lutte contre notre état de déréliction ou contre le destin implacable. Cette vision pessimiste transparaît, en filigrane, dans le titre. Assuré­ment, les sonorités nasales et la voyelle aiguë (i) traduisent la cacophonie et l’acuité du long cri d’angoisse qu’il nous arrive de pousser en pleine nuit.
Serigne SYLLA
Formateur à la Fastef

1 COMMENTAIRE

  1. Mon avis est que le roman, c’est toujours à la fois le contenu événementiel et la technique narrative. On ne lit pas seulement pour s’extasier sur cette dernière.
    Quant à la note de lecture de M. Sylla, rien à dire si elle s’adresse à des initiés et à eux seuls. Sinon, elle gagnerait à être simplifiée pour être plus abordable par le commun des lecteurs.

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