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La troisième fois aura donc été la bonne pour Joseph Biden, le nouveau Président des Etats-Unis d’Amérique. Endurant et optimiste, celui qui aime à dire que ce n’est pas tant le nombre de fois que l’on est battu qui importe, mais c’est la vitesse à laquelle on est en mesure de se relever pour repartir à la bataille qui importe le plus. Le Président élu est à la manœuvre, son administration va pouvoir prendre forme et au fil des jours et des semaines, l’Etat américain va retourner à l’orthodoxie républicaine qu’il n’aurait jamais dû quitter.
Si le parti Républicain qui depuis très longtemps a commis la grave erreur de laisser à Donald Trump les mains libres, et dans l’organisation du parti et dans l’administration du pays, ne se ressaisit pas très vite, sa restructuration au lendemain de cette défaite n’en sera que plus difficile, et l’élection de mi-mandat de 2022 qui pointe à l’horizon dès l’investiture du tout nouveau Président en janvier pourrait aussi lui être fatal. Le fait est qu’aux Etats-Unis, le mandat des représentants à la Chambre n’est que de deux ans, deux courtes années, vite passées, ce qui fait que, une fois qu’ils sont élus, les représentants retournent aussitôt à leurs circonscriptions pour dérouler leur action et se projeter déjà dans l’avenir.
En attendant cette nécessaire et indispensable restructuration pour donner au parti Républicain un visage autre que celui de Donald Trump, arrogant et grossier, xénophobe et misogyne, sulfureux et ultraréactionnaire, compulsif et déroutant, le désormais futur ex-locataire de la Maison est appelé à faire ses valises et à rendre les clés. Il ne lui restera que l’amertume et la haine qu’il aura passé tout le temps de son unique mandat à distiller à tous les niveaux : vis-à-vis de tous ses adversaires Démocrates, la haine dans le rapport aux communautés (notamment noire et latino) qui font partie intégrante de la Nation américaine, la haine par le démantèlement systématique de tous les accords et programmes mis en place par l’administration de son prédécesseur Barack Obama (l’accord sur le climat, celui sur le nucléaire iranien, vis-à-vis de Cuba, et au plan de la politique nationale, l’accord crucial sur l’assurance-maladie, etc.) sans jamais poser une alternative fonctionnelle et crédible, la haine dans les rapports avec le reste du monde aussi bien vis-à-vis des institutions internationales (comme l’Onu, l’Oms, l’Omc, etc.) que vis-à-vis des autres Etats partenaires des Etats-Unis, dans un monde devenu multipolaire et où le traitement de questions transversales telles que la sécurité et le changement climatique entre autres, ne peut se faire sans une approche multilatérale.
Pendant quatre ans, les Américains comme le reste du monde n’ont été que trop habitués à un Président qui a fait fi non seulement de toutes les règles de bonne conduite des affaires d’un Etat organisé mais qui par ses sorties toujours plus fracassantes les unes que les autres (pour sans aucun scrupule coller un sobriquet à un adversaire politique dérangeant ou pour insulter tout un pays ou toute une communauté) donnait l’impression d’être comme le plus indiscipliné et le plus incorrigible élève dans une cour de récréation d’école.
En démocratie, c’est l’élection présidentielle qui départage les aspirants à l’exercice de la plus haute fonction exécutive du pays. L’élection présidentielle américaine qui connait son épilogue marque comme la fin de la récréation et l’exclusion du plus indiscipliné et du plus incorrigible élève que l’école ait jamais eu, quelqu’un qui a toujours pris sa fonction de Président comme une activité récréative ludique (entre tweets à n’en pas finir, esclandres tous azimuts, et même des parties d’un jeu dangereux avec la cohésion nationale en manipulant le feu de la division communautaire et de la confrontation ouverte), un élève qui croyait pouvoir redéfinir les règles de bonne conduite au sein de l’établissement…
Le Président qui aimait les dirigeants autocrates et presque tout-puissants dans leurs pays respectifs et qui aurait aimé être et pouvoir faire comme eux, comme Vladimir Poutine, Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan, et surtout Kim Jong Un, ne sera plus qu’un homme du passé. Tout au long de son exercice du pouvoir, Donald Trump a été déçu du fait que la Présidence américaine ne lui octroyait pas autant de pouvoir qu’il le souhaitait, surtout au plan interne où les marges de manœuvre du chef de l’exécutif fédéral américain sont strictement encadrées. Mais c’est cela la nature de la démocratie américaine, et de toute démocratie digne de ce nom.
Le pays est certes divisé selon des clivages identitaires très marqués, mais les manifestations de colère et de frustration de l’électorat de Donald Trump n’iront pas au-delà de quelques échauffourées. Il nous semble que progressivement, les ténors du parti Républicain prendront leurs responsabilités pour ne pas sombrer dans le ridicule. Ils prendront leurs distances avec le désormais ex-Président et commenceront à se projeter dans l’avenir. De plus, il ne fait pas de doute qu’aucun juge ne suivra le désormais ex-Président dans ses desiderata. Les recours devant la justice visant à invalider le scrutin par-ci par-là sont peine perdue et n’aboutiront à rien.
En dépit des clivages identitaires et des tensions raciales, les Etats-Unis d’Amérique ont une formidable capacité de se remettre de crises graves, et de se renouveler. Les exemples font foison dans l’histoire du pays. Ce qui se déroule sous nos yeux n’est même pas une crise. La confusion électorale ayant accompagné l’avènement de Georges W. Bush en 2000 était un précédent dans l’histoire du pays, et le remue-ménage qui se passe avec l’élection de Joe Biden n’ira pas jusque-là. Ce remue-ménage révèle davantage le mauvais caractère du perdant et ne sera qu’un épiphénomène.
L’idée que le Trumpisme est vivace et qu’il peut encore faire mal est une aberration. Dans une certaine mesure, cette élection était un référendum sur le personnage de Trump lui-même. En le congédiant massivement (par le taux fort élevé de participation au scrutin) et sans nuance (par un résultat qui à terme sera sans appel), les électeurs ont manifesté combien ils ne voulaient pas du Trumpisme. Il s’y ajoute que ce qui fait toute la pertinence du système de grands électeurs par rapport au suffrage universel direct, c’est qu’en mettant en place le système de grands électeurs, les Pères fondateurs ne voulaient pas qu’avec le suffrage universel direct qui départage les candidats sur la base du vote populaire, le candidat perdant puisse une fois le scrutin passé, gêner l’action du Président élu en s’appuyant sur le pourcentage du vote populaire qu’il a obtenu. C’est le système de grands électeurs qui, en laissant les coudées franches au Président élu, permet à ce dernier de dérouler son action sans le souci d’être entravé. C’est le système de grands électeurs qui fait que le perdant de l’élection présidentielle américaine, c’est quelqu’un qui se fait vite oublier : après tout, que sont devenus Al Gore, Mitt Romney, Hillary Clinton (et aussi loin que l’on pourrait remonter dans le temps) au soir de leur défaite électorale ? Comme, on l’a vu, ils sont retournés à leurs activités personnelles, souvent en cherchant à rester utiles à leur pays sous une autre façon et dans un autre domaine. De plus, une fois l’élection terminée, le renouvellement de la classe politique américaine est tel que les acteurs retournent à leurs circonscriptions et les aspirants à une fonction pour la prochaine élection commencent déjà à se faire entendre, ce qui fait que le nouveau perdant devient progressivement et inexorablement un homme seul et un homme du passé.
Ce qui va éteindre le Trumpisme ? Eh bien ! C’est une bonne gestion de la crise du coronavirus, une gestion responsable et efficace, de nature à en réduire les contrecoups sur le vécu quotidien des Américains et à relancer aussi vite que possible la machine économique. Une fois que le pays s’approchera du plein-emploi et que le virus commencera à faire moins parler de lui, en termes de taux de contaminations et de décès, que la nouvelle administration sera en place et le chef d’orchestre du Trumpisme (Trump himself) n’est plus aux commandes de l’exécutif fédéral, le Trumpisme se réduira comme une peau de chagrin. Sinon, les frustrations de son électorat de base, les nationalistes blancs racistes et xénophobes qui ont tant fait parler d’eux tout au long de son mandat et au cours de l’élection qui connait son épilogue, ces frustrations-là, elles ne datent pas d’aujourd’hui et elles sont appelées à s’accentuer pour une raison historique majeure et surtout inévitable : aux Etats-Unis, les Blancs qui ont toujours constitué la majorité de la population sont en train d’être mis en minorité depuis plus de deux décennies et dans une génération, vers l’an 2045, les statistiques démographiques indiquent qu’ils ne seront plus la majorité mais une minorité. Grâce à la méritocratie républicaine, la part grandissante prise par des membres des minorités et des populations d’origine étrangère dans les élites (professionnelle, administrative, politique) appelées à conduire les destinées de la Nation américaine, c’est cela qui explique les vociférations et autres cris d’orfraie que poussent les nationalistes blancs, qui ont toujours cru que leur pays où la race blanche reste encore majoritaire, leur appartenait. C’est une minorité nuisible, mais les tensions ne dégénéreront jamais au point de pouvoir déboucher sur un conflit de type civil pouvant entraver le fonctionnement de l’Etat américain.
Aux Etats-Unis, c’est l’économie qui fait gagner une élection, et en particulier l’élection présidentielle. Nous pourrions donner d’innombrables exemples à ce sujet. Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire du pays, quand l’économie se porte bien, le candidat sortant est quasiment certain de rempiler pour un second mandat, au point que l’élection est presque une formalité républicaine, politique, démocratique tant il est certain que le challenger a du mal à trouver la faille dans la gestion de l’administration sortante, la faille permettant de se poser en alternative pour gagner l’élection.
Immense et profond, est l’impact de l’état de l’économie sur le résultat du scrutin présidentiel aux Etats-Unis. En dépit de ses dérapages toujours plus tonitruants, si Donald Trump avait géré la crise du coronavirus de façon intelligente et responsable, dès le début, au point d’en réduire autant que possible l’impact sur l’économie et la création d’emplois, il aurait pu gagner. En lieu et place, tout le monde a vu ce qui s’est passé : il a commencé par railler «le virus chinois», à négliger les incidences de la maladie sur son pays, et a fini par la choper. Mais surtout, plus de 230 000 personnes en sont mortes dans son pays. A titre indicatif, les Etats-Unis représentent moins de 5% de la population mondiale mais ils totalisent environ 20% des morts liés à la maladie. De plus, à cause du coronavirus, 8 millions d’Américains de plus sont entrés dans la pauvreté, en l’espace de juste quelques semaines. Et comme si cela ne suffisait pas, les chiffres du chômage sont venus noircir le tableau. Il n’y avait déjà que trop de dégâts. C’est l’économie qui mène le monde. Les Etats-Unis en sont l’exemple le plus illustratif. En dépit des dérapages de leur Président, interrogés sur leurs motivations, jusqu’à 34% des électeurs (soit le tiers de l’électorat) ont indiqué que c’est l’état de l’économie qui était leur principale préoccupation, et qui a déterminé leur vote, loin devant les autres questions relatives à la sécurité, aux tensions entre les communautés, au rapport avec le reste du monde, à l’image que donnait leur Président, etc.
Si les tensions entre les communautés ne vont pas aller au-delà de quelques éruptions, c’est principalement et dans une large mesure parce que les institutions américaines fonctionnent convenablement : le Congrès américain n’est pas une simple caisse de résonance de l’action de l’exécutif, et les juges n’ont pas fait le choix à la fois lâche, antipatriotique, dangereux et vicieux d’être vassalisés par l’exécutif. Aux Etats-Unis, le plus jeune juge, le moins connu, le plus éloigné de Washington ne sera jamais un suppôt du pouvoir exécutif. Et aucun Président ne peut s’autoriser et se donner les moyens de créer de toutes pièces une institution de plus qu’il va pouvoir vassaliser à des fins électoralistes opportunistes. C’est la solidité des institutions qui transcendent les présidents élus, qui fait qu’une crise électorale peut être jugulée.
C’est la solidité des institutions américaines qui a sauvé le pays (en dépit de son histoire chargée et mouvementée), de toutes les crises, majeures ou non. Et c’est la solidité des institutions qui fait que l’élection qui vient de se dérouler n’est qu’un évènement et qu’il n’y aura pas de crise postélectorale…
L’élection a sifflé la fin de la récréation du plus indiscipliné élève.
Abou Bakr MOREAU
Enseignant-chercheur
Etudes américaines
Ucad

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