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Ce qui distingue le plus les pays développés des moins développés, c’est la perception que leurs habitants ont d’eux. Si je posais la question suivante : «Pensez-vous avoir des chances de réussir votre vie dans votre pays ?» à un Américain ou un Anglais, sûrement, sa réponse serait positive. Je ne suis pas sûr qu’il en serait de même si je posais la même question à un Sénégalais.
Le Sénégal a accédé à l’indépendance il y a de cela cinquante-huit ans. Jusqu’à présent, il n’a pas réussi à créer les conditions pour que ses habitants croient qu’ils disposent de chances raisonnables d’y réussir leur vie. Souvent, les jeunes Sénégalais pensent qu’émigrer en Occident est l’unique moyen de réussir.
Aujourd’hui, le défi pour le Sénégal est de créer ces conditions. Pour y parvenir, entreprendre et réussir certaines réformes sont obligatoires.
L’école sénégalaise est dans une situation désastreuse. Ceux qui ont les moyens envoient leurs enfants dans les écoles privées, et ceux qui n’en ont pas doivent se saigner pour y parvenir. Cela entraîne un système éducatif à deux vitesses. Un élève de Maristes, Jeanne d’Arc, Sacré-Cœur a de plus grandes chances de réussite que celui d’une école publique toujours en grève. Ces inégalités au début minimes s’en vont crescendo. Tandis que l’un subit des grèves, l’autre suit ses cours sans interruption. On me dira que certains élèves d’écoles publiques s’en sortent aussi bien, voire mieux que ceux des écoles privées.
Cela est l’exception plutôt que la règle. Ces élèves sont mis dans les mêmes conditions que celles des écoles privées les plus prestigieuses. Les élèves du Prytanée militaire ou de Mariama Ba sont mis dans des conditions optimales. Si tous les élèves des écoles publiques étaient mis dans les mêmes conditions, le Sénégal parviendrait à une plus grande égalité des chances. Que le quantum horaire soit respecté, que les élèves en difficulté soient encadrés, que l’orientation soit faite en fonction des capacités de chaque apprenant !
Une population bien formée doit aller de pair avec une population en bonne santé. J’ai plusieurs fois assisté à des situations déplorables dans certains hôpitaux : on refuse de soigner un patient, car il ne dispose pas de moyens financiers. J’ai vu des malades refuser d’aller à l’hôpital parce que considérant qu’ils n’y seront pas soignés. La couverture médicale universelle est une excellente initiative. Cepen­dant, elle gagnerait à être généralisée aux couches les plus indigentes de la population. Comment la financer ? Je prône une augmentation des taxes sur certains produits nocifs comme le tabac, l’alcool, les boissons gazeuses.
Une population en mauvaise santé coûte des points de croissance à l’économie du fait des absences et d’une plus faible productivité. Améliorer la santé des Sénégalais reviendra à accroître le taux de croissance. De petites structures sanitaires dans les localités aideront à prévenir les maladies les plus dangereuses et permettront d’endiguer le penchant des Sénégalais à consulter un médecin quand la maladie est à un stade irréversible. Si le Sénégal a pu maintenir le taux de prévalence du Sida à un niveau bas, c’est grâce à la prévention. Cela constitue un exemple à généraliser pour tout le système sanitaire.
A côté d’une population bien formée et en bonne santé, une autre réforme qui permettra aux Sénégalais de vouloir rester au Sénégal est la diminution du taux de chômage. Le chômage engendre la frustration et surtout l’oisiveté qui est la cause d’autres maux. Il y a quelques jours, après un combat de lutte, j’accompagnais un ami. J’assistai à une agression, six jeunes hommes rouant de coups une pauvre victime. Je ne puis m’empêcher de penser que si ces six jeunes avaient un emploi, ils ne commettraient pas ce délit.
De plus, un taux de chômage élevé est un gâchis pour l’économie. Je vais raisonner avec l’effet multiplicateur de Keynes. Sup­posons que le taux de chômage baisse. Cela créera plus de débouchés pour l’économie, entraînant un cercle vertueux : les entreprises embaucheront, permettant à l’économie de croître davantage.
Aussi, l’entrepreneuriat doit-il être stimulé, étant donné que l’Etat ne peut embaucher tous les chômeurs. S’il crée les conditions pour qu’émerge une classe entrepreneuriale, celle-ci se chargera de créer les emplois pour résorber le chômage.
Comment pourrait-il y parvenir ? Les banques ne prêtent qu’aux personnes qui disposent de garanties. Un jeune venant d’une famille pauvre ne dispose pas de ces garanties, bien qu’il puisse avoir un projet potentiellement lucratif. L’Etat peut se porter garant. Certains objecteront que l‘Etat ne peut être garant de tous les projets, d’autres y verront un moyen de se procurer de l’argent facile, sans risque, car l’Etat est garant – ce qu’on appelle aléa moral : assurer son bien pousse à prendre des risques inconsidérés ou à le négliger, car l’assureur paiera. Cepen­dant, je vois l’esprit entrepreneurial çà et là, je vois ces jeunes vendre des vêtements usagés en marchant sous un soleil ardent, je vois cette volonté de s’accomplir. Aussi, encouragé-je cette méthode de financement de l’économie ([i]le taux de recouvrement de la Grameen Bank, précurseur du microcrédit, est de 98%).
Les promesses «que tous ceux qui n’ont pas d’emploi lèvent la main, dès que je serai élu, je leur chercherai du travail» sont des slogans de campagne. Pour créer des emplois, il faut une classe entrepreneuriale dynamique que l’Etat accompagnera par la fiscalité et l’aide au financement.
Un système de santé performant et un secteur éducatif de qualité créent les conditions pour qu’émerge une jeunesse plus confiante en elle-même et qui dispose des outils nécessaires afin de concourir dans la bataille de la vie. Ainsi, elle pourra entreprendre les actions nécessaires pour améliorer son sort, et par ricochet, permettre au Sénégal de parvenir au développement.
Si les jeunes Sénégalais commencent à croire qu’il leur est possible de rester au Sénégal et d’y réussir leur vie, le Sénégal fera un pas décisif vers le développement. La perception que les habitants ont de leur pays détermine son niveau de développement. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, faisons un sondage pour nous en rendre compte. Point de fatalité, les boat-people ont cessé quand les pays asiatiques ont commencé à devenir des terres d’espoir pour leurs habitants. Cinquante-huit ans après notre indépendance, c’est le défi que doivent relever le Sénégal et les Sénégalais.
[i] www.jeuneafrique.com/126418/societe/la-grameen-bank/
                     
Moussa SYLLA
 www.moussasylla.com

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