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Insultes, attaques personnelles, l’espace public se vide des débats contradictoires et scientifiques. Syndicalistes, politiques, sportifs et autres acteurs versent aujourd’hui dans cette pratique qui détourne l’opinion de l’essentiel. Assane Diouf peut se rhabiller.

Assane Diouf a fait des émules. Moustapha Diakhaté insultait le khalife général des Tidianes alors que Bassirou Fall avait créé un faux profil Facebook pour s’attaquer aux Mourides. Les délits qui ont conduit Assane Diouf en détention, à savoir trouble à l’ordre public, injures par le biais d’un système informatique, outrage à un ministre du culte et diffamation, ont été retenus contre eux.
Aujourd’hui, l’espace public s’est transformé en un espace de la polémique où les bouches rouges et colériques sortent des mots dépourvus de toute élégance. Ils piquent et blessent. L’intelligence a cédé la place à l’outrecuidance. L’excès et l’instinct ont pris le dessus sur le respect et la maîtrise. Il n’y a plus de limites pour les insanités. Et ce n’est plus une affaire d’analphabètes. Ceux qui s’illustrent le plus souvent sur le terrain de la violence verbale ces temps-ci sont ceux qu’on qualifie d’intellectuels. Attaques, diatribes, invectives sont devenues des priorités partout et pour tous. Aucun secteur n’est épargné. Ça vole bas et dans tous les sens. Les arguments ne sont plus mis en avant, mais les gens rivalisent d’amertume dans la parole, souvent pour plaire au chef qui a sûrement besoin d’une meilleure promotion auprès de ses

collaborateurs, sympathisants ou militants. L’actualité reste encore dominée par la polémique née de la déclaration du leader du Fsd/Bj, Cheikh Bamba Dièye, qui s’en est violemment pris au chef de l’Etat et au juge Malick Lamotte qui, selon lui, fait partie des «complices de Macky Sall comme membre éminent de l’association des malfaiteurs contre le maire de la ville de Dakar». L’ex-maire de Saint-Louis ira plus loin en arguant que «Macky Sall est le président des associations de malfaiteurs du Sénégal parce qu’il a trié sur le volet les magistrats les plus corrompus au Sénégal pour juger Khalifa Sall». Des propos jugés déplacés par l’opinion qui lui a valu une convocation à la Division des investigations criminelles (Dic). La plus haute institution du pays est visée, la Magistrature est touchée. Suffisant pour pousser le ministre de la Justice, garde des Sceaux à la réaction. Œil pour œil, dent pour dent, le constitutionnaliste descend aussi bas que l’opposant. «La justice n’est pas attaquée de toutes parts. Les  propos de Cheikh Bamba Dièye sont des propos irresponsables tenus par un homme irresponsable, qui n’a aucun respect pour les institutions de son pays et simplement pour les hommes et femmes qui animent la justice. Heureusement que ce sont des paroles qui ne sont pas prononcées par les Sénégalais dans leur ensemble, mais par des hommes politiques en mal de popularité, qui ne représentent absolument rien, qui, quand ils vont à des élections, n’ont même pas 2%. Heu­reusement qu’ils ne s’expriment pa

Moustapha Diakhaté.

r pour le Peuple sénégalais», a-t-il répliqué avant d’être appuyé par l’Union des magistrats sénégalais (Ums). Souley­mane Téliko, président de l’Ums, après avoir condamné ses sorties, a néanmoins clamé son impuissance : «Si on laisse passer ça, c’est la porte ouverte à toutes ces dérives». «L’Ums est la première à constater qu’il y a des problèmes. Mais quand il y a des problèmes, on doit les régler par la réflexion, en s’asseyant autour d’une table pour voir quelles sont les solutions structurelles qu’il faut, mais pas par des attaques surtout quand cela provient des personnes qui aspirent à diriger ce pays.» Ces échanges fréquents de propos aigres-doux dans l’espace public ne se font pas uniquement entre personnalités de formations politiques différentes. Ce n’est plus un Abdoulaye Wade qui taxe son successeur de «descendant d’esclave». Même des frères de parti s’offrent en spectacle avec désinvolture en mettant de côté les bonnes manières que leur aurait inculquées leur école de parti. S’il y en a toujours. C’est certes la cause de ces abus de langage.
Entre Moustapha Cissé Lô et Farba Ngom, le linge sale ne s’est pas lavé en famille, mais dans la rue publique, sous le regard de la République. Chacun a dit tout le mal qu’il connaissait de l’autre. Pour répondre au premier nommé qui l’a traité de griot et de courtier devenu milliardaire par effraction, le député y est allé avec l’audace qu’on lui connaît : «Cissé Lô ment quand il dit qu’à l’époque j’avais une carcasse de Mercedes que je voulais vendre et que c’est lui qui m’aurait prêté de l’argent. Il a déclaré que je suis courtier. Oui, je suis courtier. Et après ? N’est-ce pas mieux que de passer tout son temps à arnaquer les gens, à exercer un chantage sur les autorités. Je suis griot de père et de mère et fier.»

La généralisation du phénomène
Insultes et propos discourtois ont fini de faire le tour des autres terrains. Tel un grand corps malade, les autres parties sont aussi affectées. Le monde éducatif est sevré des débats enrichissants. A la place des propositions pertinentes, susceptibles de mener l’école à bon port, ce sont des guéguerres entre camarades syndicalistes et des attaques personnelles. Les acteurs se détournent des idées pertinentes pour verser dans l’extravagance. Le sport, quant à lui, se démarque de plus en plus de ses vocations d’unification et de promotion du fair-play. Les discours tenus sont souvent pour déstabiliser et non pour parfaire ou fédérer. Comme en témoigne le long feuilleton entre la Fédération sénégalaise de football et certains joueurs de la génération 2002, notamment El Hadji Ousseynou Diouf. L’ancien joueur s’en prend sur tous les plateaux de télévision à la fédération et au coach de la sélection nationale, Aliou Cissé, le plus souvent sans arguments techniques pouvant permettre de réajuster. De l’autre côté, le président de la Fédération, Augustin Senghor, a remis l’ex-capitaine des Lions à sa place : «Je rappelle qu’il y a de cela un an ou plus, le coach lui-même avait convié El Hadj Diouf au regroupement et à des séances d’entraînement auxquels il avait participé. Après, la vérité est qu’on ne peut pas passer tout le temps à tirer sur le coach et vouloir souhaiter qu’il vous laisse la place et pouvoir vous recevoir dans son vestiaire.» Des débats inutiles qu’on aurait pu tenir dans un cadre plus restreint avec des théories et orientations solides et constructrices. La lutte sénégalaise n’a plus la même audience chez les amateurs. Malgré cela, les principaux acteurs préfèrent régler des comptes personnels au lieu de songer à lui redonner son lustre d’antan. Gaston Mbengue, Luc Nicolaï, deux gros et gras bras financiers de ce sport, sont actuellement en compétition. Nul ne veut être moins vulgaire que l’autre. Leurs sorties ne visent pas à promouvoir davantage leur secteur d’activité, mais à nuire son prochain. «J’ai appris que Luc Nicolaï chercherait à me marabouter, mais il ne m’arrive pas à la cheville», a récemment déclaré le doyen des promoteurs. Moins exemple de celui qui devait jouer le rôle de sage. Dans l’espace public, ça déballe, ça insulte. Bref, ça vole très bas.
Sans doute marqué par la banalisation du phénomène sur le net, Macky Sall n’a pas caché sa colère lors de la cérémonie de remise de prix aux lauréats du Concours général. Il avait du mal à cacher son impuissance : «Le net est en train d’être complètement saboté par ces mauvaises pratiques de l’utilisation des Technologies de l’information et de la communication (Tic). On n’a pas conçu le net pour passer son temps à insulter des gens dans l’anonymat le plus absolu, pour dire du mal des uns et des autres. C’est dire donc qu’il est salutaire de mobiliser l’école autour de l’utilisation des ressources numériques éducatifs pour un système éducatif rénové, efficace, efficient et surtout équitable. Et pour gagner ce pari, nous avons besoin de l’engagement de toute la communauté éducative qui devrait s’inspirer davantage d’illustres personnalités de la Nation.»

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