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Comment avez-vous préparé l’arrivée des premiers cas ?
On n’a pas été trop surpris par l’évènement dans la mesure où c’est quand même une épidémie qui a démarré ailleurs en Chine depuis au moins deux mois avant que ça n’arrive chez nous. Des commissions avaient été mises en place, ont été réactivées rapidement d’autant que le ministère a eu également à appeler à des concertations pour dire si ça arrive qu’est-ce qu’on fait. Si ça arrive au Sénégal, quelle que soit la région, les premiers cas nous reviendraient forcément ici à Fann, puisque nous avons le premier service de maladies infectieuses. Et donc on a mis en place rapidement deux comités : Un comité qu’on appelle comité de pilotage du Covid-19 qui a permis de planifier en disant qu’est-ce qu’on doit faire avant que ça n’arrive. En termes d’évaluation du réceptacle, c’est une pathologie qui est particulière pour laquelle il ne suffit pas juste de prendre le patient et le mettre dans une chambre d’hospitalisation, mais il y a toute une armada qui est censée accompagner tout ça. Dans le centre de traitement, il y a les zones d’habillage, de déshabillage, la gestion des déchets, la gestion de l’alimentation de ces patients etc. C’est toutes ces choses qu’il fallait planifier au tout début. Et donc nous avons notre comité de pilotage de ce Covid-19 qui est essentiellement constitué de tous les chefs de service. Parce qu’il fallait qu’on se dise si ça arrive, comment est-ce qu’on va travailler, mais également en dehors des chefs de service, d’un certain personnel administratif ou de soutien qui peut être également important dans la chose. Nous avons dit si ça arrive, on va faire deux choses : la première c’est que nous allons mettre tous les patients au niveau du centre de traitement. Et l’ancien service de gériatrie par exemple lui va servir à la gestion des cas suspects. Alors si jamais ça progresse encore, parce que le centre de traitement on sait qu’on ne peut mettre là-bas que 12 patients, qu’est-ce qu’on fait ? Donc on a planifié en disant qu’on va dans un premier temps prendre le grand bâtiment des maladies infectieuses, après on prend le grand bâtiment de pneumologie, mais si on le fait qu’est-ce que deviendraient éventuellement les patients qui fréquentaient ces services ?

Qu’avez-vous alors ?
On a discuté entre nous en disant que pour les cas compliqués par exemple, on va les mettre dans le nouveau centre de chirurgie cardio-pédiatrique où on opère les cœurs. Mais si on met là-bas des cas compliqués parce que nous n’avons que 10 lits de réanimation et tout l’équipement qu’il faut depuis le moniteur, les respirateurs, les poussins, c’est vraiment un truc aux normes européennes. C’est là-bas qu’on met les cas compliqués. Alors on s’est dit si on fait ça, qu’est-ce qui va se passer parce qu’on ne pourra plus faire les cœurs, ceux qui ont une pathologie pulmonaire très compliquée, on ne pourra pas les gérer, les maladies infectieuses, ce n’est pas seulement Covid-19, il y a beaucoup d’autres maladies qui sont prises en charge là-bas. Qu’est-ce qu’on en fait en particulier les malades du Vih ? Alors on a dit si on sépare l’hôpital en deux : Après l’Orl, c’est la chirurgie cardiovasculaire, la cardiologie, la pneumologie et les maladies infectieuses, donc on fait de cette zone-là une zone Covid-19 totalement. Donc il faudrait qu’on réfléchisse à mutualiser les services qui sont de ce côté-là. C’est essentiellement la neurochirurgie où on fait tout ce qui est intervention chirurgicale, donc on dit neurochirurgie et cardiologie chirurgicale, vous allez ensemble. Donc vous mutualisez vos moyens, vous opérez dans les mêmes blocs opératoires, vous utilisez les mêmes salles d’hospitalisation. Donc ce n’est plus un service, c’est maintenant deux services qui travaillent dans la même enceinte. Alors on a fait exactement la même chose à la gériatrie, il y avait des vieilles personnes qui étaient hospitalisées là-bas dans des salles Vip, parce que les vieilles personnes, c’est surtout des salles individuelles avec un certain niveau de confort comme on a des cabines en psychiatrie un peu isolées de la grande psychiatrie. On a dit à ce niveau-là, on met tous les malades de la gériatrie, donc on mutualise. La pneumologie, on fait la même chose. Les malades qui sont différables, on diffère les rendez-vous pour les pathologies mineures. Et pour les pathologies qui sont assez compliquées, on les hospitalise dans les autres services, en particulier la neurologie ou la psychiatrie. L’Orl la même chose, si jamais on est débordé dans un service de neurochirurgie par exemple, on l’opère en Orl tout en demandant maintenant à tous ces chefs de service de faire une
re-planification de leurs activités.
La re-planification de leurs activités, c’est quoi ? C’est demander aux malades qui venaient pour des choses très mineures. Par exemple en neurologie, si vous y allez, il y a plein de personnes qu’on suit pour de petites migraines, des céphalées. Pour des choses qui sont différentes, il y a des pathologies qu’on est censé opérer, mais qui sont différentes. Donc on reprogramme toutes ces activités-là et maintenant tout ce qui est urgent ou les consultations du jour, on programme systématiquement. Tout ce qui est «différable», on diffère. Et de la même manière qu’on a fait un comité de pilotage de gestion Covid-19, on a fait un comité de pilotage, mais cette fois-ci clinique qui lui ne discute que des pathologies elles-mêmes et des malades eux-mêmes. Parce que c’est une pathologie qui n’est pas très connue. Quel que soit ce que les gens puissent dire aujourd’hui, il y a beaucoup de nouveautés qui nous viennent, des choses qu’on ne comprend pas. Donc il y a ce comité clinique qui également tous les jours pose les cas de tous les patients que nous recevons.

En termes d’équipement, d’hospitalisation, Fann est un peu au-dessus de Dalal Jamm et de Diamniadio ?
Parfaitement. Parce que la réanimation par exemple, on a une équipe très dynamique, où on a même fait une garde de réanimateurs qui sont sur place. Et on a réservé là-bas une maison des enfants. En fait là-bas, on a un projet où on a un service où on a fait la chirurgie cardiaque. C’est comme un hôtel où on met tous les enfants qui viennent de l’étranger, donc du coup, on a libéré tout ce réceptacle-là. Les malades sont donc hospitalisés au niveau de ce réceptacle et la maison des enfants sert aujourd’hui aux réanimateurs qui ne sont plus censés sortir. C’est que quand vous travaillez dans le centre pendant une semaine, on vous confine pendant 14 jours. C’est pour éviter également que les gens soient malades. Donc on essaye autant que possible de protéger le personnel et leurs familles.

Comment vous occupez-vous des cas de décès ?
Il y a quand même des réalités du pays que nous sommes obligés de prendre en compte. Par exemple, nous avons des cas de décès, vous avez un malade qui est décédé, quand on vous dit, il ne faut pas le laver, c’est un problème pour la famille. Donc nous avons également formé les gens de la morgue qui sont super bien protégés. Et en cas de décès, on arrive à travailler en collaboration avec le Service d’hygiène, les sapeurs-pompiers et les agents de la Croix-Rouge pour pouvoir faire un enterrement digne. On lave effectivement les corps, on les met dans les sacs mortuaires, on les envoie au niveau de la morgue. Et ça, c’est l’hôpital qui est censé le faire et qui le fait en collaboration avec la famille. Donc on reçoit quelques membres de la famille qui viennent, s’ils veulent avec leur imam etc., pour faire la prière mortuaire et après c’est nous qui gérons ces enterrements-là.

Les membres de la famille ne sont pas censés assister à l’enterrement ?
Ils assistent sans toucher, mais c’est vraiment le Service d’hygiène, la Croix-Rouge et les sapeurs-pompiers qui gèrent le corps et qui mettent à terre, mais de manière digne. On lave le corps, la famille fait la prière mortuaire tout en sachant qu’il y a une certaine distance à respecter. Ce sont des séances mortuaires qui sont assez sécurisées.

Par rapport au pic de la maladie, vous vous préparez à ça aussi ?
Ah oui, je pense même au niveau national, on se prépare à ça. On ne sait pas quand est-ce qu’il y aura un pic. Parce que quoi qu’on puisse dire aujourd’hui cette maladie est très peu connue. Les gens disent plein de choses, mais il y a plein d’inconnus autour de la maladie. Donc il faut s’attendre à ce qu’il y ait plus de cas, mais le ministère a également planifié pour pouvoir recevoir ces patients-là. Donc régulièrement, le ministère fait le recensement des lieux qui peuvent être libres dans les différents hôpitaux. Il demande que dans le cadre de la régulation des patients, que tel patient soit à tel endroit. Donc de ce point de vue, je pense qu’il n’y a pas trop de problèmes. Jusque-là c’est contenable, mais il faut peut-être s’attendre effectivement à ce qu’il y ait un peu plus de cas. Main­tenant quand on a le pic, quand on n’a pas le pic, on ne sait pas.

De toute façon le Sénégal, et vous en particulier, est préparé à accueillir beaucoup plus de malades ?
Absolument ! De toute façon, nous, on doit être tout le temps prêt. Vous avez vu le centre qu’on est en train de faire. Il (le technicien) nous donne le premier module et c’est 4 modules comme ça qu’il est censé faire. Même si ce module-là n’était pas prêt, on mettrait les gens dans les services sachant qu’on est encore dans nos capacités. Aussi bien ici, à Diamniadio, à Dalal Jamm, on a la capacité encore de prendre des patients.

Dans quelles conditions les cas guéris sont libérés de l’hôpital ?
Quand on libère le malade, il est quasiment pulvérisé jusqu’à ce qu’il sorte de l’hôpital, qu’il soit javellisé et tout et on lui donne des habits neufs et il sort avec. Si on prend toutes les précautions vraiment, je pense que ça peut aller. Et j’ai l’impression qu’on a été un peu favorisé par le bon Dieu parce que la manière dont ça grimpe ailleurs, ce n’est pas la même chose ici. Même du point de vue mortalité, ce n’est pas la même chose. Il y a quelque chose dans l’environnement qu’on ne maîtrise pas.

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