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Et de deux pour Jamra ! Une deuxième plainte introduite par l’Ong dirigée par Mame Matar Guèye a poussé le Conseil de régulation de l’audiovisuel (Cnra) à servir une mise en demeure à la 2STv qui diffuse la série «Maîtresse d’un homme marié». Le Dr Gora Seck, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, a soutenu il y a quelques années une thèse de doctorat ès lettres, option Arts du spectacle. Dans cet entretien, il met en garde contre les dérives nées d’une mauvaise formation des acteurs, la distribution clientéliste des fréquences télés et recommande l’entrée du cinéma et du théâtre dans la formation des élèves.

Après une première plainte contre la série Maîtresse d’un homme marié, l’Ong Jamra est encore revenue à la charge pour dénoncer ce qu’elle appelle des scènes indécentes dans un épisode de la série. Vous avez soutenu une thèse de doctorat sur le théâtre sénégalais. Quelle est votre lecture de cette situation ?
J’ai l’impression que nous sommes en train de vouloir régler les choses par une police de la morale. Personnel­lement, je n’ai pas vu une scène ou un moment qui aurait pu choquer autant qu’on le décrit. Même si on est dans le mois du Ramadan, ça se diffuse à une heure bien précise et celui qui n’a pas envie de regarder peut zapper tout simplement. Et il faut aussi que les télés prennent leurs responsabilités pour voir ce qui doit être diffusé et ce qui ne doit pas l’être, à quel moment et dans quelles circonstances aussi. Il me semble qu’il y a un laisser-aller. Quand on donne la possibilité à n’importe qui, je dis bien n’importe qui, de disposer d’une chaîne de télévision, c’est qu’on méconnaît totalement la puissance de l’image. Et cela va nous poursuivre pendant toutes ces années à venir. Il y a une réflexion à faire sur le cahier des charges des télévisions, comment cela doit être rempli, qui doit disposer d’une chaîne de télé. Aujourd’hui, disposer d’une chaîne de télé ou de radio semble être un moyen de pression sur l’Etat. Tout ce professionnalisme qui a été construit pendant des années est en train de s’effriter à une vitesse excessive. Je pense qu’il y a lieu de pacifier le débat, de voir dans quelle mesure les gens peuvent s’exprimer dans la manière la plus artistique possible, de façon à nous mettre en accord avec nos coutumes, nos mœurs et nos croyances sans pour autant qu’on soit obligé, à chaque fois qu’il y a une belle jambe qui sort, d’ameuter le monde.
On a l’impression qu’on veut à tout prix cacher le corps de la femme et que c’est le combat de ces organisations…
Elles vont se fatiguer alors. Nous sommes envahis par l’image de l’autre. Et il va falloir à un moment que nous créions nos propres images. Les images de l’autre ont dominé jusqu’ici et nous n’avons pas eu le temps de penser à nos images qui, véritablement, participent à notre estime de soi. L’estime de soi par le fait qu’on se voit et on se met en exergue. Et si on a raté le coche, ça devient difficile de rattraper cela. Il y a des tentatives qui sont faites, de manière maladroite parfois. Il faut les saluer et voir dans quelle mesure tout cela peut rentrer dans nos croyances, nos mœurs, nos coutumes et notre culture. Il ne s’agit pas simplement de brandir le bâton à chaque fois. Ce n’est pas la meilleure manière d’amener les gens à participer à ce que l’on appelle la révélation culturelle. Et cette dernière passera forcément par l’image. Il y a une troisième guerre mondiale, c’est la guerre des cultures et elle passera par la guerre de l’image. Cette guerre, il faudra à un moment qu’on donne la possibilité à nos réalisateurs de s’exprimer de la façon la plus adéquate possible avec nos cultures, nos croyances et notre façon de voir le monde. Toujours est-il qu’il n’est pas possible de toujours brandir le bâton, ce n’est pas la meilleure manière pour amener les gens à comprendre c’est quoi faire une image. Parce que beaucoup d’entre eux ne connaissent pas l’esthétique de l’image, la sémiologie de l’image. Qu’on le veuille ou non, il va falloir retourner à la formation. Tout le monde se déclare réalisateur, acteur, producteur, sans pour autant mesurer les conséquences dans la fabrique de l’image et des imaginaires. Le corps de la femme, ce n’est pas quelque chose qu’on va embrigader. Ce n’est pas possible, c’est un choix personnel. Nulle n’ignore ce qui a été fait par les religions et ce qui a été acquis dans la culture sur l’exposition du corps. L’essentiel, c’est qu’on n’en arrive pas à un niveau où c’est choquant. Mais chacun est libre de faire ce qu’il veut de son corps.
Mais dans la série, aucune limite n’a été franchie ?
Je n’ai pas vu personnellement quelque chose qui serait plus choquant que ce que l’on voit tous les jours dans ce qu’ils nous diffusent et qui parlent d’une autre culture, d’une autre façon de faire et qui n’a rien à voir avec notre structuration mentale, sociale et culturelle. Et pourtant on laisse passer, personne ne dit rien. Aujourd’hui, je me demande quel combat il faudra mener contre internet, contre cette possibilité de disposer d’images quand on veut, où on veut et comme on veut. L’éducation commencera à l’école par l’introduction de l’éducation artistique. Il ne s’agit pas seulement de former des profs d’éducation artistique et leur dire d’aller enseigner la musique et le dessin. Le cinéma, le théâtre et d’autres éléments de l’univers des arts doivent être introduits afin de pouvoir permettre à ces jeunes qui voient d’autres cultures de pouvoir se rendre compte de ce que l’on peut nous raconter et faire la différence. C’est au public de faire la différence, mais quand il n’est pas éduqué ça peut être extrêmement catastrophique pour un Peuple. Et la tendance, c’est de faire des amalgames.

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