PARTAGER

Des noirs tués impunément dans la rue par les Forces de l’ordre, la liste des victimes est longue avant que l’assassinat de George Floyd ne mette le feu aux poudres. Selon le Dr Ibrahima Seck, directeur de Recherche dans ce musée de l’esclavage qu’est la Whitney Plantation, les racines de tout ce mal se trouvent dans le long chemin qui a mené nos ancêtres dans les plantations du Sud des Etats-Unis. A la place du rêve américain tant vanté, le chercheur dévoile la face hideuse de cette Amérique dont le système éducatif est le pire des systèmes et où la pauvreté endémique, la violence, la drogue sont les seuls héritages de l’esclavage.

Qu’est-ce que La Whitney Plantation et comment vous êtes arrivé là-bas ?
Le Whitney plantation, c’est une vieille plantation d’indigo du 18ème siècle. Ensuite, elle est devenue une plantation sucrière au 19ème siècle. Le nom Whitney est très récent, il date d’après la guerre civile, donc après 1865. Mais le nom traditionnel est celui du fondateur de la plantation et c’était l’habitation Haider. C’était un immigrant Allemand qui était arrivé en Louisiane en 1721. Il faisait partie des milliers de laboureurs allemands qui avaient été recrutés par la compagnie française des Indes occidentales pour devenir des colons. Parce qu’il n’y a pas de colonisation sans colons, bien sûr ce sont des gens qui ont pu acquérir à la longue de nombreux esclaves surtout provenant de la Sénégambie et se sont enrichis. Donc Whitney Plantation est devenue aujourd’hui un musée de l’esclavage. La plantation a été mise en vente aux enchères en 1999 et cette fois-ci c’est un avocat qui se trouve être un ami à moi qui a acheté la plantation et qui m’a demandé d’être le directeur de Recherche. Je l’ai rencontré en l’an 2000, j’étais en visite en Louisiane avec le maire de Gorée, feu Urbain Diagne dont j’étais un de ses conseillers culturels. C’est là que j’ai rencontré John Cummings qui venait juste d’acheter la plantation et on a commencé à travailler. Donc ça fait 20 ans que je travaille avec ce musée-là.

Quel rôle est dévolu à ce musée ?
C’est d’être un musée de l’esclavage. Il y a tellement de plantations vraiment splendides avec de très belles maisons de maître. Les gens qui ont de l’argent y vont pour se marier. Mais on ne parle que de la splendeur, de l’opulence de ces plantations, des richesses de ces maîtres et rien pour les pauvres Africains et leurs descendants qui avaient tout construit. Ils ont construit ces plantations-là, la richesse, c’est eux qui l’avaient produite. En même temps qu’ils étaient des esclaves malmenés et maltraités, ils produisaient des richesses. Ils ont aussi produit des cultures. Parce que l’histoire de l’esclavage, ce n’est pas seulement une histoire économique, c’est une histoire culturelle, une histoire des civilisations. D’ailleurs, moi je considère que cette histoire des esclaves qui ont été déportés en Amérique est une histoire glorieuse. C’est eux qui ont bâti les économies et cultures partout dans le monde, que ce soit en Amérique mais aussi dans les terres d’islam : Proche-Orient, Moyen-Orient, Espagne musulmane jusqu’en Inde.

Au niveau de cette plantation, vous montrez le mode de vie des esclaves ?
Oui d’abord ce qu’on appelle aujourd’hui de l’histoire publique, c’est-à-dire une histoire qui est à la portée de tout le monde que ce soit le petit enfant, les gens qui ne sont pas si bien éduqués à l’école occidentale, les chercheurs, tout le monde y trouve son compte. Donc c’est quelque chose de très pragmatique, une histoire qui montre d’abord pourquoi il y a eu esclavage. Il n’y a pas de secret, ce sont des gens qui voulaient s’enrichir et les esclaves ont fait mieux que de les enrichir, ils ont défini aussi leur culture. Donc on montre les fondements de l’esclavage mais aussi on explique d’où ils étaient venus les Africains. A quelle date ils étaient venus ? Qui étaient-ils ? A quelle ethnie ils appartenaient ? C’étaient des nègres de Nation Sénégal, des Wolofs, des nègres de Nation pulaar, des Fulbe, des nègres de Nation sérère, Bambaras, Mandingues, Naar. Bien sûr il y a une partie économie, c’est l’axe central mais aussi au-delà de l’économie, on rappelle aux visiteurs que l’histoire de l’esclavage, ce n’est pas seulement une histoire de déportation, une histoire économique mais aussi c’est une histoire culturelle. Ces gens ont amené leur langue, leur religion, leurs noms, leurs onomastiques, c’est-à-dire les noms qu’on donne aux enfants. Ils ont amené leurs nourritures, leurs cuisines, leurs croyances diverses, leurs contes. Donc c’est dire qu’il faut que les gens comprennent c’est quoi l’esclavage.

Et c’est quoi l’esclavage ?
C’est une histoire glorieuse. Très souvent on a tendance à mettre l’accent sur le côté horrible, les guerres en terre africaine pour fabriquer les esclaves, les longues marches jusqu’au Donjon de Gorée, d’Elmina au Ghana, de Ouidah, la traversée de l’océan, les morts, la promiscuité, le travail pénible au rythme du fouet, toutes sortes de maltraitance, l’esclavage ce n’est pas seulement ça.

Il y a une partie plus glorieuse ?
Nous avons intérêt à étudier ça et à ce que nos enfants apprennent cela. Que les Afro-Américains l’apprennent, que les fils de toubabs (blancs) l’apprennent aussi pour savoir ce qu’ils doivent à l’Afrique, ce qu’ils doivent à ces Africains, à ces Afro-Américains.

Cette partie glorieuse, c’est la participation de tous ces esclaves à l’économie de ces pays ?
Tout le monde aime la culture américaine mais l’Amérique que nous aimons a été bâtie par des esclaves, c’est l’Amérique du blues, du jazz, du rock and roll, une manière de marcher et même une manière de s’habiller aujourd’hui, une manière de parler. Tout ça c’est sorti des plantations.

Et qui sont les visiteurs qui viennent à la plantation ?
Ce sont des gens qui viennent de partout, de la Nouvelle Orléans, des paroisses voisines, de tous les Etats-Unis. Et beaucoup de groupes d’enfants, d’élèves du lycée jusqu’à l’université. Les gens prennent l’avion et même des gens qui viennent d’Europe, du Japon, de l’Allemagne, de partout. Quelques arrivées de l’Afrique mais ce sont des gens qui, par hasard, se retrouvent à la Nouvelle Orléans et qui entendent parler du musée de l’esclavage et qui viennent le visiter. Une fois, j’ai reçu l’association des maires francophones avec l’ancien Président du Bénin, Nicéphore Soglo. Une fois c’est la famille de Eva Marie Coll Seck qui est venue me rendre visite. Moins d’Africains quand même parce que les Africains n’ont pas d’argent, ils ne voyagent pas.

Mais est-ce qu’ils s’intéressent aussi à cette histoire-là ?
Mais il faut qu’on les intéresse à cette histoire. Ils vont à Gorée n’est-ce pas ? Les écoles vont à Gorée, parce que Joseph Ndiaye a fait un excellent travail de mémoire. Moi, ma mission c’est de continuer son travail en Amérique et ça marche très fort. Notre musée est à l’origine d’une révolution naissante qui fait que toutes les anciennes plantations en Louisiane et un peu partout jusqu’en Caroline du Sud, jusqu’aux grandes plantations qui appartenaient aux anciens Présidents comme George Washington, John Jameson, James Madison, tous ces gens-là ont changé leur scripte et parlent maintenant de l’esclavage mais c’est nous qui avons fait le premier pas.

Quand vous dites qu’il y avait des Wolofs, des Peulhs, est-ce que vous avez pu identifier des Sénégalais avec leur origine tracée ?
Oui beaucoup. Je donnerais l’exemple de Samba Banbara. Il était un maître de langue. Quand tu vas au Fouta, quand tu entends les gens parlaient de mérlangua, c’est la déformation de maître de langue. Aujour­d’hui, on parle de coxeur. C’est quelqu’un qui était un interprète, un facilitateur du Commerce pour la compagnie des Indes occidentales qui faisait la navette entre Saint-Louis et le pays de Ngalam, là où la Falémé et le fleuve Sénégal se rencontrent. Il y avait le Fort Saint Joseph ou convergeaient les caravanes d’esclaves. Les gens amenaient aussi du mil, du riz, de l’or, des plumes d’Autriche, de l’ivoire et Samba Bambara était un interprète. Il a commis un crime passionnel à Saint-Louis. Il a tué sa femme apparemment et s’est retrouvé esclave en Louisiane mais il est resté interprète pour le Conseil supérieur de la Louisiane en 1722. En 1731, il fomente une conspiration pour faire tomber le régime français pour prendre possession de la colonie et d’après le gouverneur Perrier qui était le gouverneur français de la Louisiane, il y avait au moins 400 Bambara qui étaient impliqués plus d’autres nationalités. Le complot a été découvert ainsi que l’insurrection qui devait éclater pendant la messe de minuit le 24 décembre 1731. Samba Bambara a été exécuté avec ses compagnons.

Et il venait d’où précisément ?
C’était un Bambara de Saint-Louis. L’autre exemple, c’est un Peulh. Il a été vendu à la Nouvelle Orléans en 1788. Il a été capturé la même année ici dans une guerre entre le Fouta-Djalon et le Gabou. Abdourahmane Barry était un prince. Il a fait 40 ans comme esclave à Natchez sur le fleuve Mississipi. Il a été libéré au bout de 40 ans. Ils l’ont ramené au Liberia qui était une colonie américaine. Il est mort à Monrovia avant de retourner à Timbo, son village natal. Il y a avait aussi beaucoup de Wolofs. Il y en a un qui s’appelait Thioukou. Les esclaves étaient utilisés aussi pour faire la guerre. Tous ces gens qui venaient de l’Afrique de l’Ouest pour la plupart, c’étaient des guerriers, des gens aguerris. L’histoire des tirailleurs ne date pas de maintenant. Tchioukou a été recruté par Bainville. Il était esclave et accompagnait Bainville dans les campagnes contre les Indiens. Avec sa bravoure, il a été libéré et il y avait sa femme Marie Arame qui était esclave et il a demandé qu’elle soit libérée aussi. Mis il fallait qu’il travaille 7 ans dans l’Hôpital de la charité où sa femme était employée. Il le faisait pour payer la liberté de sa femme. Ils étaient tous les deux des Wolofs.

Une fois sur place, ces esclaves ont changé de nom ou bien ?
Non, ils gardaient leurs noms africains. Il y a des Samba, des Yéro, Coumba, Penda, Sira, Ndiémé, Bougouma, Sophi Naar, Marie Gawlo… Ce sont des noms que l’on trouve à profusion dans les archives. Je suis en train d’ailleurs de travailler sur un livre que j’espère pouvoir publier avec le Musée des civilisations africaines sur la culture afro-créole de Louisiane.

Est-ce que les Améri­cains sont à l’aise avec leur passé ?
Ils ne sont pas à l’aise mais il faudrait qu’on leur apprenne à être à l’aise avec ça. Bien que quand on commet tellement de crimes comme ça, on est toujours gêné et on traîne cette mémoire. Il faut que quelqu’un les aide à transcender ça. Parce que les réparations, ce n’est pas de dire qu’on va payer aux Noirs toutes les richesses qu’ils ont produites sans être payés.

Donc vous êtes d’accord pour qu’il y ait une réparation ?
On parle d’un contexte de Covid 19. Les gens qui meurent aujourd’hui, ce sont des Afro-Américains, des pauvres qui n’ont rien. Donc, les réparations bien sûr, c’est ça. Il faut qu’ils soient dédommagés. Il y a une minorité à l’aise mais la grande majorité est dans la misère proverbiale. J’ai fait plus de 20 ans aux Etats-Unis. Je sais ce que vivent ces gens-là. Cette pauvreté endémique, la violence, la drogue… C’est l’esclavage qui est à la base de tout cela. Il y a des gens qui s’y plaisent parce que c’est rentable pour eux. Le système américain en profite jusqu’à présent parce que c’est une main d’œuvre corvéable à volonté. Ils accaparent les terres. Même aujourd’hui, on leur vole leurs maisons. Quand tu as de l’argent aux Etats Unis, tu peux acheter tout ce que tu veux. Il suffit de faire monter les impôts sur l’habitation et les gens ne peuvent plus payer, ils déménagent. Mais le maître de la réparation, c’est l’éducation. Sans éducation, il n’y a pas réparation.

Pour les pays africains, à quel genre de réparation doit-on s’attendre ?
L’Afrique est ce que j’appelle une portée de vipère. La vipère est ovovivipare. L’éclosion se passe dans le ventre de la vipère et elle meurt. Les petites vipères se nourrissent de la chaire de leur mère et deviennent elles-mêmes vipères. Toute l’Humanité est sortie de l’Afrique et cette Humanité mange l’Afrique, surtout les Européens. C’est l’Afrique qui nourrit le monde. Ce sont les Africains qui ont été déportés qui ont construit ces économies, ces cultures… Quand on parle de la dette de l’Afrique, la France devrait avoir honte de dire aux Etats africains : ‘’vous me devez de l’argent’’. La même chose est valable pour l’Angleterre, les Etats-Unis. Bien sûr qu’on doit des réparations aux Africains. Il y a des gens ainsi que les Afro-Américains, qui posent mal les problèmes en disant que les Africains ne doivent pas parler de réparation parce que c’est leurs propres ancêtres qui les ont vendus. Mais dans quel contexte ? Nos forêts sont pillées, nos richesses volées. Bien sûr, sur place il y a des complicités. Mais l’Afrique ne doit pas payer pour tous ces bouffeurs d’espoir. A l’époque, il y avait des royautés et les rois étaient complices aussi. Dans ce contexte, il y avait un système contre un autre qui est plus fort. Si tu ne participes pas, tu es mort. Il faut s’informer du mécanisme de la traite des esclaves pour le comprendre. Il y a des gens qui ont dit non à l’esclavage. En fait, c’est nous qui avons vendu nos ancêtres mais moi je n’accepte pas qu’on dise que pendant 400 ans, les Blancs sont venus pour prendre nos parents et que je n’ai jamais agi. Cela veut dire que je suis un imbécile. J’ai bien participé à cette misère mais quelles sont les conditions de ma participation et qu’est-ce qui m’a poussé à le faire ?

Mais il y a cette rancœur des Afro-Américains à l’encontre des Africains…
C’est parce qu’ils sont mal éduqués. Le système éducatif américain est le pire des systèmes éducatifs. C’est un système raciste qui n’apprend pas la vérité à ses enfants. L’Afro-Américain n’est pas éduqué pour avoir l’amour de soi-même. Il est éduqué pour être aliéné. Et c’est justement pour haïr l’Afrique parce qu’on sait que s’il n’est pas complètement détaché de l’Afrique, il ne va jamais se redresser pour dire non. Mon travail aux Etats Unis, c’est de casser cette barrière et j’espère le faire pour le reste de ma vie.

Il y a une prise de conscience avec la naissance de ces mouvements de revendication comme Black Lives Matter…
Oui ce sont des mouvements de prise de conscience qui draînent beaucoup de gens. Black Lives Matter est né à la suite de l’assassinat gratuit et odieux d’un jeune noir dans les rues d’Amérique (Trayvon Martin). Le système éducatif américain est cruel et l’Amérique court à sa propre destruction en maintenant cette discussion. Ils ont intérêt à le réformer. La preuve, ce système est si mauvais qu’il a généré un monstre qui s’appelle Donald Trump. N’oublies pas de mettre ça dans ton journal ! L’Améri­que court à sa destruction si elle ne se réforme pas son système éducatif.
Le pays est au bord de l’implosion avec le Covid-19. On voit des images qui montrent des centaines véhicules qui attendent de l’aide alimentaire dans les grandes villes. Ce n’est pas une image qu’on avait l’habitude de voir aux Etats-Unis…
Pourtant c’est une image qui a déjà existé à plusieurs reprises, notamment à La Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina. J’y étais quand l’ouragan frappait. L’Amérique est un pays de paradoxes. Quand on nous chante cette grande puissance… Ce n’est pas une puissance. On disait que la Chine est un géant aux pieds d’argile mais c’est véritablement l’Amérique qui l’est.

L’implosion est proche ou pas ?
On ne sait jamais.
Cela viendrait d’où ? On pensait qu’avec Obama, cela allait venir…
Obama est le fruit d’une grande frustration. Quand les Républicains ont repris le pouvoir des Démocrates, ils ont renoué avec leurs vieilles habitudes de tuer des dirigeants, de bombarder des pays comme l’Irak. Cette grande frustration a été à l’origine de l’élection de Obama. C’est aussi un homme qui a été mis en place par le système. C’est le système qui décide, pas les individus. La preuve, Obama lui-même a été rendu complice de la destruction de la Lybie. Il était là quand l’Armée américaine, avec Sarkozy, a contribué à la destruction de la Lybie et à l’assassinat lâche de Kadhafi. C’est un problème de système, pas de personne. Et la couleur de la personne importe peu. C’est le système qu’il faut réformer. C’est un système inhumain.

Est-ce que les Américains en sont conscients ?
Ils le sont. Les pauvres en tout cas. Ceux qui contrôlent le pouvoir savent ce qu’ils sont en train de faire et c’est d’accumuler des richesses. Ils ne veulent même pas que les américains puissent se soigner quand ils sont malades. Un pays qui peut investir des milliards de dollars dans la guerre et qui ne peur même pas soigner ses enfants quand ils sont malades, c’est un système qui est appelé à disparaître. Même leurs vétérans qui sont mutilés, il y en a tellement qui finissent dans la rue. J’en connais beaucoup à la Nouvelle Orléans. Au Sénégal on a l’habitude de donner l’aumône, moi j’ai mes vétérans à moi à qui je donne de l’argent tous les jours.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here