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La Côte d’Ivoire a connu presqu’une décennie de guerre civile, dont les élections présidentielles des 31 octobre et 28 novembre 2010 ont marqué un terme, en portant au pouvoir un nouveau chef de l’Etat. Celui-ci s’est attelé à satisfaire les urgences d’une situation exceptionnelle, dans laquelle la criminalité juvénile a occupé et continue d’occuper une place de choix.
La situation actuelle de la Côte d’Ivoire (premier partenaire économique et politique du Sénégal au sein de l’Uemoa) inspire en conséquence un certain nombre de réflexions, sur les modalités de traitement de cette criminalité juvénile.
L’appréhension globale du phénomène conduit à en examiner les origines et les manifestations, puis à interroger l’ensemble des réponses produites par les acteurs en présence. Il nécessite également un regard «extérieur», sur un fait social qui doit être perçu à l’aune du processus d’intégration sous-régionale.

Radioscopie d’un phénomène de
violence chez des mineurs en conflit avec la loi
La problématique de la sécurité en Côte d’Ivoire reste entière, lorsqu’on sait que le pays n’a cessé d’être en proie à des troubles sécuritaires internes (l’attaque armée la plus récente survenue dans le Nord du pays date de juin 2020).
Parmi ces troubles sécuritaires, une forme singulière de criminalité juvénile, qui a pris racine à Abobo, un des quartiers populaires de la capitale, souche d’apparition des «Microbes». Désignés par les populations excédées comme étant des «Microbes», ces jeunes garçons (mineurs pour la plupart) sont d’extraction très modeste, la trajectoire d’errance et de violence dans les rues étant une conséquence de leur précarité familiale et sociale. Déscolarisés, sans qualification professionnelle aucune, grands consommateurs de stupéfiants, leur singularité réside également dans le fait qu’ils ont vécu de près les situations de violence pendant la crise politico-sécuritaire ayant prévalu en Côte d’Ivoire. Il s’ajoute à cela, le fait qu’ils revendiquent quasiment tous, leur appartenance à des mouvements socio-urbains suscités la plupart du temps par des célébrités du showbiz. Leur quête de visibilité repose sur l’utilisation de ressources pécuniaires non justifiées pour la frime et l’acquisition d’accessoires de luxe, afin d’accéder à une certaine reconnaissance sociale.
Le modus operandi de ces jeunes gens haïs autant que redoutés, va du vol à l’arrachée, à toutes autres formes de violence extrême (usage d’armes blanches notamment), ce qui a tôt fait d’engendrer un climat délétère, dans une métropole qui reste encore très marquée par les effets de «la bataille d’Abidjan». Il convenait donc que l’Etat, de concert avec un certain nombre d’autres acteurs sociaux, réagisse, ce d’autant plus que la forme de criminalité juvénile aux conséquences néfastes par nous alléguées, reste prédominante.

Mobilisation de tous les acteurs politiques et sociaux pour une solution durable
L’Etat, détenteur du «monopole de la violence légitime», a mobilisé un ensemble d’actions répressives allant de l’organisation de patrouilles, à l’érection de brigades policières spécifiques dans les zones touchées. Il a également mis sur pied des programmes de réinsertion, consistant à la mise en place de centres de formation professionnelle, afin de faciliter une réintégration sociale de ces mineurs en conflit avec la loi.
De nombreuses initiatives de la Société civile œuvrant pour l’enfance ont également vu le jour. L’une des plus manifestes est portée par l’Ong Indigo (Initiative de dialogue et recherche action pour la paix) qui, en partenariat avec d’autres acteurs du développement, a mis en place des programmes de réinsertion centrés sur la formation aux métiers techniques.
Dans les zones d’habitation, le climat délétère instauré par cette forme de criminalité a accentué des dispositifs de justice populaire. C’est ainsi que dans les quartiers les plus touchés, ont vu le jour des comités de vigilance ad hoc composés de bénévoles, ayant pour mission de riposter aux agressions des «Microbes». Ces comités de vigilance procèdent à des rondes diurnes et nocturnes, traquant ces jeunes gens, afin de les livrer aux Forces de l’ordre, bien que dans certains cas de figure ces initiatives communautaires conduisent à des dérives.
L’avènement des «Microbes» a obéi à une médiatisation particulière, dont on peut interroger rétrospectivement les motivations. Ces mineurs en conflit avec la loi, ont, par ailleurs, fait une apparition remarquée, lors des obsèques d’un célèbre musicien («DJ Arafat ») au cours de l’été 2019. Cette sortie bruyante et par moments violente peut constituer un prélude à leur capacité d’organisation. Elle renseigne à suffisance, sur les possibilités d’instrumentalisation de ces groupes, par des acteurs politiques, dans la perspective des prochaines échéances électorales en Côte d’Ivoire (octobre et décembre 2020).
En tout état de cause, le règlement de la question des «Microbes» n’est pas achevé.
Les solutions à trouver sont au croisement de plusieurs approches : sécuritaire, économique, éducationnelle, et d’emploi. Le facteur temps est également un élément d’appréciation qu’il faut prendre en compte, ainsi qu’une nécessité de synergie d’actions entre les différents acteurs engagés à trouver des solutions durables à ce problème de société.
Dans la dynamique d’intégration sous-régionale en cours, cette particularité ivoirienne peut interpeller chacun des Etats membres de l’Uemoa.
Elle les oblige à une lecture attentive de l’ensemble des paramètres susceptibles d’aggraver les phénomènes de criminalité auxquels ils font déjà face voire, elle requiert une veille de tous les instants, sur de nouvelles formes de criminalité émergentes, chez les jeunes notamment.
Fatou Bintou MBAYE
Juriste et Politiste
Dakar-SENEGAL

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