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Comme chaque année à pareille époque, pour les individus comme pour les pays, la fin de décembre est le moment de faire le bilan de l’année écoulée, et voir ce qui a pu être accompli. Le chef de l’Etat Macky Sall va s’adresser ce soir à toute la Nation, ainsi qu’à tous les hôtes étrangers qui vivent parmi nous, pour indiquer ce qui, de son point de vue, justifie l’optimisme qui doit habiter chacun de nous dans la voie de l’Emergence pour notre pays. L’exercice est connu et ritualisé, ses trois prédécesseurs l’ayant pratiqué plus de 5 décennies durant. On sait également pourtant que tout le monde n’aura pas la même vision des choses, et c’est naturel.
C’est d’autant plus normal qu’en moins de deux mois, le pays va connaître des échéances très importantes dans la direction qu’il veut prendre. Allons-nous pour cinq années supplémentaires confier notre destin à Macky Sall qui nous promet des fortes bases pour notre Emergence à l’horizon 2035, ou au contraire, les Sénégalais seront-ils tentés d’essayer une autre stratégie sous la conduite de l’un des 26 candidats parmi ceux retenus à cette date par le Conseil constitutionnel comme étant des titulaires de dossiers ayant franchi le premier palier de la sélection ? C’est dire à quel point la fonction présidentielle est tentante sous nos tropiques. Tous les postulants promettent de travailler pour le bonheur du Peuple, et en particulier des couches les moins favorisées. Rien que l’année dernière, le Président Macky Sall nous a promis plein de réalisations pour cette année qui vient de s’achever. Plusieurs de ces points semblent avoir été jetés aux oubliettes, ou tout au moins négligés, tellement nous avons été emportés, politiciens et observateurs compris, par la houle soulevée par les résultats du Groupe consultatif du 17 décembre dernier à Paris, dont le pays a obtenu plus de 7 000 milliards de francs Cfa de promesses de financement.
De fait, une bonne partie de ce montant est destinée à financer le développement humain, et à favoriser la création d’emplois décents. Or en matière de développement humain, nous aurions dû, à en croire le message de l’année dernière, voir s’élever avant la fin de cette année écoulée «un complexe de plusieurs infrastructures à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, 3 bâtiments de la Cité du Savoir à Diamniadio, la première phase de l’Université Ahmadou Makhtar Mbow de Diamniadio, 100 laboratoires entièrement équipés, des équipements pour 20 espaces numériques ouverts». De tout cela, la chose la plus concrète est que l’Ugb de Saint-Louis hésite aujourd’hui entre année blanche et année invalidée, après avoir connu la tragédie de la mort violente d’un étudiant qui réclamait sa bourse d’étude. Sans compter que toutes les œuvres universitaires ont connu un arrêt pour des factures non honorées, de moins de 10 milliards pour la majorité.

Ce rappel démontre à quel point nous aimons vivre dans les nuages au Sénégal. Le rituel pour nos dirigeants, depuis toujours, a été de nous dresser un tableau mirifique de notre pays pour les années à venir, et de compter ensuite sur notre capacité d’amnésie. Or, de quoi peut-on durablement rêver quand les réalités du pays nous empêchent de trouver le sommeil ?
La faillite de notre enseignement supérieur est aujourd’hui évidente pour tous, au point que beaucoup ont pleuré quand le gouvernement français a pris la mesure souveraine d’augmenter les frais d’inscription à ses universités pour les étrangers, car cela signifiait que dorénavant seuls les enfants de riches pourraient se payer des études là-bas, alors que le pays n’offre plus de débouchés crédibles. A quoi servira-t-il de construire de bâtiments neufs et d’équiper des labos, si l’Etat n’est pas en mesure d’assurer la restauration aux étudiants affectés dans ces campus, ou de leur trouver des logements décents ?
Comment l’Etat va-t-il motiver suffisamment les enseignants pour qu’ils n’abandonnent pas les enfants de l’école publique en pleine année scolaire pour dispenser des cours dans le privé ? Autour de l’admirable projet de création de la ville de Diamniadio, quelle garantie les Sénégalais ont-ils que les maux dénoncés à Dakar et dans les villes touristiques, portant sur la spéculation foncière, l’accaparement des terres de culture et de maraîchage, les expropriations forcées, ne vont pas avoir cours et déposséder les pauvres au bénéfice de nouveaux riches ? Et d’aventure, si cela venait à avoir lieu, quelles garanties juridiques pourraient invoquer ces pauvres pour recouvrer leurs droits ?
Les préoccupations du pays vont au-delà de l’élection présidentielle de février 2019, et au-delà des bénéfices attendus de l’exploitation du pétrole et du gaz. La Présidentielle est capitale, parce que c’est un rendez-vous que la Nation ne peut pas rater. Depuis deux décennies maintenant, le pays connaît des élections sans contestation et on ne s’attend pas à autre chose pour la prochaine échéance. Quant aux hydrocarbures, tout le bruit qui est fait autour ne doit pas nous faire oublier que les estimations connues de nos ressources ne nous permettront pas d’atteindre le niveau de production du Qatar ou même de la Guinée Equatoriale. Nous avons donc tous besoin de faire preuve de retenue et de nous dire que nous nous n’en tirons pas déjà trop mal sans cela. Il n’y a pas de raison de s’enivrer aux effluves des puits sous-marins.
Nous avons jusqu’à présent pu construire un pays où il fait bon vivre sans beaucoup de moyens, mais à la force du poignet de tous ses enfants. Que nos dirigeants, présents et à venir, continuent de nous entretenir dans la conviction que notre première richesse est l’optimisme et l’enthousiasme de notre jeunesse. Et surtout la prépare à mieux assumer son rôle dans la marche de ce pays. Si ce soir, le Président et ses opposants ne faisaient que cela, et en prenaient l’engagement, ils feraient à leur Peuple le plus beau des cadeaux de fin d’année.
Deweneti !

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