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Méconnaissance ou négation du modèle traditionnel ?
«A man without the knowledge of his past history is like a tree without roots», Marcus Garvey

Le chantre de l’expansion coloniale française, Jules Ferry, promoteur de l’école laïque et d’une éducation publique et gratuite pour tous en France, déclarait devant les députés français en juillet 1885 : «… Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…».
L‘école est laïque ! C’est non seulement un postulat, mais une notion juridique indéterminée.
Dès lors, la question n’est plus de savoir le contenu que le Peuple entendait mettre dans ce concept, mais comme ce fut le cas en France en 1882, le credo était donné. Il fallait barrer la route à la religion, en l’empêchant de pénétrer dans l’enceinte du dispositif dédié à la formation des hommes.
Or dans notre contexte sénégalais, il convient de reconnaître que le concept de laïcité, déterminé par le Peuple, ne saurait signifier absence de croyance, car notre vie est ponctuée d’événements, de codes et de postures qui rappellent de manière récurrente notre foi en Dieu.
Ainsi, les colonisateurs ont exclu des curricula toute référence à la religion, alors que l’enseignement religieux a toujours été le socle fondamental de transmission des connaissances dans les hauts lieux du savoir et de formation d’hommes et de femmes pétris de valeurs.
Les exemples ne manquent pas, dès 1603, Serigne Khaly Amar Fall a fondé l’Université de Pire, soit 214 ans avant l’implantation de la première école française de Jean Dard en 1817, érigée à Saint-Louis.
Quid de l’Université de Sankoré, classée patrimoine mondial par l’Unesco. Celle-ci fut construite à Tombouctou au 14e siècle (vers 1350). Elle recèle encore des manuscrits d’une valeur scientifique et historique inestimable.
Faisant table rase de cette réalité, les Français ont décidé d’ériger «l’école laïque», soi-disant pour enseigner aux indigènes l’art, la morale évangélique, leur faire connaître la parole de la paix et leur apprendre à lire, à écrire et à compter, bref les civiliser.
Face à cette entreprise de déstabilisation culturelle et de domination économique, des figures historiques que nous ne citerons pas ici se dresseront, organisant une résistance farouche. Les promoteurs de la mission civilisatrice par l’école durent changer de posture, sans jamais désarmer. Déterminés à assurer le maintien de l’ordre colonial, ils ont choisi la stratégie de l’assimilation qui constitue la forme de domination la plus pernicieuse.
En effet, ils brisèrent la barrière linguistique, en imposant l’utilisation du français à l’école, présenté comme le facteur d’unité et la seule alternative susceptible d’empêcher une implosion sociale du fait de notre pluralité linguistique.
Ils ont par la suite formé des interprètes, des agents subalternes, des cuisiniers, des enseignants, etc. ; en offrant une situation matérielle enviable au sein de la communauté, afin d’en faire des relais idéologiques et justifier les bienfaits du colonialisme. N’est-ce pas à cet effet que fut créée l’Ecole des Otages devenue l’Ecole des Fils de Chefs et Interprètes en 1893, dont les locaux abritent aujourd’hui le lycée Ameth Fall de Saint-Louis ?
Aussi ont-ils semé et entretenu dans les jeunes esprits le complexe culturel. Pour ce faire, ils ont falsifié les faits, déformé l’histoire enseignée, dénigré nos traditions et nos coutumes, puis diabolisé nos savants et nos rois.
Il s’agissait stratégiquement de dénier les fondements de nos cultures, tout en mettant en place la stratégie de marketing de leurs héros afin que ces derniers soient admirés, adulés et imités par les populations, en particulier les jeunes.
Cet arsenal de mesures a largement facilité la mise en œuvre de la stratégie de l’exclusion à travers un système éducatif sélectif, dont le seul but est d’assurer la continuité de l’exploitation de nos ressources par l’intermédiaire d’une élite qui sera formée conformément aux objectifs de pérennisation de cette entreprise d’oppression et d’enrichissement.
Ainsi en novembre 1883, Ernest Roume, Gouverneur général de l’Aof, créa à Saint-Louis la première Ecole normale des instituteurs, devenue plus tard Ecole normale William Ponty. Cette institution dont la mission était de former des instituteurs et par la suite des agents de santé a produit de hauts cadres administratifs et politiques parmi lesquels on peut citer : Félix Houphouët-Boigny, Mamadou Dia, Filly Dabo Cissoko, Abdoulaye Wade, Bernard Dadié.
Pour assurer l’ancrage du système colonial, avec l’enrôlement des femmes, l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque fut créée en 1938 pour soi-disant former des institutrices et des sages-femmes. Après plusieurs péripéties, elle deviendra en 1972 le lycée Abdoulaye Sadji.
Ce système a constamment violé le droit à l’éducation des enfants. Il n’a jamais su mobiliser les moyens nécessaires pour assurer la scolarisation de tous les enfants en âge d’aller à l’école. En effet, le Tbs à l’élémentaire est passé de 2% en 1921 à seulement 25% en 1960.
Cette discrimination a naturellement produit un sentiment de rejet de cette école antidémocratique et creusé un large fossé entre ces laissés-pour-compte et leurs camarades écoliers. Dans certaines localités, les chefs coutumiers et religieux se sont opposés à l’installation de l’école du «Blanc» et ont barricadé leur cité en la protégeant contre l’administration. Il existe bien des lieux où les autorités administratives évitent de mettre les pieds : mythe ou réalité ?
La politique d’aliénation à travers l’hybridation culturelle (antagonisme entre deux visons du monde opposées à l’école et à la maison) et la séparation des populations (opposition entre indigènes et citoyens des communes) ont fait naître dans le cœur de certains intellectuels le déchirement qui a conduit au suicide du héros de l’aventure ambiguë.
Ainsi, une profonde mutation identitaire a été opérée par le colonisateur ayant abouti à la transformation sournoise de notre Nation en Etat, car en dépit de la géographie, des découpages administratifs et des symboles de l’Etat, certains habitants originaires de nos anciennes provinces du Fouta, de la Casamance, du Boundou, disaient jusqu’à une époque très récente «je vais au Sénégal», quand ils voyageaient vers l’intérieur du pays.
Au 26 août 1958, quand les porteurs de pancartes exigeaient l’indépendance au Général de Gaulle, le Sénégal, centre névralgique de l’Aof, avec une population estimée à 3 millions 207 mille habitants, disposait d’une carte scolaire constituée d’une université, de six lycées établis à Dakar, Saint-Louis, Kaolack et Ziguinchor ainsi que de 2 340 salles de classe réparties entre les zones rurales et urbaines pour recevoir les 107 mille élèves des écoles primaires.
A cette époque, l’essentiel de l’administration scolaire et universitaire était géré par les Français. Idem pour les curricula, orientés par les besoins de la métropole. Les cours étaient principalement dispensés par des enseignants français bien traités (salaire, voiture, villa), appelés assistants techniques ou coopérants en face de leurs collègues sénégalais. Cette sorte de discrimination constituait une source de frustrations au sein de la communauté éducative.
Le système semblait porter les germes d’une explosion qui ne laisserait personne indemne. Cela nous amène à poser les questions suivantes.
Le système éducatif hérité du colonisateur a-t-il été «tropicalisé» dans le sens de redéfinir l’orientation stratégique de l’éducation, de réhabiliter nos valeurs traditionnelles pour nous réconcilier avec nous-mêmes ?
Avons-nous trouvé les leviers adéquats entre 1960 et 1968 pour changer la conception de l’enseignement de l’histoire, de revaloriser notre patrimoine culturel et artistique, substrat sans lequel rien de durable ne peut être construit en s’appuyant sur nos langues nationales ?
Les contenus de formation, intégrant les compétences techniques et de vie courante, ont-ils été articulés pour avoir à la sortie de l’école des citoyens hautement qualifiés et ancrés dans les valeurs de (ngor, jom, njub, mandu, ngëm, fuhla, faïda, farlu, etc.).1
Abdoulaye DIATTA
Conseiller municipal
à Keur Madiabel

[1] Valeurs traditionnelles :
honneur, courage, honnêteté, pudeur, respect, probité, engagement, etc.

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