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Epilogue d’un processus électoral des plus chaotiques, le scrutin du 30 juillet 2017 a sanctionné une Administration con­duite par un ministre de l’In­térieur sans cesse récusé par les acteurs politiques de l’opposition et qui a fait montre de son incompétence notoire à toutes les étapes du marathon électoral. Aujourd’hui, il est loisible de constater que toutes les craintes de départ et prédictions pessimistes se sont avérées justes. Plus que des couacs, il s’est agi d’irrégularités graves qui ont entaché la sincérité du scrutin et qui déteindront fatalement sur la légitimité des députés élus. Comme prévu, il y avait un faisceau d’incertitudes qui ont toujours plané sur ce scrutin. Avec l’hivernage qui s’est déjà installé dans le pays, on disait qu’il n’était pas exclu que la pluie fut au rendez-vous le 30 juillet, jour du vote. A l’arrivée, la pluie s’est invitée aux débats, à la veille comme au jour du scrutin. C’est ça aussi le prix du pilotage à vue, du manque de vision et du système de tâtonnement d’un régime qui a eu la bonne et lumineuse idée d’organiser une élection en pleine saison des pluies. Facteur aggravant, la pluie drue qui est tombée un peu partout au Sénégal dans la nuit du samedi 29 au dimanche 30 juillet, accompagnée d’une coupure d’électricité bizarre qui a plongé le pays entier dans un black-out total très suspect, a ajouté à la confusion pré-électorale qui laissait déjà présager un cafouillage sans précédent pour l’élection des députés de l’Assemblée nationale. Et c’est à Touba, et plus précisément au centre de vote de l’Université Abdou Lahat, où des abris provisoires font office de bureaux de vote, que la forte pluie de la veille a produit des dégâts énormes qui ont impacté le déroulement du scrutin. Le temps de remettre en ordre les tentes et tout le dispositif du vote emportés par les intempéries (la pluie et le vent), il a fallu faire poireauter les nombreux électeurs qui avaient pris d’assaut, très tôt le matin, ce grand centre de vote. Mais excédés, exaspérés et las d’attendre pendant des heures, ils sont arrivés à bout de leur patience et ont fini par craquer en saccageant tout ce qui se trouvait devant eux, dans une furie et une folie aveugles. Sauf qu’en agissant de la sorte, les mécontents ignorent que la meilleure réponse, voire le meilleur message à envoyer à qui de droit, n’a pas meilleur exutoire que le bulletin glissé dans une enveloppe que l’on introduit ensuite dans l’urne.
Ailleurs, les couacs se collectionnent et se mesurent en termes de bureaux ouverts tardivement, de bulletins manquants, d’abus dans la délivrance d’ordres de mission, d’impossibilité de trouver son nom sur les listes, de documents nécessaires au vote non distribués, de cartes d’identité biométriques que certains électeurs ont dû aller chercher jusque tard dans la soirée de samedi (veille d’élection), d’absence de certaines listes dans des bureaux de vote, de prorogation du vote, parfois jusqu’à minuit, pour compenser les démarrages tardifs, etc. Au surplus, certains électeurs n’ont pu retrouver leur nom sur les listes parce que, sur les récépissés qu’ils détenaient, il n’était pas fait mention du lieu exact du bureau où ils devaient voter. Faudrait-il le rappeler, le vote avec les récépissés avait été rendu possible le jeudi 27 juillet par un avis du Conseil constitutionnel saisi dans l’urgence, deux jours auparavant, par le Président Macky Sall, après s’être rendu compte que le pouvoir avait reconnu son impéritie et son incapacité notoire à produire toutes les cartes d’identité biométriques nécessaires pour le vote. Un aveu d’échec dont les responsables et coupables qui gravitent autour du pouvoir n’ont pas, par lâcheté, tiré les conséquences en rendant tous le tablier pour incompétence et insuffisance de résultats. Pour ajouter à l’infortune et au spleen de plusieurs Sénégalais, l’expert électoral, Ndiaga Sylla, contacté par Le Monde Afrique, avait prévenu : «Les électeurs, qui n’ont pas reçu leur carte d’identité Cedeao et qui n’ont pas accès au portail internet risquent de ne pas pouvoir localiser leur lieu de vote.» Last but not least, les primo-inscrits qui devaient présenter un «document d’immatriculation» pour voter ont, quant à eux, eu bien du mal à accéder au «certificat d’immatriculation» qui devait leur être fourni par les autorités, en l’absence de carte biométrique. «Le préfet nous a dit qu’il a arrêté de délivrer les certificats, donc nous n’allons pas voter», regrettait ainsi Abdoulaye, un jeune âgé de 18 ans, rencontré à Pikine au milieu de camarades primo-inscrits comme lui, tous excédés. De là à dire, après Bamba Fall de la coalition Manko taxawu senegaal, proche du maire de Dakar en prison, Khalifa Sall, que l’organisation de cette élection était la plus «cahoteuse», la plus «douteuse» depuis l’indépendance du pays, en 1960, il n’y a qu’un pas qu’on franchira allègrement. Mais il en faut plus pour que le ministre de l’Intérieur, chargé des élections, le très contesté Abdoulaye Daouda Diallo, daigne démissionner après avoir échoué sur toute la ligne.
Pour en venir maintenant au jour du vote, tout le monde a constaté, pour le déplorer, l’absence remarquable dans les bureaux de vote de représentants de la plupart des 47 listes en lice. C’est à croire que les responsables desdites listes n’étaient intéressés que par leur présence à ces élections législatives, ce qui est à l’origine de la pléthore des listes. Sans ambition aucune, ils n’ont fait qu’ajouter à la confusion. Il s’y ajoute que si l’on regarde attentivement les 47 listes en présence, l’on se rend compte que seul le bulletin de la coalition Manko wattu senegaal, qui a un certain Ousmane Faye comme tête de liste nationale, n’a pas présenté de candidats sur le scrutin majoritaire. A croire que Monsieur Ousmane Faye, réputé être la taupe de l’opposition et du «Manko» originel, n’a fourni pour seul effort que d’aligner 60 noms de titulaires et 50 noms de suppléants sur le scrutin proportionnel. Du remplissage. C’est dans la même veine qu’il faut situer le «wakh fègne» (aveux) de Serigne Mbacké Ndiaye, leader de Convergence libérale et patriotique (Clp), qui a fini par cracher le morceau en déclarant : «Le premier objectif a été atteint. C’était d’aider mes amis de Benno bokk yaakaar à gagner». Voilà qui confirme la thèse de Clédor Sène qui parlait de financement de certaines listes de «l’opposition» par le pouvoir. Serigne Mbacké Ndiaye donne ainsi raison à tous ceux qui le soupçonnaient, parmi tant d’autres, d’être parrainé par le pouvoir, tout juste pour casser la dynamique unitaire de l’opposition et de contribuer finalement à la pléthore des listes. Tout cela constitue une masse critique de raisons suffisantes pour que les différents acteurs concernés mettent en sourdine leurs intérêts particuliers et taisent leurs petits calculs politiciens pour attaquer ensemble le mal à la racine, en prenant de façon concertée des mesures hardies pour réglementer la participation des partis, coalitions de partis ou listes d’indépendants à tous les ordres d’élections dans ce pays afin de mettre un terme à cette chienlit.
Contre toute attente, les lenteurs des opérations de vote que d’aucuns redoutaient, eu égard à la pléthore de listes, n’ont pas été un handicap majeur. A cet égard, on a constaté qu’à Fatick où il a voté, le Président Macky Sall s’est conformé au résultat du forcing du gouvernement qui a fait voter par sa majorité mécanique à l’Assemblée nationale, en procédure d’urgence, une loi pour la modification de l’article L78 du Code électoral. Il n’a choisi que 5 des 47 bulletins disposés sur les tables : coalition Benno bokk yaakaar (bien sûr !), coalition gagnante/Wattu senegaal (Abdou­laye Wade), coalition Joyyanti (Abdoul Mbaye), coalition Osez l’avenir (Aïssata Tall Sall), coalition Mbollo Wade (Farba Senghor). Le constat brut et à chaud est que le chef de l’Etat a ignoré royalement le bulletin de la coalition Manko taxawu senegaal (Khalifa Sall). A croire que Macky Sall a une dent dure contre le maire de Dakar et que le fait de le jeter en prison ne suffit pas à apaiser le président de la République dans sa volonté farouche de faire payer chèrement à l’édile de la capitale son culot et son outrecuidance de ne pas être un béni oui-oui du pouvoir.
Cela étant, les premiers résultats qui tombent sont sans équivoque et laissent paraître des tendances lourdes qui consacrent une victoire sans appel de la coalition Benno bokk yaakaar. Seulement, malgré cette victoire déclarée, on n’a pas constaté beaucoup d’effusions de joie chez les vainqueurs, même si les résultats provisoires n’ont pas encore été proclamés, encore moins les résultats définitifs. Malaise, à cause d’une victoire entachée d’irrégularités de toutes sortes qui rendraient le succès peu glorieux ? Triomphe modeste pour avoir vaincu sans péril et avoir donc triomphé sans gloire ? Toujours est-il que cette situation n’est pas sans nous rappeler la réélection du Président Abdoulaye Wade en 2007 quand «les djinns avaient voté le Président sortant». Tout le monde avait constaté la torpeur et le calme plat qui avaient suivi l’annonce de ces résultats, annonçant que le candidat Abdoulaye Wade, qui avait comme directeur de campagne un certain Macky Sall, avait remporté l’élection dès le premier tour. C’était comme si les vainqueurs éprouvaient de la gêne à fêter leur victoire.
Pour en revenir au scrutin du 30 juillet dernier, il convient de féliciter la coalition Benno bokk yaakaar pour sa victoire qui n’est contestée par personne. En revanche, dans les rares cas où il a été défait, le camp du pouvoir s’est montré mauvais perdant. C’est le cas à Touba, bastion imprenable de Me Abdoulaye Wade, où la coalition Benno bokk yaakaar a décidé de déposer un recours en annulation (c’est son droit) alors que la cause est entendue. Cela montre une certaine inélégance dans la victoire, une indignité dans la défaite et une grande boulimie qui caractérise tous les pouvoirs qui excellent dans l’accaparement et qui veulent gagner partout et toujours. Aussi, la polémique est-elle vive entre la coalition Mankoo taxawu senegaal et la coalition Benno bokk yaakaar qui se disputent la victoire dans le département de Dakar qui représente un enjeu symbolique. D’ailleurs, le Premier ministre, Momo Dionne, tête de liste nationale de la coalition Benno bokk yaakaar, avait averti : «Nous aurons un goût d’inachevé si on gagne sans Da­kar.»
Par ailleurs, affirmer de façon péremptoire qu’en perdant dans leurs fiefs respectifs, Idrissa Seck, Malick Gakou, Cheikh Bamba Dièye, Oumar Sarr, Abdoul Mbaye, Abdoulaye Baldé, Modou Diagne Fada, Aïda Mbodj et consorts doivent faire le deuil de leurs ambitions présidentielles, c’est aller trop vite en besogne. En effet, l’élection présidentielle et les élections législatives n’obéissent pas aux mêmes types de logiques. Me Abdoulaye Wade a toujours été battu aux élections législatives dans son fief de Kébémer par le Parti socialiste hégémonique. Le «Pape du Sopi» a même ramassé une veste aux élections locales dans cette ville face à un certain Djibril Ndiogou Fall. Mais tous ces échecs ne l’ont pas empêché d’être élu président de la Répu­blique du Sénégal au soir du scrutin du 19 mars 2000. Autre enseignement tiré du scrutin, c’est qu’en dépit de tout ce qu’on a pu dire des politiciens en termes de filouterie, de manque de moralité ou de vertu, un acte posé par un d’entre eux n’a pas manqué d’attirer notre attention. En effet, l’édile de Sokone, Moustapha Guèye dit «Petit», investi sur la liste Coalition pôle alternatif/3ème voie Senegaal dey dem de Cheikh Tidiane Gadio, a décidé de rendre sa démission de ses fonctions de maire de ladite localité, en donnant les raisons de cet acte fort : «Avec mon projet, c’était une Assemblée pour rompre avec la précarité les populations des zones rurales. Les populations n’ont pas adhéré à ce projet. Ce qui me revient de faire, c’est de continuer à expliciter, à participer à un débat public responsable pour qu’ensemble, nous puissions collectivement réinvestir les ressources vers les populations les plus démunies et qui vivent dans une précarité non nécessaire.» Chevaleresque ! Tous les regards sont dès lors tournés vers Talla Sylla, maire de Thiès et tête de liste départementale de la coalition Fal askan wi, et qui avait fait de ces élections législatives un duel avec Idrissa Seck pour le leadership dans la Capitale du Rail. Maintenant, avec l’échec cuisant qu’il a connu, le maire Talla Sylla devrait suivre l’exemple de «Petit Guèye», maire de Sokone, en tirant les conséquences de son flop. Cela dit, les tendances lourdes qui ressortent des premiers résultats indiquent que le tiercé gagnant des élections est dans le désordre : la coalition Benno bokk yaakaar, la coalition gagnante Wattu senegaal et la coalition Mankoo taxawu senegaal. Même si on va au-delà de ce podium, on trouve encore des coalitions de partis politiques. A noter la percée du Parti de l’unité et du rassemblement (Pur).
Très en vue lors de la campagne électorale avec une capacité de mobilisation jamais égalée, le parti dirigé par le Professeur Issa Sall est la grande surprise de ces élections du 30 juillet 2017. Tout cela pour dire tout simplement que les politiciens ont encore de la cote auprès des électeurs, et que ce n’est pas demain la veille que les Sénégalais vont suivre le Mouvement indépendant Defar senegaal de Mamadou Sy Toun­kara dans sa volonté de «jëlefi politiciens yi» (dégager les politiciens). En attendant que les résultats définitifs soient proclamés, il ne fait pas de doute que la coalition Benno bokk yaakaar aura la majorité absolue, voire qualifiée ; ce qui permettra au Président Macky Sall de voir venir et de dérouler, les doigts dans le nez, d’ici à l’élection présidentielle de 2019. Les leaders de l’opposition pourront toujours s’en vouloir à eux-mêmes et se mordre les doigts pour avoir raté de virage de l’unité de leurs forces qui était possible s’ils avaient surmonté leur ego surdimensionnés pour réaliser l’union sacrée et aller en rangs serrés à l’assaut de la citadelle du pouvoir. L’éclatement de l’opposition et la dispersion de leurs forces et de leurs voix ont finalement fait le jeu du pouvoir. Autrement dit, si les partis ou coalitions de partis de l’opposition venaient à fédérer leurs forces, ils pourraient mettre à mal la suprématie de Benno bokk yaakaar. Pourvu que la leçon soit retenue avant la battue électorale de 2019. Entre-temps, la démocratie sénégalaise gagnerait à faire le saut qualitatif consistant à réformer son système électoral déséquilibré du fait d’un scrutin majoritaire à un tour («raw gaddu») inique, injuste et qui favorise le parti au pouvoir, car étant aux affaires et doté de l’appareil d’Etat, il a les moyens d’en imposer aux autres. Maintenant, il ne faut pas rêver, car seuls les naïfs peuvent croire qu’à brève échéance, le pouvoir va se faire hara-kiri en se privant de ce système qui lui permet de rafler les sièges de député en compétition dans le scrutin majoritaire.
Tout compte fait, il faudra nécessairement faire le ménage, désencombrer et nettoyer à grandes eaux les écuries d’Au­gias de l’espace politique sénégalais. Ça signifie, par exemple, dissoudre tout parti qui n’obtiendrait pas au moins 5% des suffrages à une élection. A ce rythme, on assistera à brève échéance à un dépérissement de la macrocéphalie du corpus que constitue le microcosme politique sénégalais et conférer davantage de lisibilité au paysage politique engorgé et pollué par le blocus et l’hypertrophie du cartel des appareils politiques qui ne font que profiter sans scrupule d’un «système» auquel ils n’apportent aucune plus-value et qu’il convient de réformer au plus vite.
Pape SAMB
papeaasamb@gmail.com

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