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L’arbre des origines.

Merci pour tout cela… Ndary
En dépit de son départ abrupt
J’espère que ces quelques mots retentiront en vous et  vous aideront à y voir plus clair dans l’homme qu’il fut
Il avait de bons calmants qui souvent l’apaisaient
Il n’avait pas peur de la solitude
Convaincu qu’on finit toujours seul, il a pourtant recherché l’amour, l’amitié, l’affection
Il aimait évoquer Khalil Gibran: «L‘autre n’est pas là pour combler votre vide.»
Il avait compris que la solitude est le prix à payer pour ce qu’on saura ou ce qu’on pourra
«Au bout du compte, on est toujours seul même si on a un foyer, une femme et des enfants», disait-il.
C’était un fils, un frère, un mari, un père, un ami
Mais un modèle aussi
Il avait toujours le moral alors que son état se dégradait
Il avait comme compagnon des pics de douleurs qu’il essayait de compenser avec des médicaments anti-douleur
Il avait de grosses fatigues qui réduisaient sa mobilité
Il continuait son traitement dans la lecture des livres sur la spiritualité
-Le Noir de Frederik : l’Ame du monde.
– Le Petit traité de l’abandon d’Alexandre Jollien.
– Les Tisserands d’Abdennour Bidar : le sous-titre: Réparer ensemble le tissu déchiré du monde
Dans ce livre, le philosophe nous parle du rapport de l’humain à soi,
De son rapport à l’autre et en dernier de son rapport à l’environnement.
Du livre Les tisserands, Ndary me raconte : «Le l’ai acheté à cause du titre, dès que je l’ai vu, j’ai pensé à Mame Abdoul Aziz Dabakh qui se définissait comme un tisserand avec son aiguille qui rapiéçait toute relation humaine défectueuse. Le comble fut qu’au fur et à mesure de la lecture, le livre parlait de la même chose à la différence que dans ce cas précis, il s’agit d’un philosophe.»
A-t-il tué la mort ?
Ndary a vécu
Il a accompli de nobles et exaltantes tâches à chaque fois que la balle était dans son camp
Il fut lauréat de deux éditions de la biennale sans oublier le grand prix du chef de l’état pour les arts
Ce qu’il entreprenait, il le faisait de la plus juste et de la plus belle des manières avec tout le professionnalisme que cela suppose
Un legs
Une leçon de dignité pour nous tous cela ne fait aucun doute !
Il était convaincu que les possibilités de l’être humain sont infinies
et avec lui nous ne sommes pas au bout de nos surprises
Il était attentif à la réaction de l’autre
Devant une diversité de possibilités, il savait faire le choix le plus intéressant
Il pouvait distinguer celui avec lequel il y a plus de fluidité donc de possibilités de collaborer
Il ne perdait pas son temps
«La joie de l’âme est dans l’action», disait-il.
Très alerte dans sa pensée, sa façon d’analyser, d’écouter, d’entendre, de critiquer…
Il était un homme très prudent, qui ne se prononçait que sur des choses dont-il maitrisait les contours,
Il a soutenu les prémices du travail sculptural de Cheikhou Ba, la peinture de Oumar Ba,
Il a encouragé Dout’s jeune ex pensionnaire des beaux-arts à l’époque,
Il a appuyé le travail du critique d’art Massamba Mbaye en rendant disponible pour lui de la documentation
Il était convaincu du talent de Ngoor  qui lui aussi  a été arraché à notre affection
Il a considéré que c’était une grande perte pour le Sénégal
Il priait pour son prochain
Le pays lui manquait mais il n’avait pas le choix
La maladie le retenait dans cet hôpital lyonnais
Il a connu des printemps de grande réalisation
Voici l’image de l’homme que j’ai connu
Il a recherché un côté interactif de son œuvre avec le visiteur telle qu’en témoigne
La vision qu’il avait de sa participation à l’exposition collective  «Formes et paroles» présentée en  novembre 2014 sur l’île de Gorée sur l’initiative de la Fondation Dapper :
Il était question pour lui de mobiliser l’art du palindrome phonétique pour transcrire graphiquement le mot MATAM sur une sculpture en ronde bosse.
Matam est une des dernières régions nées au Sénégal Orien­tal.
Elle fait partie des villes les plus éloignées de Dakar
Cette bourgade aux caractères graphiques réversibles est essentiellement habitée par les peuls, une des ethnies nomades, les plus connues en Afrique noire.
Dans l’ébauche du projet,  il recherchait une manière d’établir un lien entre  le déplacement des esclaves partis de Gorée et d’insister sur le caractère nomade des poulhars qui sont dispersés un peu partout en Afrique
Il souhaitait mettre en scène une sculpture sur laquelle le visiteur pourrait monter. Il voulait établir une traçabilité de la géographie humaine de Matam sur l’île de Gorée.
En 2013, il avait à nouveau présenté l’installation Rosa Parks
L’œuvre avait évolué depuis le temps
Et moi pour me fichtre de lui, je qualifiais son projet comme étant juste :
«Le regain d’intérêt d’un artiste autour de la nouvelle de la mort de Trayvon Martin grandement médiatisée à l’époque pour commémorer à nouveau Rosa Parks
Pourquoi remettre au goût du jour cette ancienne installation jadis présentée à la Dak’art»
Nous étions également dans des discussions rudes autour de la question de savoir qui devait être dans le bus et qui ne devrait pas y être.
S’intéressait-il à la discrimination raciale ou à la discrimination sexuelle ou les deux en même temps ?
Je lui reprochais de se servir juste du chapitre féminin de la lutte pour les droits civiques comme un support de sa création
Ça avait réellement chauffé pour moi car j’avais eu l’impertinence de m’attaquer à l’engagement de son discours
Encore une fois, j’avais remis en question l’authenticité de sa démarche à la Dak’art 2012 en caractérisant son installation  «Windows» en tant que décor de guirlandes en capsules plastiques. Objets  banals dans ce hangar de la Biscuiterie.
Je l’accusais moi, d’être en train d’essayer de se réinventer pour rester au goût du jour car la création artistique contemporaine rime avec des exigences d’innovation des dispositions plastiques.
Je lui reprochais d’avoir privilégié le joli et la dimension ludique.
A travers sa généreuse proposition, son souci était également orienté sur la valorisation et le recyclage des déchets plastiques, la maîtrise de notre impact environnemental, la disponibilité de l’eau potable, la gestion de cette ressource naturelle objet de guerre et de convoitise aujourd’hui.
Il se souciait du bien être humain, de la qualité de vie sur terre
Cette installation, il la voulait également interactive avec le public si bien que nous pouvions nous parader dedans.
Une autre fois j’ai osé encore m’attaquer à ces socles
Je leur reprochais d’être juste des points de fixation au sol
Et sa réponse m’avait surpris : «Je partage en partie ton point de vue peut-être que cela pourrait être autrement et donc meilleur. J’ai un vrai problème avec les socles, souvent je n’ai pas envie d’en mettre. Ce qui fait que quand j’y suis obligé pour des raisons de sécurité, ce n’est pas toujours impeccable…»
Quand Ndary mélange les pédales je suis toujours ravie car ça arrive exceptionnellement
C’était presque impossible pour moi d’avoir raison sur lui en analysant son travail
C’était aussi un homme qui savait reconnaître ses limites
Un homme qui savait s’excuser quand il avait tort
Il était reconnaissant et sincère
Il était respectueux
Il craignait d’aller se cogner dans le mur
C’était un croyant
Il a cultivé l’espérance et l’espoir, la foi,  la charité, la spiritualité
Des fois il oubliait et il s’en désolait
Pour lui le silence n’est pas un oubli
J’avais une grande admiration pour lui
Son atelier m’était ouvert quand je voulais
Il ne s’est jamais abandonné à la mort
Il a lutté jusqu’à la fin avec toutes les forces possibles lors même qu’il se savait mourant
Il n’était pas désespéré face à la fuite du temps
Il a changé la mort en vie puisque son œuvre est là pour lui survivre
Car «c’est dans la rosée des petites choses que le cœur trouve son matin et sa fraîcheur»
Je prie pour que tu trouves le tien et que cette collection d’anges que tu as créée
Te hisse sur L’Arbre des origines une autre de tes créations
Pour que s’ouvre pour toi les portes du paradis.

Ndeye Rokhaya GUEYE

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