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L’Inde est un pays émergent, nous en sommes tous d’accord. Cependant, si c’est cela l’émergence qui sera celle des pays africains en quête de ce Graal que les discours des gouvernants nous ressassent désormais depuis dix ans, eh bien, non merci. Et pourtant, c’est bien ce qui pend au nez des pays africains, s’il n’adressent pas d’une part les droits sociaux, culturels et économiques de leurs populations au même titre que leurs droits politiques. Et si d’autre part ils ne mettent pas en place des politiques volontaristes de maîtrise de leur natalité.
L’Inde est le pays de toutes les inégalités, où coexistent la cour des miracles des très pauvres et des milliardaires en dollars, dont le mode de vie dispendieux est encensé par les films locaux, première industrie cinématographique mondiale devant Hollywood et opium qui maintient le Peuple dans des rêves de lendemains miraculeux. Milliardaires en dollars américains endogames, à côté de misérables qui vivent dans des bidonvilles miteux (les slums, poétiquement mis en scène par le film Slumdog millionnaire), où il n’y a ni latrines ni eau courante ni services d’éducation.
Avec 1 milliard trois cent millions habitants, l’Inde est le deuxième pays le plus peuplé du monde. Et en 2025, elle dépassera la Chine en nombre d’habitants. 560 millions d’Indiens ont moins de 25 ans. La principale cause de mortalité en Inde, ce sont les accidents de la route qui tuent 1,6 million de personnes, preuve de la prévalence des incivilités dans un pays où les politiques publiques ne font que colmater des brèches. On félicite l’Inde quand elle apporte des solutions aux conditions de vie misérables de l’essentiel de ses populations (soins de santé, inscription à l’état-civil, etc.), alors que cela devrait être un minimum pour un pays civilisé. En Inde, en ce mois d’août 2018, un concours ouvert pour 20 mille emplois dans la fonction publique a recueilli 20 millions de candidatures. C’est cette vision cauchemardesque de l’émergence qui est l’avenir inéluctable des pays africains en quête d’émergence.
Une de mes relations, un compatriote sénégalais, a essayé de me convaincre que l’Afrique ne devrait pas contrôler sa natalité. Au motif que sa pyramide des âges étant plus large à la base qu’au sommet, avec 45% de la population qui a moins de 16 ans, alors que celle des pays occidentaux a la forme d’un diamant reposant sur sa pointe, avec en majorité des séniors qui devront être remplacés dans leurs emplois, l’Afrique trouverait toujours une soupape dans l’émigration de ses enfants vers les pays occidentaux.
Je n’en suis point convaincu et nous ne devrions pas l’être. D’abord, parce que l’Afrique sera toujours en compétition sur le marché de l’émigration économique avec d’autres aires géographiques qui regorgent d’autant de pauvres que nous. Quand l’Allemagne de Merkel a hypocritement voulu de la main-d’œuvre émigrée bon marché, elle a «importé» un millions de Syriens auxquels elle a fait mine de porter secours. Et non pas un million d’Africains. Malgré la proximité géographique d’avec l’Afrique. Et malgré ses liens historiques avec des pays africains qu’elle a colonisés comme le Cameroun, la Namibie ou le Togo. L’Inde compte vingt millions d’émigrés qui envoient des milliards de dollars à leurs familles restées au pays. Ce n’est pas ce qui a résolu la misère endémique en Inde. De surcroît, les dirigeants africains n’ont aucune place dans le débat international sur l’émigration de travail. Ils ne discutent, ni ne tentent de mettre en place aucune politique d’envoi de migrants économiques vers les pays occidentaux. Le seul chef d’Etat africain qui a eu le courage de dire qu’ils pouvaient recevoir 3 000 des migrants échoués en Lybie, c’est le Président rwandais Paul Kagamé. Nous assistons donc depuis dix ans au spectacle déshonorant des migrants africains qui échouent sur les plages italiennes et espagnoles, dans des images qui laissent à penser que l’Afrique c’est l’enfer sur terre.
Si l’Afrique ne doit pas trouver son salut dans l’émigration de travail massive de ses enfants vers l’Occident, le trouvera-t-elle en peuplant ses propres terres ? Oui, l’Afrique est sous-peuplée. Mais la solution n’est pas de la peupler en une seule génération, car l’arrivée massive de nouveaux citoyens ne fera qu’accentuer la compétition entre humains pour l’accès à des services publics non extensibles et déjà insuffisants. Et la démographie continuera de manger une croissance qui ne se reflètera pas dans un meilleur indice de développement humain. Les castes continuent de faire le lit de la société indienne, comme dans les pays d’Afrique de l’Ouest que sont le Sénégal, le Mali, la Mauritanie où on essaie de les minimiser dans le débat public. Les mariages forcés ou en tout cas arrangés sont la norme en Inde, où on tue les amoureux qui transgressent ces codes. 70% de la population indienne est rurale. Les communautés religieuses s’y entretuent sporadiquement. Les jeunes diplômés de l’Inde et ses ingénieurs sont devenus les sous-traitants du monde dans les métiers de l’informatique, du Sav ou des centres d’appel téléphonique, pour des salaires de misère. L’Inde est le pays le plus touché par le travail des enfants, avec 60 millions d’enfants travailleurs âgés de 5 à 14 ans et qui travaillent entre 12h et 20h par jour. Ils sont chiffonniers, mendiants, conducteurs de vélo-taxi et cireurs de chaussures. Ils sont aussi exploités par les exploitations agricoles telles que les rizières et les plantations de jasmin, thé, noix de cajou, etc. L’industrie est elle aussi touchée par ce travail infantile, particulièrement dans les mines, les usines de textile, les verreries, les usines de feux d’artifice, de cigarettes, et encore d’autres. Plus de 400 mille enfants y seraient exploités sexuellement par la prostitution et la pornographie. Des enfants y voient leurs yeux crevés afin de les rendre plus aptes à la mendicité. Non, ce n’est pas cet avenir cauchemardesque que nous voulons pour l’Afrique.
L’Afrique compte aujourd’hui 1,2 milliard d’habitants et en comptera entre 2 et 3 milliards en 2050. Si l’Afrique n’adresse pas les défis des droits sociaux, culturels et économiques de ses populations, ainsi que celui de la progression ébouriffante de sa natalité, l’Inde est la vision d’enfer dantesque de ce qu’elle sera dans trente ou cinquante ans.
Dans nos discours publics sur l’émergence, en Afrique, nous faisons référence à la Corée du Sud («pays-qui-était-au-même-niveau-de-développement-que-le-Sénégal-en-1960», pour reprendre la ritournelle de nos économistes), à Singapour ou à l’Indonésie, des Nations qui ont consenti des sacrifices dans les domaines évoqués plus haut. Mais dans la réalité des faits, le modèle maudit que les pays africains, notamment ceux d’Afrique de l’Ouest, sont en train de suivre est celui de la vache (mas)sacrée qu’est l’Inde.
Ousseynou Nar GUEYE
Directeur de
publication de Tract.sn
Secrétaire national à la Communication, aux Questions Educatives et à la Coopération africaine de S.U.D

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