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A l’heure où le Sénégal pleure la disparition du réalisateur Abdel Aziz Boye, survenu avant-hier soir, le monde du cinéma présent aux Jcc de Tunis n’a cessé de couler des larmes en hommage à cet homme qui, au soir de sa vie, a tout donné pour assurer la relève du 7e art sénégalais à travers la formation et surtout la création de Ciné-banlieue.

La nouvelle est tombée aux Journées cinématographiques de Carthage comme une farce au cinéma. Le réalisateur Abdel Aziz Boye s’est éteint à Dakar. Loin du Sénégal, personne n’a voulu croire à cette information qui, au fil des heures, devenait pourtant persistante sur les réseaux sociaux. Dans le hall de l’hôtel Africa, le jeune Pape Bouname Lopy, l’un des nombreux «fils adoptifs» du défunt réalisateur, n’arrive plus à se tenir sur ses pieds. Il est effondré. Lui qui, quelques minutes avant cette triste nouvelle, confiait au journal Le Quotidien, sa fierté d’être un produit de Ciné-banlieue, cette école créée par Abdel Aziz Boye, ne savait plus à quel saint se vouer. Dans quelques heures, son film Dem Dem ! passera dans la mythique salle du cinéma Le Colisée surnommée, «La reine-mère des salles de Tunis». Malheu­reusement, il n’aura plus le cœur à chanter à l’ouverture de la salle les louanges de celui qui l’a aidé et poussé à réaliser cette œuvre. Ce sera pour lui un moment solennel pour annoncer sa mort et lui rendre hommage.
En attendant, comme ce jeune réalisateur dont le film représente le Sénégal à la 28e édition des Journées cinématographiques de Carthage, toute la délégation sénégalaise est effondrée. Baba Diop, critique de cinéma et ami personnel du défunt, n’a pu retenir ses larmes. Ce doyen de la presse sénégalaise, à l’annonce de la nouvelle, s’est isolé pour ne pas laisser percer son émotion. Une émotion atroce qu’il n’a malheureusement pu cacher. Il n’est pas le seul à l’être. Fatou Kiné Sène, Thierno Ibrahima Dia, journalistes, l’actrice Rokhaya Niang, le réalisateur Ousmane William Mbaye, l’un des plus intimes parmi les proches amis de Abdel Aziz Boye, tous disent ne pas comprendre le décès subit de celui qu’ils considèrent comme «un cinéaste d’une générosité extrême». «Que deviendra Ciné-banlieue ?» s’interroge tout le monde. «Comment peut-il partir ainsi alors que son festival était en préparation et devrait se tenir dans quelques semaines ?» s’inquiète-t-on encore. Hélas ! Abdel Aziz Boye a définitivement cassé sa caméra après avoir réalisé son dernier long métrage dans les quatre murs du Centre de santé Abdoul Aziz Sy des Parcelles Assainies.

Parcours d’un formateur de talent
De lui, on retiendra qu’il a été avant tout «un fou passionné du cinéma». Le défunt, réalisateur-formateur, a toujours fait ce que lui dictait son cœur. Aux Parcelles Assainies, il a implanté dans une maison un centre de formation dédié au cinéma qu’il baptise Ciné-banlieue. Et depuis quelques années, il donne également officiellement des cours de cinéma aux étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad).
C’est en 1976, après le secondaire, que Abdel Aziz avait décidé d’aller en France apprendre le cinéma. Il était hanté de l’intérieur par cette envie de connaître davantage le cinéma. N’ayant pas les moyens de prendre l’avion, il quitta Saint-Louis, passa par la Mauritanie, le Maroc pour entrer en Europe. «Ce n’était pas uniquement un chemin vers la connaissance académique du 7ème art, mais également une aventure pour découvrir d’autres cultures sur lesquelles allaient porter ses futures scenarii. Son séjour à Paris est plein de nostalgie. Il le narre comme si les images défilaient devant ses yeux», écrivait Amadou Kagal Ndiaye pour le magazine Senciné. A Paris, il intégra le Conservatoire libre du cinéma français (Clcf), puis l’Université Paris VIII au département sociologie et psychologie. «A la fin de ses études, il prend son fief au centre des travailleurs immigrés où, en collaboration avec la mairie de Saint-Denis, il faisait des projections de films pour les occupants. Parallèlement, il apprenait aux immigrés qui ignoraient les bases de la langue de Molière à lire et à écrire, et surtout à entretenir une correspondance avec leurs parents en Afrique», rapporte-t-on.
«Ses meilleurs souvenirs en tant que cinéaste, ce sont surtout ceux passés avec celui qu’il appelle son complice. ‘’Willi sama gaynn la’’», livre-t-il dans Senciné. Ousmane William Mbaye avait en effet fait appel à Aziz Boye en tant qu’assistant réalisateur pour son film Fresque francophone. Un film dans lequel des artistes peintres sénégalais de cinq générations unissent leurs talents pour produire une œuvre dans le cadre de la Francophonie. Film dans lequel l’un des pionniers du documentaire au Sénégal, Samba Félix Ndiaye, a participé comme producteur. Parlant de ce dernier, Aziz Boye était convaincu que les jeunes cinéastes ne connaissent pas la grandeur de l’homme. Un autre film de William Mbaye, Talatay Nder dans lequel Aziz Boye a aussi participé comme assistant réalisateur, mais ce projet de film qui a valu à Aziz de revenir au Sénégal pour les besoins du tournage n’a jamais vu le jour. Il a tout simplement avorté, victime de l’ajustement structurel. Abdel Aziz Boye a aussi beaucoup collaboré avec le réalisateur Amadou Thior sur un scénario de Baba Diop dont le titre est Maël.
Il était, renseigne-t-on, porteur d’une dizaine de scenarii en stand-by. Parmi lesquels un scenario intitulé Labbé bi sur le dialogue islamo-chrétien qu’il tenait beaucoup à réaliser. Ce ne sera malheureusement pas le cas.

arsene@lequotidien.sn

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