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Il y a eu des échauffourées entre supporters de deux clubs de football rivaux au stade Demba Diop de Dakar et une bousculade s’en était suivie, un pan d’un muret s’est affaissé sous le poids de la foule et les incidents ont provoqué de nombreux morts et des blessés. Les faits peuvent apparaître banals et on peut nous dire que de tels incidents peuvent arriver dans n’importe quel pays au monde. Certes ! Mais la différence avec d’autres nombreux pays du monde où de tels tragiques événements ont déjà pu être déplorés est qu’au Sénégal, nous pouvons affirmer, d’ores et déjà, sans aucun risque d’être démenti par les faits, que personne ne sera reconnu coupable de fautes, de manquements ou de carences ayant été à l’origine d’un enchaînement de faits ou d’actes de négligence pour en arriver à une telle situation. Le porte-parole du gouvernement s’est empressé de faire un communiqué pour annoncer l’ouverture d’une information judiciaire. Le ministre Seydou Guèye, sur ce coup-là, ne fait montre d’aucune originalité. C’est une lapalissade que de nous annoncer une enquête sur des événements où quelques huit morts et des dizaines de blessés ont été dénombrés. La présidence de la République n’a pas été en reste et a sorti, elle aussi, un communiqué pour insister sur l’enquête en assurant qu’elle se déroulera «sans aucune faiblesse coupable». C’est là où réside l’aveu. En effet, la plus haute autorité de l’Etat a senti la nécessité de préciser qu’une certaine rigueur et une non-complaisance seront de mise dans le déroulement de l’enquête. C’est pour donner du crédit à l’action judiciaire ainsi ouverte. On peut lui en donner acte, mais on peut en douter pour différentes raisons. «Le pessimiste est un optimiste bien informé», selon un proverbe. Le scepticisme qu’inspirent déjà les résultats de l’enquête ouverte tient à notre expérience sénégalaise, commune, de ce genre de situations. Notre histoire lointaine et même récente au Sénégal nous a suffisamment instruits qu’il n’y a jamais de «coupable» ou même de «responsable» de tels éléments dramatiques, surtout si les responsabilités sont partagées. Ainsi, toute personne sanctionnée se considérera et sera considérée comme étant l’agneau du sacrifice ou d’avoir été victime de sa position sociale qui ne lui a pas permis de bénéficier de protection comme d’autres. C’est la fameuse histoire de «Coumba am ndey ak Coumba amoul ndey». De ce fait, les éventuelles sanctions apparaissent illégitimes et injustes et au bout du compte, tout le monde s’en tire sans coup férir.
Ces questions qui ne trouveront jamais de réponses
Le groupe de musique anglais Oasis chantait : «Don’t look back in anger.» Traduisons : «Ne regarde pas le passé avec colère.» Mais on ne peut pas ne pas rappeler que c’est encore ce pays qui avait enregistré la plus sinistre tragédie de l’histoire de l’humanité dans le domaine de la marine marchande, avec plus de 2 000 victimes dans le naufrage, le 26 septembre 2002, du bateau «Le Joola» ; sans jamais qu’une personne n’ait été reconnue coupable d’un tel drame ! Une pirogue a été surchargée et les passagers étaient dépourvus de gilets de sauvetage. Résultat des courses, 25 bonnes femmes ont péri noyées dans le fleuve en avril 2017. C’est encore dans ce pays où il y a encore quelques mois, un aéronef de la compagnie Sénégal Air a disparu des radars sans laisser de traces et sans jamais qu’aucun responsable n’ait été trouvé ! C’est dans ce pays que les épreuves du Baccalauréat sont entre les mains des candidats avant le déroulement de l’examen et que le directeur national du service compétent peut se mettre devant les caméras pour dire, sans sourciller, qu’il ne démissionnera pas (sic) ; comme si les choses dépendaient de son bon vouloir ! C’est dans ce pays que les épreuves du Bfem sont distribuées aux candidats sans jamais qu’un responsable n’ait eu à payer pour de telles turpitudes ! C’est encore dans ce pays que des épreuves du concours général, le concours le plus sélectif de notre système éducatif, ont été distribuées à des candidats et que le ministre de l’Education nationale nie les révélations faites par la presse pour finalement, face au tollé général, se mettre à l’évidence de devoir faire reprendre les épreuves incriminées.
Comment l’enquête ouverte suite aux graves événements du stade Demba Diop pourrait-elle aller à terme si toutes les personnes impliquées dans la provocation de tels événements restent à leurs postes ? Il n’est vraiment pas besoin de dire que ces personnes ne se priveront pas de chercher à influer sur le déroulement de l’enquête pour se disculper ou pour faire disparaître des preuves ou même pour suborner des témoins. Des mesures conservatoires devaient s’imposer d’elles-mêmes. Il s’y ajoute que de nombreuses questions sont déjà posées et comment leur trouver des réponses objectives. Les responsables de la Fédération de football affirment avoir commandé et payé pour le service de quelque 150 hommes pour le maintien de l’ordre alors que selon les témoins et les images diffusées par les chaînes de télévision, il y avait visiblement un sous-effectif. Une telle pratique semble courante. Les responsables de police n’auront-ils pas la latitude de présenter des listes fictives d’éléments présents sur le terrain et surtout la possibilité de susciter des témoignages ou de fabriquer des preuves attestant de leurs dires ? Depuis combien d’années les autorités du football sénégalais ont évoqué le projet de mettre en place un corps de «stadiers» sans jamais arriver à le réaliser ? Quelle est la responsabilité des services de la Protection civile sur l’absence d’une éventuelle alerte sur la vétusté d’un stade, vieux de plus de 54 ans pour avoir été inauguré le 3 avril 1963 ? Des alertes ont-elles été ignorées ? Quels ont été les manquements de l’entreprise chargée des travaux de réfection ou de rénovation du stade ainsi que celle des bureaux de contrôle ? Tout le monde a pu observer, sur les images des télévisions, que le muret, «garde-corps», qui s’était affaissé sous le poids des supporters ne contenait aucun élément ferreux tendant à lui assurer une résistance. Les autorités de la police viennent de déplorer l’absence de grilles de protection autour de l’aire de jeu du stade. Diantre, qu’on ne nous dise pas que c’est seulement après ce drame que cette lacune ou carence a été découverte ! Quid de la qualité des secours apportés aux blessés ? Nous avons vu sur les mêmes images des télévisions des blessés chargés en vrac dans des pick-up et ces conditions de déplacement de blessés pourraient, à elles seules, justifier le lourd bilan. Les secouristes ont manqué de matériels de premiers secours et d’urgence. Les sapeurs-pompiers n’ont de cesse de le déplorer et finissent par passer pour des laissés pour compte. Figurez-vous que le Groupement national des sapeurs-pompiers (Gnsp) n’avait bénéficié que de deux ambulances du lot de plusieurs centaines de véhicules ambulanciers qui avaient paradé à l’occasion de la dernière cérémonie du défilé du 4 avril 2017. Cette précarité du Groupement national des sapeurs-pompiers n’a jamais interpellé les autorités de l’Etat du Sénégal et les soldats en perdent le moral. Il y a quelques mois de cela, un immeuble s’était affaissé au quartier de la Médina de Dakar sur cinq éléments des sapeurs-pompiers qui y avaient perdu la vie. Aucune indemnité n’a été versée à leurs familles parce qu’ils étaient de pauvres stagiaires et les veuves n’ont même pas eu droit à une pension de veuvage.  La semaine dernière, un chef de poste des sapeurs-pompiers est mort, électrocuté, sur le champ d’intervention à Diourbel. Les sapeurs affirment avoir demandé aux services de la Senelec de couper l’électricité sur les lieux de l’incendie, préalablement à leur intervention. Ils auraient obtenu le feu vert de la Senelec. Le jet d’eau a provoqué une électrocution de son auteur. Dans ce cas d’espèce, personne ne sera responsable de négligence, aucune responsabilité ne sera jamais située.
Quand nul ne voudrait connaître la vérité…
D’ailleurs, les Sénégalais voudraient-ils situer les responsabilités ? Après le drame du stade Demba Diop, les explications les plus simplistes, les plus absurdes ont été avancées çà et là. Le Sénégalais lambda voudrait se réfugier derrière une certaine fatalité ou voudrait disculper tout le monde. La ritournelle chantée sur les radios et télévisions est que le drame résulte de la volonté divine et que les guides religieux nous prodiguent des prières ; ou que ce drame est provoqué par les fétiches employés durant la campagne électorale en cours. Un tel esprit d’obscurantisme ne laisse la place à aucune explication rationnelle du drame ou de volonté de trouver des solutions ou de mettre en place des procédures pour prévenir de nouveaux drames qui seront encore plus meurtriers. L’élite politique sénégalaise participe même à entretenir un tel état d’esprit. Qui n’avait pas entendu l’ancien Président Wade se gausser des fétiches d’un Macky Sall pour expliquer l’effondrement d’une tribune lors d’un rassemblement la semaine dernière à la permanence de son parti ? On ne cherche pas à savoir si l’entreprise chargée de l’échafaudage de la tribune a commis une faute ou que le poids des personnes installées sur la tribune était supérieur à la capacité de résistance. Tout le monde s’est contenté des quolibets et en a ri. C’était commode pour tout le monde de dire que c’était à cause de mauvais fétiches. Quel gouvernement pourra alors lutter contre les fétiches ou la volonté divine ? Ainsi, personne n’est malheureusement responsable de quoi que ce soit !

1 COMMENTAIRE

  1. Tout peuple n’a que les dirigeants qu’il merite.
    Tant que les mentalites et les comportements ne changeront pas, il serait difficile de tendre vers un pays ou chacun prend soin de l’autre a travers des actes et actions citoyens, ce que les Anglophones appellant “The Duty of Care”.

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