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L’enchaînement récent de faits divers macabres à Dakar a jeté la psychose dans la société sénégalaise. Par la cible des crimes, les enfants, et par leur récurrence, le pays entier a découvert l’expression d’une violence morbide qu’il ne soupçonnait pas. Le mélange d’écœurement et de détermination subite à combattre ce que certains ont qualifié «d’habitudes importées» a montré que le diagnostic est loin d’être posé. Le réflexe accusateur de l’ailleurs tente toujours d’excuser les dynamiques intérieures qui engendrent ces actes extrêmes. Dans les villes les plus criminogènes du monde, Mexico ou Johannesburg par exemple, les inégalités sociales, les contrastes aigus, l’histoire, les conflits entre gangs, les trafiquants de divers ordres ont fini par produire une habitude du crime comme mode de survie et d’extension de son territoire. Dakar, dans sa croissance et à son échelle, fait le lien entre crimes crapuleux et tentation, voire accomplissement, de rites traditionnels. La rencontre entre les deux est souvent un poison lent, qui peut déstabiliser un pays où les règles peinent à s’enraciner, et où la violence, dans ses multiples expressions, est un élément admis, parfois vanté, comme symbole de (du) pouvoir.
La violence est en effet un élément de la pratique sociale au Sénégal. C’est presqu’un langage. Un moyen de faire passer le message. Une obsession dans certains cercles. Un réflexe. La preuve du manque de communication intergénérationnelle. Le canal immédiat pour régler les conflits, à moindre coût. La violence est un produit à la fois culturel, social, religieux, économique qui vient, si besoin en était, dévoiler les carences des institutions étatiques à être garantes de la sécurité de tous. Pour comprendre la violence, il faut en examiner les différentes nuances.
Elle commence dans l’unité de base, la famille. Des rapports entre époux à l’éducation des enfants, la violence peut résulter du silence, des rôles figés, des modes de transmission des valeurs où on ne s’embarrasse pas de pédagogie. Héritée d’une conception du couple rigide, où les hommes et les femmes sont assignés sans que jamais aucun des deux ne puisse en changer, cette segmentation de la famille est porteuse de violence, d’effet d’infériorisation, de terreur, de soumission qui peuvent souvent basculer dans la violence. Verbale d’abord : sermons, insultes, humiliations ; physique après, les coups, les agressions. Socialisés dans ce genre d’univers, les enfants ne manquent d’en être victimes, mais aussi et surtout d’en être imprégnés. Les fessées y portent un goût autrement plus sévère, avec la volonté délibérée de «faire mal», de «corriger». Terminologies qui sont dans la représentation nationale plutôt «positives», car elles signent l’autorité des parents. Ils grandissent avec la certitude que c’est un moyen de communiquer, les parents l’ayant légitimé.
A l’école, la violence n’est pas le fait de la cour de récréation, pas principalement du moins. Elle est le fait de la transmission du savoir qui s’accommode de violence punitive pour masquer un déficit didactique. On frappe les élèves en décrochage, certes de moins en moins, installe la terreur, incorpore de l’insanité dans la concurrence des élèves. Au change, on n’y gagne rien : ni une éducation améliorée ni le corps des enfants, traumatisés par les cravaches. Hors des classes, dans les rapports de camaraderie, cette violence acte le seul clivage qui fait sens : celui entre forts et faibles. On se bat. On se jauge. L’école de la rue se déporte dans l’école de la République dans un terrible glissement des lignes protectrices.
Par conséquent, la société, dernière sphère, ne s’en fait que le reflet et l’écho. La violence des inégalités sociales conduit à l’asservissement de plus démunis dans une brutalité socialement acceptée. La violence est urbaine, élément épaississant dans le décor, dans les rapports sociaux. La violence, c’est l’expédition punitive des sbires d’un marabout quand on remet en cause leurs forfaits. Elle est politique, avec la transformation périodique de la capitale et des ailleurs provinciaux en champs de batailles entre milices politiques, les agressions de leaders, la démonstration par la force du nombre et de la masse. Elle est sportive avec la célébration au bord et sur les tribunes des terrains de football, des bouchers. Elle est violence, la lutte. Sanguinolente et fétichiste. La violence est un ordre viril indissociable de la pratique mâle, où l’outrance physique, l’intimidation viennent inféoder tous les rapports. La violence se niche dans l’extrême rigidité des rapports de hiérarchie, notamment religieuse, où toute déviance est soumise à la menace des représailles. Inconsciemment assimilée, la reproduction de cette violence est souvent machinale. Dans leurs carrières sociales, les Sénégalais ont au moins une fois rencontré des faits de ces agressions.
Mais il y a un autre élément plus indéfinissable du fantasme de la violence. On le retrouve principalement chez les Forces de l’ordre ou supposées telles. On ressent, devant leurs uniformes dépareillés, leur absence totale ou presque de savoir-faire et de sens du dialogue. La volonté de mater, de faire mal, de se venger d’une condition sociale, de régner par la matraque. Au Sénégal, les policiers ont cela de terrible qu’ils ne se sentent pas investis de mission de paix, mais de celle d’en découdre pour éprouver un autre acquis social célébré : la virilité exacerbée. A chaque étage social, la violence règne, même chez ceux qui doivent la contenir.
Est-il donc franchement étonnant que la justice s’en fasse l’écho, devenant elle aussi une métaphore de violence ? L’indignation à la suite des meurtres d’enfants est une vue retrouvée après tant de cécités volontaires. L’absence d’un pacte citoyen crée un «état de nature» qui ne consacre que les plus forts qui deviennent du coup impunis et surtout intouchables. Il y a dans cette séquence comme une forme de photographie nationale : l’addition des violences symboliques et quotidiennes occultées, et la posture ensuite fatalement inefficace, puisque bâtie sur aucune conviction véritable.
Il faut traquer la violence du silence et inversement. Elle remplit plusieurs vides : la responsabilité, la justice, et qui l’eût cru : l’hospitalité.

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