PARTAGER

Un trottoir à Versailles, un jour de grand soleil printanier en France, et un dernier sprint de peur, voilà où et comment s’est achevée la vie de Ismaël Deh. Et on pense au coup de fil pour annoncer la nouvelle aux proches…Vendeur à la sauvette, père de famille au visage calme, presqu’effacé. 58 ans à l’état civil, et désormais plus aucun autre. 18 ans de clandestinité, terminé aussi. Quelques secondes, au bout de la course, pourchassé par les policiers, l’homme est mort. Il était sans-papiers et a tenté de fuir la patrouille qui pouvait mettre fin à sa vie en France. Elle mettra fin à sa vie tout court. Doublement tué, par ses bourreaux évidents : les policiers et un bourreau secondaire : sa condition de sans-papiers. Mais il y a longtemps que sa mort administrative est constatée, exclu longtemps de la légalité. Qu’on les appelle illégaux, clandestins, sans-papiers, ou par le générique migrants, ces étiquettes techniques disent peu de la vie de ces hommes. Des frères de sens, dans une condition qui en manque singulièrement.
Les clandestins errent comme des fantômes, cherchant l’étoile de la chance. Ils vivent comme ils meurent : dans la peur. La peur de se faire attraper ici, la peur de décevoir là-bas. Une vie en perpétuelle fuite des deux côtés de la pression sociale. Ils en deviennent esseulés. Dans leur intranquillité intérieure, ils confient leur vie à la chance et au hasard. Vous verriez-vous, vous, vivre, seulement vivre, ainsi ? J’en ai toujours voulu à la France (mais dois-je constater qu’elle n’est pas la seule) de subordonner la vie d’homme à de la paperasse. Partout dans le monde, ces documents administratifs sont des agents de discrimination admis. Si la déclaration des droits de l’Homme nous prête -sans doute avec un peu de mensonge- les mêmes droits, constatons qu’elle ne nous donne pas les mêmes papiers pour en jouir. Personnellement, cela m’a toujours ému, profondément meurtri, qu’un homme tout entier, ses émotions, ses amours, ses aspirations, sa vie, soient conditionnés par un bout de papier. Naître, voguer, ne suffisent plus à vivre, il en faut une autre condition, le papier. Sans doute suis-je naïf, un peu démagogue, mais je veux croire que les circonstances doivent pouvoir parfois l’emporter sur les lois. On peut chercher des refuges d’humanités dans la naïveté, on fait comme un peu.
Pour deuil, personne ne s’est véritablement foulé pour le défunt. Ismaël Deh sera inhumé au Sénégal après des tractations consulaires. Quelques associations ont déjà mobilisé timidement, pour faire condamner les policiers. Ses proches, le cœur serré, confient leur chagrin et leur impuissance. On peut parier, à l’image des autres immigrés sénégalais morts dans la terre où ils cherchaient la providence, que dans un avenir très proche, on ne parlera plus de Ismaël Deh. Il sera mort et enterré comme on dit. Un autre fauché par le destin. On se détachera encore de la condition des migrants, ces encombrantes ombres qui nous signifient nos privilèges et nos hontes. Il y a quelques mois, les radars médiatiques mettaient les projecteurs sur la Libye, et l’esclavage auquel étaient réduits les migrants, d’autres sans-papiers. La roue médiatique a tourné et l’oubli, comme nous le prédisions ici dans la chronique «Nous savions», a opéré.
Après chaque drame, chaque fait divers tragique, nous avons la tentation de l’indignation et de l’accusation. Dans les démocraties actuelles, les sociétés de l’image et de la représentation, on se donne conscience à peu de frais. S’indigner et accuser autrui, et le tour est joué. On se lave et se rachète. C’est bien dommage qu’on ne s’impose pas l’obligation d’assumer nos responsabilités. Car accusation bien ordonnée, doit commencer par soi-même. Pointer les responsables de la mort de Ismaël Deh nous conduirait certainement à établir une grande liste, interminable, de coupables mêlés, et parfois pas ceux que l’on croit.
Je reçus mon visa en 2005 et fus impassible. Devant les grilles de l’ambassade de France à Dakar, les effusions de joie des heureux élus autour de moi m’apparurent ridicules. On eût dit qu’ils venaient de voir le Seigneur. Un vieux monsieur, habillé d’un caftan blanc, propre et respectable, vint vers moi et me dit dans un français hésitant : «Mon fils, prends soin de ça, c’est ce que les blancs appellent sésame.» Il parlait de mon visa. Je tentai de prendre congés du monsieur, car à vrai dire j’étais fatigué, mais il revint vers moi, et d’une attention presque paternelle, rajouta : «Des millions de gens dans ce pays voudraient avoir ça. Que Dieu te protège.» L’insistance mise dans ce qui ressemblait à un sermon m’émut, je répondis : «Merci.» Je mesurai ce jour-là, du moins commençai-je à mesurer, l’importance du visa, sa quête, et la catégorisation qu’il établissait entre les légaux et les illégaux.
Dès le départ, dans le pays, nous avons intégré que les sans-papiers nous étaient comme inférieurs, et que leurs déboires à venir étaient une partie du contrat. Dans l’immigration, il y avait comme deux parties d’une même famille, les élus et les vaincus, et pourtant un corps unique. Le mépris pour les sans-papiers est la chose la mieux partagée. Comme jaloux de notre maigre acquis administratif, le clandestin nous apparaît comme un rebut, un frère de sang honteux, dont la tâche pourrait s’immiscer et colorer notre conscience ; et dont les inconforts nous rappelleraient qu’on partage la même condition d’immigré économique. Peu importe, le visa ou la pirogue, nous avons tous décidé d’aller chercher ailleurs ce qu’on n’avait pas chez nous. On essaie ainsi, à l’endroit des sans-papiers, tous, collectivement, de tuer ce frère de sang, parce que c’est un frère de sens et qu’il dévalue la symbolique de nos papiers car c’est un privilège creux. Nous poursuivons la marginalisation législative avec notre marginalisation sociale.
Les catégorisations de l’immigration, entre exil, immigration économique, familiale, étudiante, sont devenues les instruments du tri humain. En voyant les clandestins comme des immigrés économiques, on leur fait porter la seule responsabilité des invasions dites barbares du registre xénophobe en France. Or, le sans-papiers n’est pas plus un immigré économique qu’un autre. La clandestinité ne fait pas disparaître ce qu’il a en commun avec nous. En maintenant à distance les sans-papiers, nous actons la sélection. Le papier n’est pas un privilège mais une loterie. Nous sommes tous des Ismaël Deh, le refuser, c’est préparer des trottoirs, ou la Méditerranée, comme cimetières de notre part inassumée.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here